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Billet de blog 30 août 2019

Peut-on se dire islamophobe?

L'islamophobie n'est pas tant une détestation intellectuellement fondée qu'une détestation humainement dirigée. Un paravavent derrière lequel se cache ce qui est bel et bien un racisme.

Jacques Fortin
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Ayant été un des protagonistes avignonnais de l’affaire du foulard (et non voile) au NPA comme il est écrit dans Mediapart, je suis sensible à l’affaire du on a le droit d’être islamophobe de La France Insoumise (S’y retrouvent d’ailleurs des protagonistes à la pédale plus douce que naguère, au nom je suppose de l’unité de LFI ? Souci qu’elles/ils n’avaient pas encore au NPA, comme quoi en effet on mûrirait ?).

Je rappelle que dans le NPA j’ai agi avec la majorité de la section vauclusienne pour que la camarade portant le foulard soit candidate anticapitaliste sur la liste mais ai dû m’opposer ensuite au coup de force conduit par une équipe locale pour qu’elle devienne tête de liste, le foulard devenant l’étendard de sa candidature donc marqueur de la liste.

Ceci étant redit, j’ai été longtemps réticent envers l’usage du terme islamophobie, islamophobe. Il porte deux sens dont certains usèrent et usent avec habileté de la confusion, et qui méritent donc d’être regardés de près.

Islamophobie désigne apparemment la phobie, appelons un chat un chat, la haine de l’Islam. Une haine parfaitement concevable lorsqu’on veut bien convenir de ce que cette religion, ainsi que d’autres dont les christianismes romain et évangélique, font comme dommage aux libres conscience et disposition de son corps comme de soi des personnes, voire à leur intégrité physique et psychique, depuis leur petite enfance jusqu’au moment du choix de leur trépas, pour aller vite, même si des nuances importantes les différencient.

Ceci étant cette “haine” envers sa religion d’origine ne pose pas problème lorsqu’elle est portée par celles et ceux qui relevant de telle tradition cultuelle, font le bilan du mal qu’elle leur a fait ainsi qu’aux leurs, dans l’Histoire… et ce n’est pas anodin. Mais je ne les entends guère user du terme aussi virulente que soit leur critique.

Car la deuxième acception confondue dans la première est à travers la détestation de cette religion (qui ne s’accompagne pas toujours de celle des autres aux attendus moraux et effets existentiels similaires) est une détestation “en bloc”, indifférenciés, humaine de ceux qui relèvent précisément de cette aire cultuelle, croyants ou non, pratiquants ou non observants ou non. La détestation de l’observance est le paravavent derrière lequel se cache ce qui est bel et bien un racisme. Les phobiques se foutent passablement de la religion proprement dite, mais beaucoup moins de celles et ceux qui les pratiquent ou sont sensés la pratiquer. Il ne s’agit pas tant d’une détestation intellectuellement fondée, que d’une détestation humainement dirigée.

L’ambivalence du terme est par ailleurs largement utilisée par des thuriféraires de telle ou telle religion pour défendre non pas la liberté de conscience et le respect des personnes mais bel et bien les attendus et pratiques de la religion qu’il s’agisse chez nous de l’Islam ou du Catholicisme prtendument persécuté. Défense qui implique ce qu’ils comportant de sexisme, d’homophobie, de puritanisme et de répression morale comme sexuelle. Raison pour laquelle j’ai toujours été méfiant envers l’utilisation du terme islamophobie.

Néanmoins une phrase comme on a le droit de se dire islamophobe – que j’ai pu plus ou moins défendre par le passé – me paraît inacceptable pour deux raisons.

La première est conjoncturelle, politique.

L’Islam, celles et ceux qui relèvent de cette aire cultuelle et donc aussi culturelle, comme on sait sont l’objet dans les pays dominants de multiples violences morale, sociale, culturelle, psychique, spatiale, économique etc… et, cela a été beaucoup dit mais doit être redit, ce n’est pas la même chose de se dire par exemple christianophobe dans la ceinture biblique littéraliste étatsunienne violemment haîneuse envers l’avortement, les droits des femmes, la libre disposition de son corps, les LGBT, la liberté sexuelle (et les “étrangers”) et la science, qu’à Avignon de se dire islamophobe quand l’essentiel de la ville est composé de quartiers relégués, écrasés par le chômage et la précarité, atteints d’un taux inouï de pauvreté, grangrenés par des trafics avec la passivité (complice ?) de certaines autorités, massivement composés de personnes de culture musulmane, traitée comme une minorité allogène alors qu’il sont des français souchés comme beaucoup de français depuis deux voire trois générations !

Il s’agit purement de racisme, dont je ne sais s’il faut le qualifier d’état mais en tout cas structurel.

La seconde raison est plus abstraite. Doit-on accepter d’utiliser un terme avec phobie, donc de haine envers une aire humaine religieuse ?

J’utilise le mot aire pour ne pas utiliser communauté qui a un sens bien précis. Par exemple en ce qui me concerne je suis athée, matérialiste mais de culture protestante, pétri de références bibliques de jeunesse, nourri par l’histoire des persécutions dont les “religionnaires” ont été l’objet jusqu’au début du siècle dernier et même plus tard (dans le petit lycée chartrain, seul “huguenot” il m’est arrivé d’être caillassé au fond de la cour contre le mur de la chapelle, avec un copain juif et un fils de communiste par l’écrasante majorité catho-romaine, protégés que nous fûmes par l’intervention des instituteurs laïques et républicains). Je me considère donc comme faisant partie de cette “aire” protestante française pas du tout d’une prétendue “communauté” spirituelle ou autre.

Parler alors de christianophobie, cathophobie, islamophobie, judéophobie revient à viser un ensemble humain souvent différencié, cette aire culturelle. La détestation ne s’adresse plus seulement dans la réalité sociale à l’institution, à la doxa, à la tradition oppressive, ni même à la partie étroitement militante, mais à l’ensemble sans qu’on sache où il commence et s’achève. C’est en bloc et une profession de haine, à défaut de foi, qui implique de haïr aussi les ou des personnes qui le composent.

Ensuite, dans le contexte mondial, participer avec cette profession de haine à l’instrumentalisation des religions par les diverses factions fauteuses de guerres, de tueries quand ce ne sont pas des appels au génocide. Elles sévissent désormais un peu partout impliquant aussi bien Christianisme Islam, Hindouisme, Bouddhisme…

Les mots n’ont pas de sens “en soi”, désincarnés, déshitoricisés, ils ont un sens “social”, politique (de la cité) c’est-à-dire relationnel et relatif au contexte. Alors on ne peut pas (comme j’y étais porté) se la jouer débat d’idées et conceptuel en faisant abstraction de la vie réelle, des enjeux vivants. Dire je suis coptophobe en Egypte a des implications y compris meurtrières. Dire je suis Islamophobe en Australie ou Nouvelle Zélande, donc ici, a ses implications y compris meurtrières. Attentats, crimes, ségrégations, discriminations etc.

Ce qui n’empêche pas d’avoir en ligne de mire les doxa et leurs appareils oppressifs : donc d’estimer que le catholicisme, l’évangélisme, l’islam, l’Hindouisme etc sont des calamités pour la construction de soi des personnes et la vie en société. Nul besoin pour cela d’aller se fabriquer une phobie. Il suffit et c’est beaucoup de poursuivre les mobilisations militantes contre les atteintes aux droits des femmes, des LGBT etc… pour la liberté de conscience ici comme ailleurs, qui ici est d’exiger le droit d’exercer paisiblement leur religion pour les musulmans (aux protestants il y a deux siècles on refusait la construction de temple dans une ville mariale par exemple) et ailleurs le droit à l’apostasie, entre autres donc la lutte contre l’athéophobie !

Voilà pourquoi je pense que déclarer “on a le droit de se dire islamophobe” me semble devoir être retiré et banni de nos vocabulaires.

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