Quitter l'Euro comme stratégie de gauche ? Un leurre dansgereux

Avec l’écrasement de la direction Tsipras par la coalition des droites et social-démocraties européennes au pouvoir, toute une partie de la gauche de la gauche entame un virage stratégique autour de la sortie de l’euro. Le thème étant que l’Euro n’est pas une monnaie mais un système, ce qui, soit dit en passant, a toujours été le cas des systèmes monétaires… Une monnaie n’a jamais été une monnaie mais un système économico politique. Bref.

Ainsi l’Eurexit, la sortie de l’Euro, serait la seule issue face au système européen bâti depuis cinquante ans, et les programmes politiques nouveaux devraient donc s’organiser autour non d’une probabilité, ni d’une perspective éventuelle d'exit mais de cette proposition. Il faudrait rompre avec l’Euro si l’on veut mener une politique de gauche en Europe, et en faire l’axe de construction d’une stratégie.

Il me semble que ce virage omet un aspect quand même décisif : la politique.

La direction Tsipras a cru pouvoir tirer quelques marrons du feu libéral européen sans avoir à aborder la question de la sortie de l’Euro. Sans doute a-t-elle cru pouvoir trouver l’espace de cette liberté et un peu de rapport de force pour un peu de résultats. Le réveil a été cuisant. On lui reproche donc de n’avoir pas eu de plan B construit sur le Grexit pensé et organisé. Ok. Mais franchement, en admettant qu’elle l’ait eu, peut-on penser sérieusement que les gouvernements libéraux européens (et les marchés) auraient laissé avec flegme une direction de gauche faire sortir son pays de l’Europe pour y conduire une reconstruction sociale et antilibérale (puisqu’il s’agissait de ça) de son économie ? Auraient-elles accepté sans trop broncher le défaut de paiement, les mesures antilibérales, une expérience de gauche aux portes de l'Europe libérale ?

Et puis, où la Grèce de gauche aurait-elle trouvé les financements pour cette reconstruction ? Dans l’imposition accrue de ses capitalistes déjà en fuite à l’étranger ? Dans l’expropriation de l’Eglise en déclenchant une guerre religieuse ? Dans son tourisme, allons ? Et sa réindustrialisation, financée comment ? Ses retraites, sa santé… Peut-on sérieusement croire que cette Grèce par la simple vertu de son départ de l’Euro se serait mise à l’abri de la vindicte acharnée dont font preuve actuellement les capitalistes européens, les banques, les marchés financiers mondiaux ? Ou l’exemple d’un exit n’aurait-il pas plutôt été poussé à son terme suffisamment catastrophique pour bien marquer qu’on ne sort pas du libéralisme européen, du libéralisme tout court sans en payer un prix insupportable et que seul rien n'est possible ?

La reddition en rase campagne, chemise et corde au cou de l’équipe Tsipras est terrible. Plus que d’une “nature” de cette équipe elle est la signature de l’immense force de la machinerie libérale qui a pu broyer une modeste équipe modestement antilibérale et sans autre ambition que de desserrer un étau inhumain sur son modeste peuple. Et je ne crois pas que cette machinerie se serait arrêtée ni s’arrêterait devant la seule décision d’un exit, ce serait simplement le premier temps de la mise à mort.

Penser qu’on puisse sortir benoitement de l’Euro sans encourir la même violence politique et financière de la part de l’Europe libérale est une vue de l’esprit, une idée sur le papier, une utopie dangereuse, pas de la politique réaliste et de classe dans l'espace politico économique mondialisé actuel.

Sans compter que se donner comme orientation politique face à la barbarie austéritaire, de sortir de l’Euro, ne sera pas aussi évident que ça à “vendre” aux populations. Certes elles sont éprouvées et fortement hostiles à cet univers de l’Euro qu’on leur a infligé. Mais en même temps cinquante ans de propagande sur l’Europe sécuritaire, la stabilité économique, la monnaie forte, la puissance dans un monde dangereux ont obscurci un autre possible. Aucune alternative sociétale, politique, économique lisible et d’un niveau pouvant rivaliser ne fait un contrepoids un tant soit peut crédible. La très illusoire, relative ou frauduleuse sécurité apparente dans laquelle les populations survivent, apparaît quand même comme une sécurité, insupportable certes, mais réelle face au vide. Et si tel ou tel pays trop isolé pour construire un rapport de force dans l’Euro devait se résoudre à l’exit, alors ce ne serait sans doute rendu possible que suite à un procesus politique complexe, après expérience faite, comme vient de la faire Syriza, de l’impossibilité faute de rapport de force de tenir bon sur les aspirations populaires en restant dans l’Euro. Et dans ce cas, certes, le plan B sera nécessaire, mais comme plan B, expérience faite du A.

Autre argument de cet exit comme ncessité stratégique désormais serait que de toutes façons lutter dans l’Europe pour obtenir des mesures de gauche serait impossible. Verrouillage des institutions, de la banque centrale, des traités empêcheraient techniquement l’adoption de mesures contrevenant au libéralisme fondateur de l’Euro.

Dire ceci c’est encore une fois abandonner la politique. Il est quand même avéré historiquement, que lorsqu’une forte pression populaire se traduit par la nécessité de lâcher du lest, de prendre des mesures sociales voire de mordre sur le sacro saint droit de propriété, les bourgeoisies s’y résolvent toujours. Elles en ont les ressources, il y a de larges marges de manœuvre dans les bénéfices des actionnaires, l’imposition sur les riches, les subventions aux entreprises etc… la question est politique, encore et toujours politique. On ne peut d’un côté vilipender les enrichissements colossaux, les actionnaires, les dividendes, les subventions aux entreprises et décréter d’un autre que la bourgeoisie n’a pas de marge de manœuvre. La question est politique. Et la bourgeoisie fait de la politique surtout quand elle a peur. Alors plutôt que de prétendre trouver sa petite solution à soi (illusoire) dans la sortie polie (illusoire) de l'Euro, cherchons à faire peur.

Il y a toujours des ressources dès lors qu’il y a le feu au lac, même si évidemment les bourgeoisies ne les concèderont jamais que provisoirement en gardant au feu le fer d’un coup d’état, d’un fascisme, d’une panique économique ou d’une usure des pouvoirs en place avec guerre économique larvée, pour reprendre la main. Et une poussée de gauche européenne, fondée sur une poussée populaire inquiétante pour elles, conduirait les bourgeoisies à contrevenir à tout, leurs traités, leurs dividendes, leur emprise y compris dans le cadre de l’Euro.

La sortie de l’Euro comme réponse à la crise, reste une vue de l’esprit en l’état actuel des choses c’est à dire de ce mastodonte économique qu’apparaît l’Europe aujourd’hui. Il faut articuler une politique de gauche européenne autour de mesures d’urgence, d’un paquet social mordant sur l’insupportable richesse des uns et répondant aux insupportables manques de beaucoup, ensuite advienne que pourra, plan A ou plan B. Mais décréter aujourd’hui qu’il n’y a pas d’issue au sein de l’Euro et faire croire qu’il y en aurait une en quittant l’Euro me paraît très aventureux.

La lutte des classes et la guerre du libéralisme capitaliste contre tout gouvernement tentant une politique de gauche ne s’arrêtera pas par miracle à la porte de la zone euro pour qui la quittera. Le “droit de suite” s’appliquera, sans pitié.

Non ?

 

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