UTOPIE HOMOSEXUELLE 5

Chapitre I. Qui est homosexuel ?

1. Tous présupposé/es hétéro 

 Il a fallu la reconnaissance de la figure de l’homosexuel pour que se crée, en retour, la notion d’hétérosexuel. Je dis bien la figure pour le premier et la notion pour le second tant l’homosexualité est chargée de représentations alors que l’hétérosexualité, norme dominatrice et sûre d’elle-même est plutôt une catégorie intellectuelle. Tant aussi, l’hétérosexualité se vit comme un état (de fait) et l’homosexualité comme une condition qui a varié selon les lieux et les époques.

 Les mots sont récents. On sait que c’est un médecin hongrois qui composa le vocable homo sexuel vers 1869. Il nomma ainsi les « perversions de l’instinct génital » (Krafft-Ebing entre autres) « déviances » sexuelles que la médecine aliéniste du XIX° siècle ausculta tant et plus. Ces variations déviantes de la sexualité allaient devenir autre chose, plus seulement des vices ni des pathologies, mais, par le débat politique et social ouvert depuis la Révolution française (qui abrogea la répression), une autre forme de sexualité presque une nature. Il y fallut deux siècles et ce n’est pas fini.

 La création du mot homo-sexuel a ainsi précédé hétéro sexuel, le mot de la « normalité », qui, paradoxe ironique en a du coup procédé. C’est ainsi que croyant ausculter l’homosexualité, on a en fait mis au jour l’hétérosexualité !

 Pour autant, on n’allait pas être hétéro ou homo, dans une sorte d’alternative quasi égalitaire. Se déclarer hétéro reste anecdotique qui ne procède d’aucune démarche spécifique d’identification de soi, ne rend compte d’aucune prise de conscience particulière, d’aucun cheminement intime, d’aucune « orientation ».

 Cela relève de l’évidence qu’il n’y a pas nécessité d’énoncer puisque tout le monde est, de fait présupposé hétéro. On n’est hétéro que lorsque la question est posée et la question vient sur la table lorsque celle de l’homosexualité se pose, alors oui, on est hétéro, mais toujours en retour ! Sinon être hétéro va de soi se situe dans le cours normal des choses de la vie, de la construction de soi. Si besoin est, on répond qu’on est (effectivement !) hétéro, par contre on se déclare, on s’affirme homo. Pour faire cesser l’équivoque, sortir du « ça va de soi » hétéro, il faut s’identifier. Alors que l’hétérosexualité est un présupposé, un attribut supposé universel, l’homosexualité passe par une reconnaissance, pose une identité. En est-elle une pour autant ?

 On se construit sur le matériau vivant qui existe et est hétéro : duo duel homme femme, alternative incontournable avec ses assignations, ses rôles, ses fonctions, ses représentations normatives qui vont jusqu’à modeler expressément les corps, les comportements, les attitudes, les ports de corps, la gestuelle, l’habillement, la façon de socialiser, de baiser : l’un « prend » l’autre est « prise », l’un se définit comme actif l’autre est désignée comme passive…

Postures ainsi codifiées en dépit de la vie réelle qui est loin d’être aussi simpliste.

 C’est tout un vocabulaire social qui s’impose et balise la construction de soi, l’organise, mais surtout la nourrit : duo, duel, masculin vs féminin, actif vs passif et, subliminalement dominant vs dominé. Nous en sommes donc toutes et tous imprégnés, construits, constitués par et dans ce vocabulaire social hétéro auquel on n’échappe pas. En ce sens l’hétérosexualité n’est pas un état de fait neutre, elle est une vision du monde dans laquelle elle se postule normalité, par lequel elle modèle les identités et les rapports humains.

Ainsi est l’hétérosexisme. Ainsi doit-on envisager les homosexualités au sein de l’hétérosexisme.

 Lorsqu’on déroge, la sanction ne se fait pas attendre. Pour le/la jeune qui prendra conscience du décalage de sa place dans l’hétérosexisme, ce sera par ce « quelque chose qui ne va pas chez moi », par ce « quelque chose qu’il va falloir remettre à plat », par un « suis-je normal ». Ensuite, par déduction viendra le « eux/elles ? » de l’identification à celles et ceux comme qui je suis. Ces interrogations perdureront et se transmettront à chaque génération tant que l’hypothèse homosexuelle ne sera pas intégrée d’une façon ou d’une autre dans la construction de soi, en défaisant (par défaite) le carcan hétérosexiste.

C’est directement une crise d’identité, dilemme tant il est vrai qu’on est d’abord fille ou garçon, homme ou femme, avant même d’être une personne, un humain, un citoyen et que ce qui nous constitue – hétérosexiste – c’est d’être situé dans le « duo/duel » hétéro, dans la dualité genrée et sa finalité sexuelle en fait identitaire.

 Duo, parce qu’on serait appelé (procréation oblige) à aller par deux, ce deux du couple reproductif hétéro, de la monogamie, de la famille nucléaire, de la romance amoureuse qui sacralise le duo par son assomption romantique (la patriarcale polygamie n’est qu’une variation de ce duo).

 Duel de la domination masculine immémoriale qui n’en finit pas. Duel des sexes dits complémentaires mais aussi opposés, dans la fameuse altérité à laquelle les homosexuels seraient coupables de « refuser de se confronter » ? Singulières expressions, d’ailleurs que cet « opposé » qui sous-entend le conflit, et ce « se confronter » de la catéchèse catholique romaine : comme s’il y avait obstacle, difficulté, opposition à franchir, dépasser, comme si… ça n’allait pas de soi ?

 Héritage de la Genèse et de sa confrontation première  entre Eve et Adam ? Ou peut-être surtout, inavoué, le (vrai) péché originel : la domination masculine qui entravant les relations entre personnes en fait d’abord des relations entre sexes ? et place la sexualité entravée au cœur des relations humaines et d’une construction de soi, marquée au fer rouge du conflit originel de nos sociétés ?

 Ce duo s’impose comme modèle (hétérosexiste) à toute relation qui se voudrait aboutie, sensément épanouie, socialement reconnue. Il faut faire couple si on veut réussir sa vie affective et se reproduire. Faire duel entre sexes opposés et duo entre sexes complémentaires selon les bizarres formules consacrées. Et en épouser les rituels jusqu’aux cérémonial suprême ?

 Et couple sera durable si possible, ne serait-ce que pour la durée d’un « élevage », 20 ans.  Monogame et exclusif (surtout la composante féminine) pour assurer et la domination masculine et la légitimité de sang de sa descendance etc etc

 Alors qu’on commençait avec la « révolution sexuelle » du siècle dernier à faire une incursion utopique, peut-on encore (se) penser autrement qu’hétéro ?

 

 

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