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Billet de blog 5 oct. 2013

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Un mensonge pédagogique...

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Il faut que je vous parle de deux de mes copains : Michelle(*) et Gilbert(*), un couple d’ophtalmologistes libéraux qui travaillent dans le même cabinet, qu’ils partagent également avec deux autres collègues, dans la sous-préfecture située à 45 km de ma maison. Ils ont la petite quarantaine, deux filles de sept et dix ans, Astrid et Bérénice, dont ils s’occupent fort bien, Michelle est une grande brune aux yeux noirs, dynamique et parfois rigolote, Gilbert est un bon vivant qui avec l’âge devient grassouillet et il commence à perdre ses cheveux, ce qui le désespère.

Avec Michelle et Gilbert, nous avons quelques points communs qui nous rapprochent : le Glenfiddich single malt douze ans d’âge, les discussions contradictoires et animées sur des sujets divers, qu’ils soient politiques ou sociétaux, et enfin la cueillette des champignons le dimanche dans la forêt cévenole quand la saison s’y prête.

 Politiquement ils sont d’une bonne droite libérale classique, ils oscillent entre Bayrou les jours de grisaille et Copé les jours de pluie. Et les jours de beau temps, me direz-vous ? Il n’y en a pas, car pour eux, la situation est toujours catastrophique, depuis les charges qui [les] écrasent jusqu’à la non-revalorisation des actes, qui les submergent, les asphyxient et les entrainent en une spirale sans fin vers le gouffre noir d’une misère créée par ce pays collectiviste qu’est devenue la France.

Bien sûr, de mon côté je trouve la confrontation avec eux stimulante puisque nous ne sommes d’accord sur RIEN (et encore, même ça...). Elle est plus stimulante qu’avec mes potes de gauche avec qui nous sommes obligés de pinailler et de couper les cheveux en quatre pour trouver des points de désaccord convaincants autour desquels nous pourrions causer. Alors qu’avec Michelle et Gilbert, que ce soit la lutte contre l’évasion fiscale, les questions de santé, d’énergie, de services publics, de solidarité avec les plus pauvres (qu’ils appellent plaisamment assistanat), du vote des immigrés aux élections locales, du mariage pour tous ou de la légitimité de l’autodéfense : tout nous sépare ! La discussion avec eux devient alors une vraie gourmandise pour l’esprit, aussi savoureuse que le Glenfiddich single malt on the rocks.

Ils revenaient hier d’un épuisant séjour de travail J.I.M.A.B.E.(Journées Internationales de Médecine, d’Art et de Bien-être), qui se déroulait aux îles Seychelles pendant deux semaines. De ce fait, je savais qu’ils ignoraient les misérables coups de communications politiciens qui avaient fait le buz dans notre bel hexagone et le bonheur de nos médias. Pris par leurs journées d’étude au bord d’une plage dorée de sable fin et autour d’un verre de tequila, ils n’étaient pas au courant des mètres cubes de salive et de postillons qui avaient été déversés par nos radios et télés préférés à propos du travail le dimanche !

C’est donc sur ce point précis que j’avais décidé de les entrainer traitreusement (car c’est ma nature, je l’avoue), en leur assénant un gros mensonge.

–        Mes amis, la nouvelle que je vais vous annoncer va vous faire un choc. Figurez-vous que pendant vos deux semaines de formation continue aux îles Seychelles, votre syndicat, l’union des médecins spécialistes C.S.M.F., a annoncé qu’il avait entamé une négociation avec le gouvernement pour demander aux médecins spécialistes d’ouvrir leur cabinet tous les dimanches.

Gilbert et Michelle se regardèrent, éberlués, et ce fut Gilbert, le plus soupe au lait des deux, qui réagit le premier.

–        Tu te fous de nous, là ! C’est quoi cette annonce à la con ? Comme si on n’avait rien d’autre à foutre que de travailler le dimanche ! lança Gilbert. Putain, ils sont toujours aussi con, au syndicat...

–        Non, c’est très sérieux. En fait tout a démarré avec la réflexion collective sur le sujet : comment faire pour qu’un patient n’attende pas trois mois et même parfois plus, pour obtenir un rendez-vous chez un spécialiste...

–        Mais quel rapport avec le travail le dimanche ? m’interrompit Michelle, qui semblait elle aussi exaspérée. D’ailleurs, poursuivit-elle, c’est très exagéré cette histoire de trois mois d’attente. Dans notre cabinet, ça dépasse rarement les deux mois et demi.

–        Le rapport est évident : les experts du cabinet de Marisol Touraine ont calculé que si vous travaillez un jour de plus par semaine, par exemple tous les dimanches, vous raccourcirez le temps moyen d’attente pour un rendez-vous de quatorze jours. En réalité, les médecins spécialistes ne travaillent pas assez, et votre syndicat l’a reconnu. Le protocole est tout prêt d’être signé : les médecins libéraux qui accepteront de travailler le dimanche bénéficieront de quelques privilèges par rapport aux autres. Des privilèges financiers, naturellement.

–        Parce que tu t’imagines que des médecins vont accepter de travailler le dimanche pour des clopinettes ? Tu rêves mon pauvre ami ! Ils n’en trouveront pas un seul, je te le dis !

–        Mais pourquoi ? C’est très bien le travail le dimanche ! Vous aurez toujours la possibilité de prendre un autre jour de congé dans la semaine si vous le souhaitez. Bon, pas toutes les semaines, naturellement, mais de temps en temps...

–        Et adieu la vie de famille : on les verrait quand, nos gosses ? Tu imagines le bazar ? Pendant que Michelle prendrait son jour de congé le lundi, je le prendrai le jeudi ? Non, tout ça n’est pas sérieux, ça ressemble fort à un canular, pour tout dire.

–        Ce n’est pas du tout un canular. En réalité, un sondage est sorti il y a une semaine sur le sujet : 88 % des personnes interrogées trouveraient tout à fait normal de pouvoir aller chez leur médecin le dimanche, tout comme ils vont chez leur boulanger ou leur boucher.  

–        C’est quoi ce sondage à la con ? Depuis quand on mène une politique avec des sondages ? Non mais, je rêve... pauvre France !

–        Non, c’est vous qui êtes à côté de la plaque, je trouve votre syndicat très courageux au contraire d’accepter cette évolution sociétale. Vous ne vous en rendez pas compte, mais tous les deux vous êtes dépassés, ringardisés par les évolutions en cours. Il faut de la souplesse à notre pays, de la flexibilité. Même si vous êtes un couple, vous devez accepter de ne plus avoir une journée commune à passer en famille. La famille doit se redéfinir comme une communauté d’esprit et non comme un groupe qui tente de construire et faire des choses ensemble. De plus, contrairement à ce que tu dis, ça peut intéresser de jeunes médecins cette mesure. Imagine si on leur dit que pour chaque dimanche travaillé dans l’année, leur impôt sur le revenu va diminuer de  0,5 % : s’ils travaillent 52 dimanches par an, ils paieront 26 % en moins d’impôts sur le revenu, quand on débute, c’est appréciable, non ?

–        Tu es naïf, si on veut payer moins d’impôt sur le revenu, il y a d’autres moyens que de travailler le dimanche. Les niches fiscales, c’est pas fait pour les chiens...

–        ... mais pour les médecins libéraux, je sais. Mais reconnaissez que l’argument de l’intérêt du public est quand même imparable ! Les gens travaillent dans la semaine, ils n’ont pas le temps de prendre un rendez-vous chez un spécialiste. Alors que là, ils pourront y aller tranquillement le dimanche. Un gain pour la société, un mieux-vivre pour les citoyens. Si vous refusez, c’est que vous faites preuve d’un égoïsme insigne...

La discussion a continué pendant quelque temps, et ils avaient l’air tellement désemparés et choqués que j’ai fini par avoir pitié. Je leur ai avoué la vérité : c’était bien un canular. Et je leur ai raconté ce qui s’était passé avec la grande distribution, son refus des décisions de justice et la façon dont les syndicats qui s’opposaient au travail le dimanche pour les salariés avaient été trainés dans la boue par la quasi-totalité des médias.

C’est curieux, mais pour une fois ils n’ont pas critiqué les syndicats de salariés. Je me demande pourquoi...

__________________________

(*) Michelle et Gilbert sont des personnages totalement imaginaires. Naturellement...

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