LES ENTREPRISES FRANÇAISES ENTRE LES ELECTIONS AMERICAINES ET IRANIENNES

J’ai la lourde tâche d’introduire nos débats dans le cadre du collège des Bernardins...

                                                                                                                      8 octobre 2020

Trame de l’intervention de Jacques MYARD

 « Les entreprises françaises entre les élections présidentielles américaines et iraniennes »

 

J’ai la lourde tâche d’introduire nos débats dans le cadre du collège des Bernardins, lieu toujours à la pointe du débat d’idées, des réflexions qui animent tous les hommes du village planétaire. (La conférence a finalement eu lieu en vidéoconférence)

Merci à Baki Haneche et Alireza Khalili d’avoir pris l’initiative de cette conférence sur « les enjeux des entreprises françaises entre les élections présidentielles américaines et iraniennes ».

C’est là un défi formidable que de démêler tous les éléments, les interactions qui sont en jeu dans cette région du monde, le Proche et Moyen-Orient, une zone géostratégique par excellence.

Je souhaite tout d’abord poser le cadre de cette région, tenter de démêler l’écheveau du Proche et Moyen-Orient avant de revenir à la question de la conférence : «  Les entreprises françaises entre les élections présidentielles et iraniennes ».

Les données du Proche et du Moyen-Orient     :

  • Le Proche et le Moyen-Orient, ce sont 18 pays

8 sur le pourtour méditerranéen

7 pour la péninsule arabique

3 pour le Moyen-Orient, stricto sensu : Iran, Pakistan, Afghanistan

Soit 700 millions d’hommes avec des pourcentages forts d’immigrés (Arabie saoudite), des minorités (Kurdes) et des diasporas qui jouent un rôle fort d’influence.

2) C’est au Proche et Moyen-Orient qu’est née la civilisation.

- l’URBS, on y trouve les premières villes

- les premières écritures

Un riche patrimoine dont les actuels Etats-Nations tirent toujours une forte identité et fierté : c’est le cas de l’Iran.

3) Une grande diversité d’ethnies et de langues

- le bloc des langues iraniennes

- le bloc des langues turques

- la langue arabe

- les langues kurdes et d’autres minorités

- l’hébreu

4) Lieu des passions religieuses

- naissance des prophètes et des Dieux

- monothéisme : religions du Livre

- multiplicités des religions : Islam sunnite, chiites, druzes, chrétiens, juifs, zoroastrisme

- des lieux saints vénérés : Jérusalem, la Mecque, Najaf

 Toutes les religions sans exception sont traversées par de multiples tensions et rivalités.

5) Une région où les empires naissent, croissent et s’écroulent

Mais les  peuples forment toujours des Etats-Nations

6) Une région de convoitise historique

- reconquérir Jérusalem du temps des Croisades

- démembrement de l’empire Ottoman, période coloniale dominée par la France et l’Angleterre

- les compagnies pétrolières anglaise, américaine et française qui ont conduit leur propre politique.

7) Une région de très forte disparité économique

20 000 $ par habitant en Arabie Saoudite

75 000 $ par habitant au Qatar

1350 $ par habitant au Yemen

8) Une région en prise avec de multiples conflits et tensions

- Guerre contre « l’ Etat Islamique »

- Des guerres ouvertes, actuelles ou d’un passé récent :

en Syrie, au Liban, au Yemen,

les confrontations entre  Israël et la Palestine, l’Iran et l’Irak, le Kurdistan et la Turquie :

en Afghanistan avec l’engagement soviétique puis américain

Et lorsqu’il n’y a pas de guerre ouverte, c’est une région de tensions entre puissances comme entre l’Iran et Arabie Saoudite.

- une jeunesse qui bouillonne au sein des Etats-Nations, mais le « Printemps arabe » a été réprimé, cas du Bahreïn.

Il faut avoir toutes ces données, ces rivalités incessantes, ces guerres passées ou actuelles en perspective pour comprendre les enjeux d’aujourd’hui, et notamment celui des entreprises françaises et européennes à la veille des élections américaines et iraniennes.

Posons simplement la question des relations entre les deux principaux acteurs : l’Iran versus les Etats-Unis : soit 40 ans de rivalités, d’affrontement.

 

  1. a) L’IRAN

- est une République islamique depuis le 1er avril 1979, une théocratie chiite, gouvernée par un Ayatollah, le Guide suprême Khamenei, qui a succédé à Khomeiny en 1989

- il s’engage en Syrie en soutien de Bachar al Assad avec son allié libanais du Hezbollah

- il développe et relance un programme nucléaire lancé par le Shah, programme qui inquiète Israël, l’Arabie Saoudite et les Occidentaux

- sous la pression des Etats-Unis (Administration Obama), la France et le Royaume-Uni, la République Fédérale Allemande, la Chine et la Russie : « signature » plutôt adoption le 14 juillet 2015 d’un accord «  Plan d’Action Global  Commun » qui limite et contrôle le programme nucléaire iranien, sanctionné par la Résolution du Conseil de Sécurité des Nations Unies 2231 (2015)

  1. b) LES ETATS-UNIS

- traumatisés par la prise d’otages des diplomates de leur Ambassade à Téhéran pendant 444 jours, du 4 novembre 1979 au 20 janvier 1981

- l’Iran est , pour les Etats-Unis, un Etat voyou

- les Etats-Unis veulent la chute du régime et celle de Bachar el Assad et imposent des sanctions

- le 14 juillet 2015, l’Administration d’Obama adopte le Plan d’Action Global Commun, avec les autres membres du Conseil de Sécurité (J.C.P.O.A)

- le 8 mai 2018, Trump se retire du Plan et annonce des sanctions contre l’Iran, il contraint les entreprises françaises et européennes à quitter l’Iran.

- le 3 janvier 2019, assassinat du Général Soleimani

- le 20 août 2020, Washington demande au Conseil de sécurité de mettre en œuvre des sanctions immédiates (snapback) contre l’Iran.

 

  1. c) LES ENTREPRISES FRANCAISES PRISES EN OTAGE

- la législation extraterritoriale terrorise les entreprises françaises et européennes

Les entreprises françaises et européennes cumulent un montant d’amendes de 16, 857 milliards d’€ dont près de 9 milliards pour la B.N.P.

- les gouvernements européens se couchent devant les oukases américains

Les Européens se bornent à mettre en place en janvier 2019 un instrument de sanction aux transactions commerciales pour commercer avec l’Iran, dont les modalités échappent à la compétence juridictionnelle américaine.

- un vrai flop

 

Regards critiques

-> La politique américaine est comparable à un éléphant dans un magasin de  porcelaines

-> La vindicte de Trump renforce les ultras et conservateurs en Iran et va à l’encontre de l’adoucissement du régime au regard notamment des libertés publiques

Lles Iraniens ne cèderont pas, comme le dit mon collègue Denis Bouchard, ancien Ambassadeur, dans le Figaro du 19 septembre 2020

-> L’unilatéralisme américain ruine le multilatéralisme, déjà fort  malade

-> Téhéran se tourne de plus en plus vers la Chine mais Téhéran temporise et autorise l’AIEA à accéder aux institutions nucléaires.

-> La lâcheté du Gouvernement français est sidérante ; il aurait fallu mettre les Etats-Unis à l’arbitrage sur la base de l’article 13 de la convention d’établissement de 1959.

-> Traduire en justice Goldman Sachs et  demander à ses dirigeants 300 milliards pour avoir falsifié les comptes grecs.

-> Les lois américaines à portée extraterritoriale sont largement contraires au Droit International Public : elles postulent le rattachement juridictionnel aux Etats-Unis sur des critères trop faibles, par exemple sur celui de l’utilisation d’un simple courriel enregistré aux Etats-Unis avec des serveurs américains.

Mais pour rappeler les Etats-Unis aux réalités, il faut avoir une volonté politique qui fait défaut aujourd’hui.

Le changement d’Administration aux Etats-Unis permettra-t-il de sortir de l’impasse ? peut-être pour les sanctions directes mais je doute que les lois extraterritoriales disparaissent.

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En conclusion, je souhaite lancer un appel aux Américains et au Gouvernement français:

S’ils poursuivent un changement ou une évolution du régime, le meilleur outil est de permettre l’accroissement des échanges, l’ouverture du régime.

Toutes les sanctions ne feront que renforcer les durs du régime.

Notre politique étrangère doit absolument être indépendante et ne pas coller aux Américains.

Entretenir de fortes relations commerciales avec l’Arabie saoudite est nécessaire, mais l’Iran, qui a un appareil d’Etat fort et structuré avec une population formée et performante de 80 millions d’habitants, est la puissance incontournable de la zone.

                                                                                  

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