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Billet de blog 13 nov. 2013

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Monsieur Landru et la journée internationale de la gentillesse.

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« Finalement, c’est plutôt rassurant de savoir que dans notre monde de brutes nous avons une journée pendant laquelle nous rencontrerons des gens serviables, attentionnés, paisibles, compatissants, empathiques... en bref : gentils. Même si pendant cette journée nous ne sommes pas assurés d’être protégés de la rugosité des rapports sociaux, de la dureté du monde du travail, de la violence des licenciements économiques ou des différents conflits qui ravagent notre planète, peut-être tous ces drames seront-ils atténués par la gentillesse ? »

C’est ce que pensait Alain en ce petit matin plutôt frisquet de novembre. Au volant de sa 306, il roulait sur le périphérique Nord pour se rendre au siège de sa société, et il venait d’apprendre par France Inter, sa radio préférée, que ce mercredi 13 novembre était décrété (on ne savait par qui) journée internationale de la gentillesse. Alain était heureux d’avoir pu bénéficier de cette nouvelle, qui lui avait été jusque là cachée par les autres médias. Même Médiapart, sa source d’information préférée avec France Inter, n’en avait touché mot. C’était d’ailleurs très décevant, à se demander si ça valait le coup de se réabonner ! 

Alain n’était pas un naïf, il savait réfléchir et ne s’en privait pas. Tout de suite, il imagina la vanne classique, pour ne pas dire usée, qui ne manquerait pas de fuser quand il donnerait l’info à ses collègues : « mais alors, ça veut dire que pendant les 364 autres jours, nous pouvons être effroyablement méchants. Chouette, on va pouvoir en profiter ! » Tout à fait le style de réflexion que pourrait sortir Durieux, le commercial aussi m’as-tu-vu que prétentieux qui, depuis sa nomination trois mois plus tôt au siège, commençait à lui pomper l’air sérieusement.

En attendant patiemment que le rond-point se dégage, Alain chercha la riposte à opposer à Durieux. Il le savait et s’en désolait : l’esprit de l’escalier, c’était lui tout craché ! En cas de joute oratoire, il devait préparer ses arguments pour ne pas rester comme un gland devant les autres.

Comme il était du genre méticuleux et qu’il n’appréciait pas les réponses à l’emporte-pièce, il prit le temps de la réflexion. D’ailleurs du temps, il en avait : encore pour une bonne demi-heure de trajet avant d’arriver. Il tenta d’affiner sa réponse potentielle à Durieux :

« Mais non, Durieux. La gentillesse a un effet de contagion et d’exemplarité, vis-à-vis de toi comme de ton entourage. Tu devrais essayer au moins une fois dans ta vie et tu verras que la gratification que tu ressentiras après avoir été gentil pendant une journée entière te donnera envie de continuer les jours suivants. De plus, quand ton entourage verra cette gentillesse, inhabituelle chez toi, te donner autant de joie et de bien-être, l’effet sur lui ne pourra être que contagieux : tout le monde souhaitera alors te ressembler ».

Il continua à réfléchir sur ce thème pendant quelques minutes, si bien qu’il se surprit à avoir hâte d’arriver au bureau pour lancer la discussion. C’était un comble !

Lucide, Alain savait bien que la gentillesse n’était pas sa qualité principale, toutefois il pensait n’en être pas totalement dépourvu, alors que Durieux, lui, n’avait rien d’un gentil, il était plutôt du genre teigneux agressif.

Sa réflexion aidant, il décida, histoire de se différencier de Durieux, d’être au moins pour cette journée d’une gentillesse exemplaire, non seulement vis-à-vis de ses collègues de travail, mais aussi pour Anne, son épouse. Il devait convenir qu’avec elle, ça n’était pas toujours le cas, même si les responsabilités étaient partagées. Mais comme Alain était d’un tempérament entier, il se fit la promesse ferme, entière et définitive d’être d’une gentillesse exemplaire avec tous ceux qu’il croiserait, quoi qu’il arrive !

Il était encore tôt quand il arriva dans le hall d’entrée, et comme d’habitude, la première personne qu’il aperçut fut Karina, la stagiaire bac+8, occupée à préparer un café pour le PDG, Auguste Landru. En fait, Karina et Landru arrivaient tous les matins une heure avant tous les autres, et une méchante rumeur disait que...

« Non, je dois être gentil même dans mes pensées », se reprit Alain. Mais son cerveau continua à fonctionner malgré lui : « Il faut reconnaitre que cette fille est aussi intelligente que superbe. À la place de Landru, je ne me priverai pas »... Il eut à nouveau honte de cette pensée, si éloignée de l’objectif de cette journée de la gentillesse qu’il s’était promis de respecter.

Karina, se redressa, s’écarta de la machine à café et s’avança vers lui en tenant un café dans chaque main. « De vraies tasses », remarqua-t-il avec curiosité, « pas des gobelets ». Elle eut un sourire charmeur et lui dit avec une gentillesse appuyée :

« Monsieur Verse, je suis si heureuse de vous voir : ça tombe bien, le président vient de me dire qu’il vous attend au plus tôt dans son bureau ».

Alain fut étonné. Il était rare que Landru le convoque si tôt dans la journée, d’autant plus qu’ils avaient une réunion commune à 10 heures. Mais l’attitude inhabituelle de Karina lui fit mettre à l’écart cette pensée. D’habitude, celle-ci était avec lui seulement polie, sans plus. Là, elle était franchement gentille. Était-elle au courant pour la journée de la gentillesse ? Il estima que c’était probable. « Finalement, c’est positif cette journée, jamais cette fille n’a été aussi agréable avec moi qu’aujourd’hui ! »

Elle le suivit jusque dans le bureau de Landru et posa les deux cafés sur la table.

Normalement, quand Alain croisait Landru, celui-ci ne lui adressait jamais la parole, un petit bonjour sec de la tête lui suffisait, et encore... quand il était de bonne humeur, ce qui était rare. Là, comme un symbole du premier effet positif de cette belle journée de la gentillesse, Landru le salua chaleureusement et l’invita à s’assoir dans un des fauteuils.

« Ah... Verse ! Vous tombez bien. Je suis content de vous voir, j’ai une nouvelle importante à vous apprendre ». Landru regarda la jeune femme, qui était debout à côté du bureau et semblait attendre : 

–     « Karina, pouvez-vous laisser ce café à monsieur Verse, et aller en chercher un autre pour vous pendant que je discute avec lui ? »

« Lui aussi il est au courant pour la journée de la gentillesse », se dit Alain, « c’est bien la première fois que je le vois comme ça ».

Landru croisa les mains derrière sa tête, s’étira longuement, prit la tasse dans sa main droite et remua la cuillère dans sa tasse alors qu’il n’avait pas mis de sucre, ce qui inquiéta Alain. Se pourrait-il que le PDG soit mal à l’aise ?

« Verse, je n’irai pas par quatre chemins. Vous êtes dans l’entreprise depuis vingt-cinq ans, d’ailleurs vous étiez déjà là du temps de mon père. Vous avez fait un excellent travail et je suis très content de vous. De plus, sur le plan humain, je vous apprécie énormément ».  

Pendant que Landru sortait ces gentillesses tout en avalant une gorgée de café, Alain senti ses boyaux se tordre, son cœur s’affoler. Il se passait quelque chose, c’était vraiment anormal une telle gentillesse de la part de Landru. Anormal et louche. Jamais il ne s’était comporté ainsi avec lui, jamais le moindre compliment, jamais le moindre signe de sympathie. Il attendit le « mais » qui normalement allait suivre...

« Mais... c’est la crise pour tout le monde. Je suis obligé de me passer de vos services. Cependant, je tiens à vous rassurer : ça n’a rien de personnel, d’ailleurs vous êtes en bonne compagnie puisqu’il y a 83 personnes qui partent même temps que vous. Ainsi, vous vous sentirez moins seul. C’est un élément important, non ? »

La douche était plus que froide : glacée ! Alain s’y attendait d’autant moins que leur secteur était épargné par la crise. Étant l’un des responsables financiers de la société, il était bien placé pour savoir que le groupe avait dégagé un excédent sur l’année de 895 millions d’euros. Il eut un réflexe de colère en comprenant que ce licenciement n’avait aucune raison économique réelle, et fut à une milliseconde d’exploser, de se révolter, de dire ses quatre vérités à l’individu qui était face à lui, si tranquille, en apparence si paisible et si gentil. Il pensa à Anne, qui venait de perdre son travail, Anne qui lui disait hier soir : « heureusement que dans ta boîte, tout va bien, parce qu’avec les remboursements d’emprunt pour la maison et les frais de faculté à payer pour Élodie, on serait dans une sacrée mouise si ça craquait de ton côté ».

Il se sentit lui aussi sur le point de craquer. Pendant un temps incroyablement court, les émotions les plus diverses l’agitèrent, et soudain il se souvint de sa promesse. Mercredi 13 novembre, journée de la gentillesse, il devait rester gentil, quoi qu’il lui en coûte. Il avait toujours tenu ses autopromesses, il n’allait pas changer aujourd’hui !

 En observant avec attention le visage de Landru, il comprit que celui-ci avait tenté de masquer par une certaine rugosité de ton une émotion très proche de celle que lui-même vivait. En y réfléchissant, il comprit aussi qu’il y avait dans ses trois dernières phrases une gentillesse, certes discrète, mais bien réelle. De plus, la sollicitude dont Landru avait fait preuve à son égard en se débrouillant pour qu’il ne se sente pas trop seul dans ces circonstances difficiles était émouvante, il devait le reconnaitre. La sensibilité naturelle du PDG devait être, de toute évidence, heurtée par cette décision. Peut-être même lui aussi devait-il en souffrir !

Cette pensée le rasséréna et son cœur battit moins vite. Il tendit la main vers la tasse de café et avala une gorgée pendant que Karina entrait dans le bureau.

Quand Landru reprit la parole, ce fut toujours avec la même expression de gentillesse ineffable. Il continua à lui sourire amicalement, exprimant ainsi une évidente sympathie avec ce que vivait Alain.

« Verse, j’ai une autre mauvaise nouvelle : il n’y aura pas d’indemnité de licenciement. Nos actionnaires souhaitent que leur part de dividendes augmente cette année, et les contraintes économiques font que nous sommes obligés de les satisfaire ».

Pour Alain, le plus dur était passé, les autres nouvelles ne pouvaient plus l’atteindre : de simples broutilles, en somme. Rien d’important. Il laissa Landru achever son petit discours.

« Mais je ne suis pas un ingrat, vous le savez. Pour vous remercier de tout le travail que vous avez réalisé pour la société, nous allons organiser pour vous et les collègues qui nous quittent, hélas prématurément, un pot de départ dont la date est déjà fixée. Ce sera le vendredi 29 novembre à 17 heures. J’ai chargé Karina de s’occuper de l’organisation, elle fera ça très bien ».

Landru se leva pour signifier que l’entretien était terminé, et en saluant Alain, il ajouta :

–     « Alors Verse, qu’en pensez-vous, de ce pot de départ ? »

–     « C’est gentil, monsieur le président, vraiment très gentil... »

En retournant dans son bureau, Alain se souvint de la phrase prononcée par un journaliste, le matin même, sur France Inter :

 « Les gens gentils sont en meilleure santé, c’est scientifiquement prouvé... »

Il se sentit soulagé. S’il parvenait à conserver la même gentillesse, peut-être pourrait-il vivre aussi vieux que son grand-père, qui était mort à 98 ans ? En apprenant cette perspective, Anne serait sans aucun doute rassurée, elle aussi.

C’était une belle journée...

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