Congrès du PCF: bataille sur la stratégie, adieu à la classe ouvrière

Silencieusement, le PCF rompt avec son histoire. Le 38 ème congrès du PCF qui va s'ouvrir en novembre affiche au menu une bataille stratégique dont l'issue est incertaine. Mais au-delà de cette bataille, une étonnante unanimité rassemble toutes les motions: l'adieu à la classe ouvrière.

 

Dans quelques semaines, les 24 et 26 novembre prochains, se tiendra le prochain Congrès du PCF, le 38ème depuis celui, fondateur, de Tours en décembre 1920.

Outre celui de la direction –« la base commune »-, deux textes (plus un) sont en lice et seront soumis début octobre 2018 au vote des militants. L’enjeu est connu, les médias s’en sont déjà fait l’écho : c’est celui du choix de la stratégie politique. Signe d’un (gros) problème, le texte de la direction n’a été que très mollement adopté (49 voix pour, sur 91 présents des 170 membres), en juin dernier, au Conseil National, -le Parlement du parti-. C’est une première et, aux yeux de tous, un désaveu.

Il faut dire que le texte se garde bien de trancher dans ce qui sera le vif du congrès. Comme l’indique la « Thèse N°28 » : « La construction de mouvements populaires, d’expérimentations sociales, de majorités politiques capables de réaliser concrètement l’avancée des aspirations émancipatrices de notre peuple est le cœur de notre stratégie (…). Par ses propositions, sa capacité d’analyse et d’initiative, le Parti communiste se place au service de ce mouvement émancipateur. Il n’y a pas de formule politique intangible capable d’enfermer ce mouvement de création continue. Le combat communiste, la lutte de classes, la plus large mise en mouvement populaire appellent des mobilisations politiques aux configurations évolutives et multiformes. (…) Notre stratégie est donc indissociablement initiative communiste pour des luttes populaires transformatrices et construction de fronts d’unité populaire pour porter ces luttes et les rendre victorieuses. C’est une création continue, qui ne saurait être intégralement planifiée à l’avance….  »  

Des « configurations évolutives et multiformes », « une création continue », autant dire que la direction cherche tout à la fois à se garder les mains libres en n’excluant rien, et à ne fâcher aucun de ceux qui voudraient que des choix stratégiques réels et stables  soient faits ; sauf, que tous ceux-là ne font pas les mêmes, loin de là. Bref, la direction choisit de ne pas choisir et le théorise.

Mais à vouloir ne pas fâcher quiconque, au motif classique de « préserver l’unité du parti », on ne satisfait personne ! Et c’est d’ailleurs bien ce qui est en l’occurrence vivement reproché à la direction : elle ne tranche rien et veut préserver tout, sans décider une ligne, que d’aucuns voudraient claire. C’est pourquoi, les deux motions opposées à celle de la direction exigent que ce choix soit fait, mais le font … sur des positions strictement inverses.

En effet, la motion 1, «  Se réinventer ou disparaître ! Pour un printemps du communisme », emmenée par la députée du 92, Elsa Faucillon, et l’ancien « rénovateur » Patrice Cohen-Séat, veut le rassemblement de toute la gauche antilibérale : « Sans rassemblement de toute la gauche, il n’y a pas de majorité possible. (…) Il nous faut travailler au rassemblement des forces antilibérales, afin de leur donner un poids politique suffisant. Mais il faut aller au-delà du Front de gauche. (…) Dans le respect d’un socle commun, un tel rassemblement doit garantir à chacune de ces forces la complète liberté de ses propres combats – pour nous, porter l’ambition communiste – et contribuer ainsi à la dynamique générale. C’est ce que nous appelons un « Front commun ». LFI y a évidemment sa place. (…) A l’opposé des stratégies à géométrie variable, nous devons dans cet esprit aller pour les prochaines élections vers des listes de large rassemblement. Listes transnationales pour les européennes de l’an prochain. Assemblées citoyennes pour préparer très largement les municipales de 2020, puis les départementales et régionales de 2021 afin d’ancrer le Front commun dans le paysage et créer un nouvel espoir en vue des présidentielles et législatives de 2022. »

A l’inverse, pour la motion 2 « Pour un manifeste du Parti communiste du XXIe siècle », emmenée par A. Chassaigne, le patron du groupe communiste à l’Assemblée nationale, et l’économiste Frédéric Boccara : « Notre 38ème Congrès est vital. Il n’y a jamais eu autant besoin de luttes, d’un projet et d’un parti communistes (…) Mais après son effacement en 2017 et son résultat désastreux aux législatives, son pronostic vital est engagé. (…) notre affaiblissement n’est pas une fatalité (…) Face à la recomposition politique en cours, la démarche communiste doit se déployer dans trois directions : construction politique, bataille d’idées et luttes sociales. Il s’agit de construire une union populaire et politique agissante pour sortir de la crise. Il est essentiel d’être présents avec nos propres candidates et candidats à toutes les élections pour porter nos propositions originales : travaillons à en créer les conditions ».

Listes « de large rassemblement » à toutes les élections à venir (motion 1), ou « être présents avec nos propres candidats à toutes les élections » (motion 2), il y a comme une contradiction. Il faudra donc choisir, et le vote des militants sera évidemment déterminant. Rien de moins sûr, toutefois, que dans ces conditions, le Congrès permette de trouver une voie de sortie apaisée et qui convienne à tous. A cela deux raisons.

D’abord, parce que chacun des protagonistes est particulièrement déterminé et que la « stratégie à géométrie variable » proposée par la direction fait ainsi l’objet d’un tir croisé d’une rare violence. Pour la motion 1 : « Nous sommes très inquiets. Ce congrès extraordinaire devrait répondre à des questions vitales : Quelles sont les causes de la situation dramatique dans laquelle nous nous trouvons ? (…) Or le projet de base commune du CN ne les pose même pas, et cela débouche sur une absence quasi totale d’innovation. A nos yeux, ce congrès est celui de la dernière chance. » De même, pour la motion 2 : « Nous considérons que la proposition de base commune votée le 3 juin ne répond pas aux exigences du débat, pas plus qu’elle ne permet d’analyser précisément la situation du monde et celle de notre parti. Se refusant à formuler clairement les termes du débat, elle ne permet ni la discussion (…), ni la prise d’initiatives. (..) Ce n’est pas d’un collage d’options et de synthèses habiles que notre parti a besoin pour construire une unité réelle et agissante des communistes. Nous proposons une base commune … » Bref, autant dire que la « base commune » de la direction, dont l’objet du congrès est normalement de la discuter et de l’amender, n’en est pas une aux yeux tant des uns que des autres. Tout au contraire, les motions adverses sont considérées par leurs auteurs comme autant d’autres « bases communes », bases des débats du congrès ! Bref, cela sera assurément chaud.

Enfin, et ce n’est pas la moindre des raisons, parce qu’il se murmure que tout cela pourrait bien déboucher sur un résultat incertain, mais où la « base commune » de la direction ne sortirait pas en première position…. Sur une impasse politique, donc. Dans cette histoire, il paraît à ce stade clair que quelqu’un devra aller à Canossa, ou partir. Nous verrons bien….

 

Autant dire que la bataille sur la stratégie politique, qui s’annonce donc particulièrement violente et lourde de conséquences, va passer au premier plan de ce congrès et des commentaires médiatiques, et que, en conséquence, le débat sur le(s) programme(s) risque fort de passer à la trappe. Et que dire, a fortiori, de cet autre sujet, pourtant pas tout à fait négligeable, sur lequel étonnamment tous s’accordent : la liquidation officielle, sans fleur ni couronne, du « rôle dirigeant de la classe ouvrière ».  Pourquoi diable, en effet, débattre d’un sujet qui ne fait pas débat entre les motions ?

Car ce qui m’a frappé à la lecture de ces textes, c’est que tous disent très exactement la même chose sur ce point précis, qui n’est pas vraiment subsidiaire pour les communistes : celui du rôle de ce qui était, jusqu’à il y a peu encore, la classe ouvrière.

Qu’on en juge. Tout d’abord, le texte de la direction : « L’idéologie dominante s’emploie à diviser la grande classe des salarié·e·s. Pourtant, les conditions objectives pour une alternative au système capitaliste sont aujourd’hui particulièrement aiguisées, notamment du fait d’une concentration inédite de la classe capitaliste. Face à elle, et par-delà ses mille nuances – de l’ouvrier à la chercheuse en passant par le chômeur, le cadre ou la caissière –, la classe des salarié·e·s est unie objectivement, dans sa subordination aux grands propriétaires qui, seuls, décident et profitent véritablement. L’émergence des « auto-entrepreneurs » dans la dernière période n’est pas synonyme de création d’une classe aux intérêts distincts ». Voici donc les ouvriers officiellement dissous dans le vaste ensemble des salariés, eux-mêmes institués en « grande classe ». Soit.

La motion 1 surenchérît même : « Ce sont les ouvrier·e·s du secteur industriel qui ont constitué (…) la base sociale du mouvement communiste et qui sont devenu·e·s l’archétype du « prolétariat ». Or, voici près d’un demi-siècle que les progrès techniques et les délocalisations suppriment les emplois industriels en France au profit de l’essor du secteur tertiaire. Selon les chiffres de l’INSEE, la classe ouvrière ne représente plus que 20 % de la population française active ou anciennement active, et la tendance ne va pas s’inverser. Près de deux tiers de la population se composent désormais d’employé·e·s, de professions intermédiaires, de cadres et de professions intellectuelles supérieures. Tout comme la classe ouvrière, ces populations dépendent de la vente de leur force de travail pour vivre et subissent elles aussi, à différents degrés, l’aliénation au travail ». Voici donc un diagnostic plus précis que le précédent : pour cause de diminution quantitative, le bloc ouvrier, hier indûment promu « archétype du prolétariat », est destitué de sa position hégémonique, puisque celle-ci est démentie par les faits, et déchu du rôle dirigeant qui, naguère encore, lui était promis.

Enfin, de manière d’ailleurs assez étonnante, la motion 2 ne se distingue strictement en rien sur ce point des deux autres : « L’unification du salariat est décisive. Tout le salariat est aujourd’hui pris dans un rapport d’exploitation, des ouvrières et ouvriers sans-papiers jusqu’aux intellectuel·le·s prolétarisé·e·s. (…) Le monde du travail et de la création dans sa grande diversité (de la classe ouvrière aux cadres, avec ou sans statut spécifique, des infirmiers et infirmières aux enseignantes et enseignants jusqu’aux chercheuses et chercheurs, des chômeuses et chômeurs aux précaires, des jeunes aux retraité·e·s, des artistes aux artisans, jusqu’aux petits paysans) a fondamentalement des intérêts communs : faire reculer la domination du capital financier. »

Il y a donc clairement unanimité sur ce point. Au motif que tous sont mêmement exploités, la « grande classe des salariés avec ses mille nuances » a ainsi désormais supplanté pour les communistes, le rôle dirigeant, jusqu’alors historiquement reconnu au seul bloc ouvrier. Bref, le parti communiste français s’est clairement converti à l’analyse portée initialement par PODEMOS : nous sommes 99%, ils sont 1%. Dont acte. Il reste que cela, qui n’est pas rien, est fait subrepticement, puisqu’on ne connaît pas de débat interne véritable qui ait autorisé cette destitution. Il convenait donc de le souligner. Exit la classe ouvrière ;  qu’elle repose à jamais en paix, R.I.P.  Bonjour les salariés !

Evidemment, en retour, et chacun en convient, les « mille nuances » du salariat comme l’aliénation au travail subie « à différents degrés » ne vont pas sans poser quelque petits problèmes politiques, dès lors que l’on veut poser le combat « de classe » au niveau de celui de l’ensemble des salariés. Ainsi, comme le dit le texte de la direction : « une des principales forces de la politique de la classe capitaliste (…) est qu’elle parvient à diviser de manière significative les salarié·e·s » ; c’est effectivement embêtant !

De même, la motion 1 souligne que : « nous n’avons pas su nous adapter efficacement aux évolutions d’un salariat de plus en plus nombreux, mais aussi plus stratifié et divisé, de façon à ce que chacun de ses divers composants puisse se reconnaître dans le projet communiste. Faute de définition claire de notre bloc social et d’articulation entre les différents objectifs de lutte, nos tâtonnements n’ont convaincu ni les salarié·e·s des secteurs en essor que le communisme ne se réduit pas à la seule classe ouvrière, ni les ouvrier·e·s que les communistes ne leur ont pas tourné le dos ». Il faut reconnaître que c’est quand même assez gênant !

Mais c’est la Motion 2 qui vend la vraiment la mèche : « Ils s’emploient à récupérer la sensibilité des salarié·e·s qualifié·e·s aux enjeux de compétitivité, de modernisation, d’efficacité et de financement, tout en jouant sur la sensibilité des couches urbaines aux enjeux écologiques. Ils cherchent à les intégrer dans un rassemblement qui sacrifierait les ouvrières et les ouvriers, les couches populaires, les chômeuses et les chômeurs ». En gros, -je traduis sauvagement-, avec les « salariés qualifiés » (les cadres ?, les techniciens ??, mystère),  c’est manifestement pas gagné.

Soyons sérieux. Que le PCF abandonne ce qui avait jusqu’à présent fait sa spécificité et son histoire : être le parti de la classe ouvrière, sans que le moindre débat d’ampleur aie le moins du monde agité ses militants fait pour le moins problème, sinon théorique, du moins démocratique. Que pour tenter de sauver l’eschatologie marxiste, on veuille substituer le salariat dans son entièreté aux ouvriers peut, du moins sur le terrain de la pure logique, se comprendre. Que pour cela il faille admettre que, pour ne prendre que cet exemple, les cadres de tous poils font partie intégrante du prolétariat commence toutefois à être problématique, théoriquement et, bien plus encore, politiquement.

Plutôt que de s’être engagé sur un tel chemin qui ressemble fort à une impasse, peut-être aurait-il mieux valu s’interroger sur les conditions contemporaines de l’accumulation du capital. A ne regarder que son nombril national, on ne peut effectivement guère s’apercevoir que si les effectifs ouvriers  s’évanouissent ici, c’est qu’ils se développent là –qu’il s’agisse des « ex pays de l’Est » ou de la Chine, ou d’ailleurs encore-.  Bref, que cela s’inscrit dans une nouvelle division du travail à l’échelle mondiale et dans une organisation nouvelle des « chaînes de valeur » ; celle qui permet d’exploiter là-bas et de récupérer la plus-value ici. Que ceci engage de nouvelles fractures  sociales et dessine en conséquence de nouveaux contours à la lutte des classes paraît une évidence. Encore faut-il prendre le temps d’en examiner le dessin.

Et pour en revenir au terrain politique, puisque ceci est écrit à l’occasion des débats du 38ème congrès du PCF, qu’il me soit permis de rappeler ce que F. Engels écrivait en mars 1895 dans sa préface à l’édition des « Luttes de classes en France », préface à tous égards passionnante : « (après les défaites de 1849) nous ne partagions nullement les illusions de la démocratie vulgaire (…) celle-ci comptait sur une victoire prochaine, décisive une fois pour toutes, du « peuple » sur les « oppresseurs » [les guillemets sont de F.E.] , nous sur une longue lutte , après l’élimination des « oppresseurs », entre les éléments antagonistes cachés précisément dans ce « peuple » ». Non, pas plus aujourd’hui qu’hier, nous ne sommes 99% !

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