Mort d'un journaliste exemplaire. Donc poète.

Pas un spectateur des télés Nescafé, instantanées, ne connaissait Frédéric Musso. Tant mieux pour lui. C'était une vigie du journalisme bien écrit, un magasin de connaissance, un humoriste désespéré et un grand poète. Ce négligent a oublié de respirer. Il est mort.

Un soir d’hiver, dans un village d’Anjou, j’ai assisté au spectacle, pour lui banal, d’un puisatier descendant à 20 mètres sous terre , entre les murs en couronnes de pierres branlantes, tout cela pour « aller curer le fond ». La vie de cet homme ne tenait qu’à la chance, et à une corde rustique tenue par un compagnon de surface. Pendant 20 ans, passés à Paris Match, j’étais ce cureur de fond, perdu dans les ténèbres d’une guerre quelconque… Dans un bureau de la rédaction de Paris, Frédéric Musso tenait en main ma ligne de vie. Lien entre la lumière de Champs Elysées et le sang, la pourriture, les balles et bombes que nous devions décrire. Pour rester dans l’image, le rôle de rédacteur en chef, en charge du bouclage des textes -toujours la nuit- c’est aussi le tuyau du scaphandrier : sans pompe installée à l’air libre c’est la noyade. Frédéric c’était ma ligne de vie et mon oxygène.
Epuisé, après avoir dicté mon article à une sténo vraiment journaliste et toujours compétente, je tombais dans un coma post-fatigue sur, parfois un lit, parfois le simple sol. A trois ou quatre de heures du matin, le téléphone satellite sonnait comme une clochette d’enfant de chœur. C’était Musso. Pour me parler il avançait d’abord l’alibi d’un argument technique :« Dis- moi Jacques-Marie, quand tu parles d’une bombe qui a touché le palais des congrès de Bagdad, ce n’est pas plutôt un missile ? ». En réalité pour lui comme pour moi le missile ou la bombe, c’était les même morts. S’il me sortait de mon hébétude, par de fausses questions, c’était par amitié, j’allais dire par tendresse : Frédéric aimait ces garçons assez malades pour quitter le confort d’une vie afin d’aller voir de près toute la misère du monde, le drame sous grand angle, et le rapporter. En m’appelant il voulait me sentir gigoter au bout de la corde, savoir que j’étais vivant, à la fois « non mort » mais assez vif pour continuer d’avancer, de me protéger. Nous parlions de notre ami Blondin et de sa note de frais où les canons de rouge devenaient des « verres de contact ». Nous parlions aussi de Julien Gracq, de Camus ou Céline. Il pouvait raccrocher en paix, son coéquipier du lointain allait bien. Fallait bien que continue de tourner la roue du « bouclage ».
Frédéric, alors que notre lecture de l’histoire aurait pu nous écarter, a été au profond, une partie de moi-même, construisant notre roman commun une nuit d’orage après l’autre, de celles de l’Irak à celles du Liban ou lors du cataclysme déclenché par l’OTAN sur Belgrade, il tenait la corde et ne perdait jamais le fil que nous tricotions les yeux fermés.
De tout cela nous n’avons jamais parlé. Quand il rentre au port on ne demande pas à un reporter de raconter la guerre qu’il est censé avoir intégralement décrite dans son journal. A peine allions nous boire un verre, parler de Kateb Yacine comme d’un « allumeur de vrais berbères », ou de la façon dont Gracq décrivait un pré dans le Rivage des Syrtes. Des bêtises, quoi. Des trucs pour tuer le temps et c’est le temps qui l’a tué. Frédéric n’est plus là, c’est injuste : attaquons la mort devant la Cour Pénale Internationale pour rime de guerre et attentats contre un poète.

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