Dette: prudence est mère de dureté!

A l’approche du seuil des 100% du PIB d'aucuns s'inquiètent "Sommes-nous en danger ? " Leur conclusion : réduire la dépense publique. Bien loin que de n'avoir d'autre issue à la question de la dette que la réduction drastique de la dépense, une autre voie est possible :" l'euthanasie des rentiers", si chère à J. M. Keynes.

Dans une récente tribune, « Dette publique : 100%, ce n’est pas prudent », parue dans Le Monde[1], J. Pisani-Ferry –ancien patron de France-Stratégie, et ex-coordonnateur du programme du candidat E. Macron-, nous prévient : «  l’approche de ce seuil (celui des 100% du PIB) suscite un débat. Sommes-nous en danger ? Quelle stratégie adopter pour réduire la dette ? » En substance, sa conclusion est simple : non, nous ne sommes pas (encore) en danger, mais « cent pour cent ce n’est pas prudent » aussi faut-il « se fixer  (…) une cible de réduction de dette (…) et piloter l’évolution de la dépense publique en fonction de cet objectif ». Ce faisant, comme il l’indique lui-même, il ne fait que reprendre les récentes recommandations du Conseil d’analyse économique[2].

Aucune autre porte de sortie qu’une réduction volontariste de la dette par la diminution de la dépense publique –aimablement euphémisée en « pilotage de l’évolution de la dépense»- n’étant évoquée dans le texte,  la conclusion était déjà contenue dans l’introduction. C’est pourtant une question qui, pour le moins, mérite d’être posée, et même de l’être deux fois : une fois négativement, une fois par l’absurde.

Négativement d’abord. Puisque, comme il le dit lui-même : nous ne sommes pas en danger, pourquoi diable alors réduire la dette ? Prenons un exemple parlant, celui de la dernière adjudication de l’Agence France Trésor (AFT)[3], celle de ce 4 octobre, réalisée alors même que les  marchés sont agités depuis l’annonce du budget italien et que les taux « se tendent ». L’AFT a ainsi proposé trois emprunts à l’adjudication pour près de 9 Md€ ; l’un à 10 ans à un taux de 0,75%, un second à 15 ans à 1,25%, enfin le dernier à 20 ans l’a été au taux de 2%. Toutes ces propositions ont donc été faites à des taux nettement inférieurs à l’inflation ; en effet, selon l’INSEE[4], en septembre, l’indice des prix à la consommation harmonisé (IPCH), qui sert de référence habituelle en la matière, a crû de 2,5% en rythme annuel. De plus, les taux proposés par les banques pour cette adjudication ont été inférieurs à ceux des coupons annuels pour les deux maturités les plus longues. Ainsi, l’Etat sera-t-il amené à payer moins que ce qu’il était prêt à accepter! Cela permettra d’engranger de précieuses primes d’émission (cf. mon post précédent sur ce blog à ce sujet). De surcroît, ces trois emprunts ont été largement sur-souscrits, puisque leur taux de couverture s’est situé à 1,6 pour deux des adjudications et à 1,4 pour la troisième. En clair, les marchés étaient prêts à en acheter beaucoup plus que l’AFT n’en fournissait ! Ce n’est pas vraiment signe de défiance...

La dette de la France est, en effet, considérée comme une valeur sûre. A cela une raison essentielle : si, mesurée de façon maastrichtienne, la dette publique dans son ensemble est aujourd’hui de l’ordre d’au moins 2300 Md€ et s’approche ainsi, effectivement, des 100% du PIB, tant qu’à vouloir faire un bilan, faisons le vraiment. En face du passif, toujours seul mis en avant, regardons aussi, c’est de bonne méthode, l’actif. L’Insee nous apprend qu’en 2016 les actifs détenus par les administrations publiques s’élevaient à 3220 Md€[5], soit à l’époque un peu moins d’une fois et demie le montant de leur dette. Aucune raison que la situation ait changé depuis lors. De plus, l’ensemble des actifs détenus est, au total, supérieur au passif dû et permet donc de dégager une « valeur nette ». Non, la France n’est pas en faillite ! Contrairement à ce que l’on veut nous faire accroire, l’endettement ne sert pas à jeter de l’argent par les fenêtres. C’est pourquoi, au total, nous ne laissons pas à nos enfants une dette. Ce qu’en héritage nous leur léguons ? Un patrimoine précieux : Des hôpitaux pour être soignés, des crèches, des maternelles, des lycées et des universités pour se former, des bibliothèques et des musées pour se cultiver !  

Mais il est une autre raison de vraiment s’interroger sur la nécessité de réduire la dette ; un raisonnement par l’absurde permet de la saisir : OK, réduisons et voyons ce que cela signifie. La réponse est claire : une politique d’austérité, aussi radicale qu’insoutenable.

Le problème est, en effet, simple : pour rembourser la dette, il faut dépenser moins que les rentrées, afin de dégager un excédent ; s’agissant de l’ensemble des administrations publiques, cela vaut donc pour l’Etat, les collectivités locales et la Sécu. A combien peut-on le chiffrer ? Facile : sur cet excédent, il faut à la fois pouvoir payer les intérêts ET la part de dette que l’on veut rembourser. Depuis le Traité sur la stabilité, la convergence et la gouvernance de l’Union économique et monétaire (TSCG) de 2012, la règle est connue, elle est édictée par son article 4 : il faut revenir en 20 ans au critère de Maastricht, selon lequel la dette ne doit pas dépasser 60 % du PIB. Passons donc à son application arithmétique pour la France : 100% - 60% = 40% à rembourser sur vingt ans, cela fait 2% du PIB par an[6], de l’ordre donc de 50 Md€, auxquels il faut ajouter environ 40 Md€ d’intérêts[7]. Soit, excusez du peu, plus que le total des budgets réunis de l’Education nationale, de l’égalité du territoire et du logement, de la justice, de la santé, du travail, de la culture et de la jeunesse et des sports… Bonjour les dégâts ! Et si, de surcroît, vous voulez, comme le veut le Président, réduire le poids (insupportable) des prélèvements obligatoires, il vous faut encore en rajouter une louche. De la folie pure. C’est d’ailleurs ce que relevait l’institution dirigée naguère par J. Pisani-Ferry derrière cet euphémisme : « ces scénarii sont-ils réalistes ou suffisants (…) L’effort n’est pas totalement inédit, mais il a peu de précédents historiques … »[8]. C’est assez dire !

Résumons : pour l’instant tout va bien, mais demain ? Soyons donc prudents, réduisons la dette avant qu’il ne soit trop tard. Problème, on vient de le voir, cela signifie austérité sans fin ; cette prudence-là est ainsi mère de dureté. De surcroît, en détruisant toute dynamique économique, cette politique est totalement contre-productive au regard de ses propres objectifs. Ainsi, la malheureuse Grèce, qui s’est vu infliger la saignée prolongée que l’on sait, avait une dette égale à 103% de son PIB en 2007 ; elle est aujourd’hui de 180% [9]

Impasse, alors ? Nullement. Car, lorsque J. Pisani-Ferry rappelle que « Aux lendemains de Waterloo, puis du 8 mai 1945, la dette britannique a atteint 250% du PIB, mais Londres n’a jamais fait défaut », ce qui est parfaitement vrai, il oublie simplement que « l’euthanasie des rentiers » -les taux réels négatifs- si chère à J.M. Keynes a alors joué un rôle essentiel. Car ce qui compte vraiment en la matière ce sont les taux réels, soustraction de l’inflation des taux nominaux auxquels on emprunte. En permettant de rembourser moins qu’il n’est emprunté, les taux réels négatifs rabotent silencieusement mais efficacement la dette. Qu’il me suffise, pour l’instant, de rappeler ceci, qui est une réalité historique : « dans les économies avancées (…) le taux d’intérêt réel a été en gros négatif la moitié du temps au cours de la période 1945-1980. Pour les USA et le Royaume-Uni (…) la liquidation de la dette par les taux d’intérêts négatifs se chiffre en moyenne entre 3 et 4 pour cent du PIB par an. Pour l’Australie et l’Italie, qui ont enregistré des taux d’inflation plus importants, cet effet de liquidation a été plus important encore (de l’ordre de 5% du PIB par an) »[10]. Si la dette record des lendemains de seconde guerre mondiale a pu être absorbée, c’est non parce qu’elle aurait été remboursée, mais parce qu’elle a été laminée par des taux d’intérêt réels fortement et durablement négatifs.

Prudence, mère de dureté, ou euthanasie des rentiers. Il faudra choisir.

 

 

[1] « Dette publique : 100% ce n’est pas prudent », Le Monde de l’économie du 5 octobre 2018.

[2] « Réformer les règles budgétaires européennes : simplification, stabilisation et soutenabilité », Conseil d’analyse économique, Note N°47, septembre 2018.

[3] AFT, Communiqué du 4 octobre 2018. Je rappelle que l’AFT est un service du Trésor français, chargé d’émettre les emprunts d’Etat sur les marchés financiers et d’en assurer la gestion.

[4] Insee 1ère, N° 258, 28/09/2018.

[5] Le chiffre de 2017 n’a pas encore à ce jour été publié par l’Insee. Celui de 2016 s’est monté à 3220 Md€ ; aussi, inflation aidant, peut-on raisonnablement tabler sur un montant sensiblement supérieur à 3300 Md€ pour 2017.

[6] Sachant que la dette italienne est aujourd’hui de 133,4% de son PIB, le lecteur intéressé peut lui-même calculer l’effort que l’application stricte des règles européennes représenterait pour nos voisins italiens.

[7] Je reprends ici l’estimation officielle, que par ailleurs je conteste. Sur ce point, je renvoie une nouvelle fois à mon billet précédent sur ce blog.

[8] « Comment assurer la résorption des dettes publiques en zone euro ? », France Stratégie, octobre 2017.

[9] Eurostat, Communiqué de presse, N° 122/2018 du 20 juillet 2018.

[10] C.M. Reinhart, M. Belen Sbrancia, ”The liquidation of government debt”, NBER, working papers, N° 16893, march 2011.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.