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Billet de blog 7 nov. 2013

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L’histoire vraie de Bérénice, la chatte de tonton Georges.

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« Une boîte contenant quatre mégots de cigarettes écrasés par Serge Gainsbourg a été vendue à Nantes pour la somme de 500 euros » (Le Canard enchaîné, 6/11/2013).

Cette nouvelle, aussi brève qu’insolite, m’a fait rêver pendant quelques minutes. Certes, il y a des évènements autrement importants, chacun en conviendra. Il n’est pas exclu par exemple que le récent rapprochement Bayrou-Boorlo change la face du monde, et il est probable que si un historien du siècle prochain repère ces deux infos dans les archives numériques, il n’hésitera pas longtemps : entre les mégots de Gainsbourg et le mariage de nos deux centristes, les malheureux mégots passeront à la trappe de l’histoire et nos descendants lointains n’en connaitront jamais rien... Dommage pourtant, car l’histoire de ces mégots vendus 500 euros, j’ai trouvé ça intéressant, et même assez révélateur de notre société.

J’ai tout d’abord pensé à la trogne de l’acheteur (car il n’y a qu’un mec pour faire un truc pareil) qui, arrivant chez lui avec sa boîte de mégots dans la poche, se demande comment il pourra la mettre en valeur pour en mettre plein la vue à ses futurs invités de marque.

« Ouais... finalement, ça vaudrait le coup que je fasse fabriquer un présentoir pour les objets d’art. Peut-être en merisier ou en noyer ? Il faut que je me renseigne sur ce qui est le plus cher. Et puis il faudra faire graver une plaque de cuivre qui sera vissée à côté de la vitre. Un truc du style : AUTHENTIQUES MÉGOTS, VESTIGES DES CIGARETTES FUMÉES PAR SERGE GAINSBOURG PENDANT L’ÉMISSION 7 SUR 7 DU 11 MARS 1984. Quand ils vont voir ça, les Moudujnous vont être verts de jalousie, c’est sûr... En plus je vais pouvoir largement broder devant eux sur le fameux billet de 500 francs brûlé en direct, ça va être la classe... »

En poursuivant ma réflexion, mon mauvais esprit aidant, je me suis demandé si je ne pourrais pas entrer moi aussi dans ce système débile, mais naturellement, pas comme acheteur (ma connerie, pourtant largement reconnue, ne va pas jusque là), mais plutôt comme vendeur. Mais vendeur de quoi ? Et comment ?

C’est Lilith qui m’a permis de trouver la solution. Mon adorable petite chatte blanche adore se goinfrer et commence d’ailleurs à avoir une poche de graisse sous le ventre qui nuit gravement à son élégance naturelle. Ce matin, comme elle le fait presque chaque jour, elle a gentiment restitué près de la porte de la cuisine son sachet de ouiskasse fraichement consommé et, mal éduquée, elle refuse obstinément de nettoyer. Je le fais à sa place en maugréant et en même temps je me dis qu’il faut être lucide : si elle ne régurgite pas certains de ses repas, ce n’est pas une poche qu’elle aura bientôt sous le ventre, mais un sac de voyage. 

Pendant que je passais la serpillière, j’ai compris qu’il y avait quelque chose à creuser de ce côté-là. Il me restait à trouver une bonne histoire, émouvante si possible, et il fallait l’associer à une personne connue. Et c’est alors que j’ai pensé à tonton Georges.

Nous sommes le 28 octobre 1981. Il est 10 heures et je roule en direction de Saint-Gély-du-Fesc, un village situé au nord de Montpellier. J’habite à une heure de route de Saint Gély, et depuis un mois, je fais le trajet deux fois par semaine pour rendre visite à tonton Georges.

Depuis ce matin, le ciel, aussi gris que mon cœur, a déversé sur la région des trombes d’eau. Sur la petite route qui relie Ganges à Montpellier, ma fidèle 2 CV a déjà glissé deux fois en frôlant les platanes, victime de l’aquaplanage. Du coup, je fais gaffe. J’aimerais bien arriver entier.

Tonton Georges est fichtrement heureux, car la peine de mort vient d’être abolie depuis deux semaines à peine et pour lui c’est un acte hautement symbolique, un vrai progrès de civilisation. Il est heureux et pourtant il est malade, très malade. C’est bientôt la fin, nous a dit son médecin et ami, le docteur Bousquet, chez qui il est venu se réfugier pour y vivre ses derniers jours. J’ai téléphoné ce matin juste avant de partir, je sais que depuis avant-hier il ne se lève plus mais qu’il est toujours lucide et a conservé tout son sens de l’humour.

Le docteur n’est pas là et c’est René, le vieil ami de tonton Georges qui m’accueille. Dans l’entrée de la maison, j’accroche mon ciré ruisselant d’eau, et je vois la chatte de Georges, Bérénice, qui est assise sur son postérieur et me regarde, intriguée par les gouttes d’eau qui valsent autour d’elle.

–        Elle est patraque, depuis ce matin, me dit René qui a vu mon regard. Georges t’en parlera.

Tonton Georges sourit quand il me voit, et je me dis qu’il a toujours son même sens de l’amitié, chevillé au corps. Il semble avoir encore maigri depuis la dernière fois. Ses joues se sont creusées, sa moustache n’est plus aussi triomphante, ses yeux noirs semblent seuls concentrer toute la vie et la pauvre énergie qui lui reste. Nous commençons à bavarder, mais il ne parle pas de lui, il est surtout inquiet pour sa chatte Bérénice qui, ce matin, a vomi son repas. « C’est très inhabituel chez elle », me dit-il. « Il y a dans le quartier des gens qui détestent les chats, et je me demande si quelqu'un n’a pas tenter de l’empoisonner ». Je tente de le rassurer, mais rien n’y fait.

Il parle avec difficulté, il est vraiment fatigué, mais il pense d’abord à Bérénice avant de penser à lui. Tonton Georges, il est comme ça.

–        Jacques, il faudrait que tu me rendes un service. Je sais que tu as des relations dans certains laboratoires et j’aimerais que tu prennes ce que Bérénice a régurgité afin de le faire analyser. J’aurais pu le demander à Michel, mais le pauvre est débordé par son travail, toi je sais que tu as davantage de temps libre.

–        Pas de problème, tonton. Je vais chercher une boîte hermétique et je l’apporte au labo au plus tôt, même si je pense que tu t’inquiètes pour rien.

–        Regarde sur la table de nuit, il doit y avoir une boîte métallique de bonbons à l’anis, ça ira ?

Je regarde la boîte, elle est petite, mais elle devrait convenir.

–        C’est parfait, je te communique les résultats dès que je les recevrai.

Une agréable odeur d’anis sort de la boîte vide. Vu l’aspect du vomi de Bérénice que je suis en train de gratouiller pour le faire entrer dans le récipient, je me dis que cette bonne odeur ne va pas rester très longtemps. Je mets la boîte dans ma poche. C’est le week-end, il faudra que j’attende lundi pour l’amener au labo de Simon. Je lui demanderai de faire passer l’analyse de Bérénice en priorité.

Il est presque minuit quand le téléphone sonne. Je pressens que quelque chose est arrivé. Je ne me trompe pas. C’est René, il a du mal à contenir son émotion. Le cancer de tonton Georges a été le plus fort, il s’est éteint paisiblement vers 23 heures, alors qu’il était sous morphine. Il n’a pas souffert.

J’avais laissé la boîte d’anis dans l’entrée de la maison, sur un meuble. Un peu plus tard, quelqu’un a dû la mettre dans un tiroir, et je l’ai oubliée. Je viens de la retrouver, trente-deux ans plus tard. Je me suis souvenu de l’histoire et de ma promesse non tenue. Après l’enterrement de Georges, j’ai pris Bérénice chez moi : elle n’était visiblement pas empoisonnée, c’était sans doute une simple indigestion. Bérénice est morte plusieurs années plus tard, à l’âge vénérable de dix-neuf ans. Elle était la doyenne de nos chats.

Je viens d’ouvrir la boîte de bonbons à l’anis. Elle contient une matière sèche et pour tout dire assez peu appétissant, dont la couleur verdâtre ne fait pas vraiment envie.  Souvenirs...

Voilà où j’en suis : j’ai décidé de  vendre aux enchères la petite boîte, à mon avis, je devrais en tirer au moins deux-mille euros. Je vous entends déjà vous exclamer : « c’est un procédé honteux, moralement répréhensible ! ».

 Vous avez raison, ça n’est pas terrible comme comportement, mais au fond, l’acheteur, que cherche-t-il vraiment ? Outre l’esbroufe et peut-être un investissement qu’il imagine rentable, sans doute une part de rêve... Or avec la boîte de bonbons à l’anis, cette part de rêve, je vais la lui apporter. Que ce rêve soit réel ou imaginaire, qu’il corresponde où non à la réalité, il existe, c’est tout ce qui compte.

Avoir chez soi le supposé vomi de l’hypothétique dernière chatte de Georges Brassens, c’est largement aussi bien que posséder les véritables mégots de Serge Gainsbourg, non ?

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