19. Un groupe social
Partout dans le monde, les LGBT sont voués à l’opprobre, la honte et la solitude. Les voici un peu partout, même bâillonnés, fiers et conscients d’eux-mêmes.
La plus significative des défaites subies par l’hétérosexisme tient dans le passage des parias atomisés et inhibés, relégués aux franges interlopes de la cité, à l’affirmation mondiale d’un groupe social. C’est un miracle des mobilisations sociales que de transmuer des catégories éclatées, stigmatisées, confinées au silence et à la mésestime de soi, en diables sortis de leur boîte qui se dressent dans l’Histoire, et s’y forgent l’arme des armes : le regroupement. Une fois cette force collective constituée, elles disposent du levier politique et idéologique qui peut s’atteler à changer le cours des choses, peser sur les mœurs, changer les lois (et eux-mêmes).
On est alors loin de l’homosexualité des « confrérie occulte », « franc-maçonnerie », « société secrète » supposées au sein desquelles les classes égarées se mélangeaient. Loin du stupre. qui appelait le feu, la pierre ou le fer purificateurs. Les altersexualités ainsi que les nomme Lionel Labrosse (désignation un peu séparatiste et essentialisante discutable) ont radicalement changé la donne. À visages découverts dans les médias, les rues, les controverses politiques, les salons feutrés des instances diplomatiques internationales, les voici donc force polymorphe certes, mais mondialisée. De tous les espaces, milieux, métiers, looks et modes de vie « les voilà partout » ! Leurs adversaires ne tiennent plus le haut du pavé, mais, retournement historique, ils sont contraints le cas échéant d’y descendre !
Partout ! Et organisés en une myriade de groupes de faits, d’associations et réseaux LGBT, qu’on retrouve avec pignon sur rue ici, ou clandestinisés là, sous la répression dans des discothèques, bars, saunas dûment surveillés mais tolérés : business is business. Quand ce n’est pas la prévention du SIDA qui les accueille « réfugiés sanitaires » ou acteurs de la lutte contre la pandémie. Marché, Sida, deux grands fédérateurs des énergies LGBT dans le monde libéral !
De vrais réseaux internationaux sont nés : Commission pour les droits des lesbiennes et des gais au sein d’Amnesty, International Lesbian & Gay Association, Fédération of gay games, Comité international IDAHO (journée mondiale contre l’homophobie) entre autres. Si on rapporte cette profusion agissante à la période noire du milieu du siècle où l’éradication brutale était à l’ordre du jour, c’est rapide, extraordinaire donc fragile. C’est en tout cas inédit qu’une telle force s’impose depuis une catégorie aussi marginale, décriée à vitesse accélérée et sur tous les continents.
L’institution festive et revendicative a fait en souvenir de l’émeute de Stonewal de1969, de juin le mois des Lesbian and gay pride, marche de la Fierté. Grandioses parades, timides rassemblements, héroïques occupations d’un bout de place, ou simples rencontres clandestines de bouche à oreille où l’on escompte des jours meilleurs, partout, quand se profile l’occasion même risquée de cette LGP, elle relie, drapeau en tête, les révoltes locales au mouvement global, confortées, dynamisées par son institution.
Immense changement en à peine un demi-siècle, alors même qu’au début de ce renversement, des législations, en particulier contre toute expression publique des homosexualités sévissaient dans la plupart des grands pays supports de cette force nouvelle, et quasiment partout dans le monde ! Les parias d’hier alignent aujourd’hui avec une fierté ombrageuse non plus des poètes, des martyres torturé/es, des figures mythologiques, des rois maudits et des espaces interlopes, mais des hommes politiques en vue, des essayistes polémistes, des militants revendicatifs, avec des vocables propres pour se désigner, en des romans, des films, des témoignages, une musique, une mode vestimentaire, une boisson, que sais-je…
Ce groupe social ne quémande plus un peu de compréhension, d’indulgence, de tolérance, ni l’absolution religieuse ni l’acceptation civile. Il postule, pour le meilleur et pour le pire, à des droits, à toute sa place civique. Il ambitionne d’imposer l’approbation pleine et entière par des us et coutumes qui l’ont si longtemps exécré.
Sous l’effet de cette (in)surrection collective, de l’homosexualité timorée, rêveuse, mélancolique, enkystée aux marges de la société, d’établissements louches en espaces publics de consommation furtive, sans monde meilleur ni aspiration autre qu’à survivre en secret, est née une homosexualité de combat qui fait face à ses persécuteurs.
Et cette homosexualité de combat joue un rôle d’aspirateur, d’amplificateur à la soif des LGBT du monde entier, de ces pays où c’est encore aujourd’hui une malédiction ou tout bêtement une interdiction, de vivre et de se vivre en tant que tel/les.
Levier d’une libération mondiale, le groupe social issu des luttes dans les métropoles impérialiste diffuse une palette de goûts et de pratiques, des représentations aux codes neo normalisateurs d’une homosexualité conjugaliste, familialiste et consumériste, sans alternative subversive aujourd’hui. Ces codes servent de vade me cum à de nouvelles générations qui devront un jour ou l’autre faire le bilan critique de cette « acculturation » vers de nouvelles émancipations.
Ce conformisme est-il une raison pour disqualifier cette homosexualité comme le font certains courants de pensée (« indigènes » par exemple) par ailleurs mansuétudinaires envers l’homophobie des dominés. C’est le prix à payer d’une mondialisation heureuse au moins sur ce terrain qui donne respiration aux un/es, espoir aux autres et fait contre feu aux réactions violentes. La dialectique de l’émancipation ne baigne pas dans les conforts de la pureté idéologique : elle fait feu de tout bois.
Cette mondialisation LGBT affole la galaxie homophobique mondiale, elle-même immémorialement organisée, pour l’essentiel autour des religions, et habituée à coloniser ou parasiter les Etats, la Justice et l’Education, nageant de surcroît comme un poisson dans l’eau dans les flux et reflux souvent nauséeux des préjugés courants qu’elle alimente et manipule. Elle se conjugue à un discours psy dominant (ventriloque de l’idéologie dominante), sérieusement mis en procès par les organisations LGBT.
Entre le groupe social émergeant et ces vieilles casemates prohibitionistes, un bras de fer est engagé.
fortinjaq@yahoo.fr