Pourquoi la parenthèse à (homo) ) ?
L’homosexualité est-elle encore un débat ?
Oui, selon ces arrières gardes, inquiétantes ici, puissantes ailleurs, crispées sur la nostalgie de temps totalitaires et théocratiques (d’avant les droits de l’homme et l’esprit des Lumières) pour lesquelles la sexualité entre personnes de même sexe n’a pas lieu d’être sauf à en réprimer les pratiques. Sous la pression de l’opinion et des débats dans le monde, elles sont souvent contraintes à se défendre d’une homophobie pourtant viscérale. Alors elles en appellent à Dieu, la Nature, l’Anthropologie, voire la Psychanalyse. On les sent habitées de rêves de Jérusalem épurée, d’Oumma unifiée en un Califat unique régi par la Charia, de Chrétienté constantinienne ordonnant code civil, code pénal, morts et naissances par-dessus l’épaule de féaux déférents, ou de cités dirigées selon les Tables de la Loi par d’austères patriarches réformés. Et ce n’est, hélas pas caricatural !
Oui, mais non : l’homosexualité n’est plus, en elle-même, un problème en débat et leur agitation frénétique en est l’indice paradoxal. Elle n’est plus en elle-même problématique même si elle connaît toujours des problèmes, ô combien, de par le monde. Contestée dans ses droits et son épanouissement, certes, mais dans ses droits et son épanouissement pas en son existence : elle n’est plus contestable. Elle est sortie du lieu qui n’existait pas, des compulsions obscures, des pratiques infâmes, des « dévoiements » lucifériens et, surtout de la liste des maladies mentales de l’OMS depuis 1973.
Partout l’homosexualité s’est affirmée, même dans les cinq pays qui, contre le reste du monde, lui réservent encore la peine capitale, même dans la soixantaine d’Etats qui lui appliquent des législations répressives ou des persécutions policières, puisque cela leur vaut à tous controverses et réprobation. L’ONU s’en préoccupe, les nations en débattent, les religions sur la défensive s’affolent et les conservatismes se coalisent, le nouveau pape lui-même infléchit la doctrine romaine. En effet, les pratiques infâmes sont devenues des personnes, elle se sont constituées en un groupe social mondial, diffus mais actif, auquel sont confrontés le scepticisme désinvolte des progressismes paresseux, comme les théocraties, les dictatures moralistes et les institutions religieuses.
Ce n’est plus son droit à être qui se trouve en question, elle est, mais ce sont les droits qui découlent de cette existence, qui sont maintenant un enjeu politique. Elle est un « envahisseur à contenir » (Christine Boutin), une voix à faire taire pour la bonne éducation des enfants (dans la Russie de Poutine et hier dans le Royaume Uni selon Tchatcher), une pratique importée d’occident dans ces pays hier colonisés à qui, pourtant le colonisateur a infligé cette prohibition. Elle a pignon sur la rue planétaire quand bien même certains, beaucoup, le payent toujours fort cher et jusque de leurs vies, quand bien même la rue versatile lui reste passablement hostile.
La question n’est donc plus à proprement parler l’homosexualité mais, par son intrusion dans le champ jusque-là clos du patriarcat hétérosexuel familial, les conséquences de son existence, son devenir plus large et son périmètre. Car si l’homosexualité tend à être reconnue par tous, nolens volens, le paradoxe réjouissant c’est que, petit à petit, on ne sait plus très bien qui est, quand, jusqu’où ni comment on est homosexuel, encore moins ce qui distingue les homosexuels des « autres », et les transexuel/les ébranlent l’inébranlable duo des genres en même temps qu’ils mettent en doute la nécessité du passage « trans ».
En faisant irruption dans l’espace mondial comme groupe social agissant, elle a fait aussi apparaître sa diversité, l’ambivalence érotique d’une bonne partie de ses composantes, la porosité de l’hétérosexualité à ses pratiques et attirances, à ses conduites sexuelles aussi. La question qui se pose a plutôt trait à son périmètre, à sa place dans la sexualité globale, dans la globalisation sexuelle en cours.
Elle met en lumière (pour partie avec le libertinage hétérosexuel qui s’expérimente) les possibles d’une autre sexualité, certes encore confus. Une sexualité qui serait issue du réel, du vécu, de la pensée, ni confite en bigoterie, ni coupable de ses impensés, une sexualité du variable, de l’expérimental, du réversible, une sexualité des conduites voulues, assumées et ouvertes, fondée sur l’exploration de soi et des autres, de ses inhibitions comme de ses fantasmes. Une sexualité qui tenterait d’en finir avec l’adéquation à des modèles, à des performances, à des rôles, qui miserait sur l’improvisation de relations érotiques sans crainte ni superstition, et de filiations réinventées.
Bref une sexualité qui ne soit plus régie par le dieu caché de l’inconscient, ni par les Dieux jaloux des assignations, mais d’abord par la conscience éveillée.
Hormis les luttes (urgentes et capitales) pour libérer les LGBT des violences légales et morales (de mœurs) qui les frappent à divers degrés, l’homosexualité n’est, pour aller vite, plus intéressante en elle-même, elle n’est plus un sujet. Ainsi peut-on convenir avec les post-modernes qu’on entre en période post-homosexuelle, mais contre les post-modernes, ce ne sera pas pour démonétiser les notions, aspirations et valeurs de la période « prégay » des pédés et des gouines en lutte mais pour reprendre leur projet de « libération » dans le cadre d’une révolution sexuelle généralisée.
Pour finir peut-être s’apercevra-t-on que l’homosexualité n’aura été qu’une simple… parenthèse dans la reconstruction sociale et politique de la sexualité ! Un détour dialectique pour pousser plus loin l’immense émancipation qui est en cours dans les luttes féministes, au travers des inventions scientifiques inouïes par leur portée émancipatrice telles qu’avortement, contraception, procréation médicalement assistée, demain sans doute gestation artificielle. Cette émancipation est en train (laborieusement tant les forces conservatrices renâclent et tentent d’en saper l’élan) de révolutionner la sexualité en la libérant des fatalités de la fonction reproductive et de ce qui allait avec de dominations, assignations, soumissions au destin, contention du plaisir.
D’où la parenthèse : (homo)sexuelle.
(fin des textes introductifs)