Sur France Inter, après le foulard, c’est la barbe !

 Notre brave Bernard Guetta a fait très fort ce matin sur France Inter. Il recevait Claude Askolovitch pour son livre Nos mal-aimés. Ces musulmans dont la France ne veut pas.

J’ai failli vous parler de ce livre. J’en ai eu d’autant plus envie que je ne l’ai pas lu et que l’exercice consistant à donner son avis éclairé (forcément éclairé...) sur un bouquin dont on ne connait que le titre est particulièrement stimulant. Il y a d’ailleurs des spécialistes de la chose, ici même sur Médiapart, dont je voudrais m’inspirer... mais ce sera pour une autre fois !

Car ce n’est pas ce qui  m’a accroché dans l’émission de Patrick Cohen, mais une petite phrase, une simple intervention de Bernard Guetta au détour de la discussion. Guetta était tellement fâché et bouleversé par les propos d’Askolovitch qu’il en a eu du mal à terminer sa phrase. C’est cette phrase-là qui m’a proprement assommé. Elle donnait à peu près ceci (je cite de mémoire) :

« En revanche qu’un homme arrive [dans une entreprise] avec une petite calotte, la barbe noire, ou une femme derrière une prison mobile (...) c’est tout simplement insupportable et on ne doit pas le supporter, car on a des libertés, notamment de la femme, dans ce pays ».

Vous l’avez deviné : si je ne suis pas personnellement concerné par le foulard ou la Kippa, je le suis très directement par la barbe, que je porte depuis l’âge de vingt ans, sans discontinuer. Elle me permettait à l’époque (et toujours maintenant) de cacher de vilaines pustules purulentes sur les joues, ainsi qu’un menton en galoche très mal perçu par les jeunes filles de mon entourage, qui voyaient dans cette protubérance osseuse un symbole d’autoritarisme misogyne fortement suspect (nous étions à la plus belle époque du MLF, pour tout dire).

Bref, en entendant le discours de Bernard Guetta, une angoisse diffuse m’a étreint. Que se passerait-il si ma barbe était confondue avec une barbe islamiste ? Serais-je mis à l’index de tout travail salarié ? Pour le retraité que je suis, dont le seul horizon est celui d’une future pension désindexée de l’inflation, une pension qui en fondant comme peau de chagrin va nécessiter pour moi une reprise du travail salarié vers l’âge de 80 ans, l’opprobre jeté sur mes poils faciaux par cette belle icône médiatique qu’est Bernard Guetta me laisse entrevoir des jours bien sombres, et des nuits guères meilleures. D’autant plus que, tout islamisme mis de côté, les entreprises françaises n’embauchent plus les vieilles barbes de plus de 45 ans. Alors, 80 ans, vous imaginez !

L’émission à peine terminée, je décide donc d’appeler Bernard Guetta. J’avoue avoir triché : je me suis fait passer pour Manuel Valls. J’ai dit au secrétariat que je voulais  féliciter Guetta pour son intervention courageuse et républicaine. Du coup, on me l’a passé illico. Voici l’essentiel de notre discussion.

–        Monsieur Guetta, votre refus de la barbe islamiste dans les entreprises est très prometteur pour l’avenir de notre pays. Néanmoins, il me semble qu’il reste quelques points à éclaircir avant de légiférer sur ce point fondamental. Comment distingue-t-on à coup sûr une barbe islamiste d’une barbe juive, chrétienne ou même athée ? Selon quels critères une barbe sera-t-elle considérée comme islamiste, donc à proscrire de l’entreprise ?

–        C’est très simple, monsieur le ministre. Une barbe islamiste est très noire, ses poils sont frisés, et même frisottés. De plus, au-dessus de la barbe vous distinguez habituellement deux yeux. Ceux-ci sont également très noirs et d’un aspect généralement inquiétants et fourbes.

–        Des islamistes norvégiens, aux yeux bleus et à la barbe blonde, ne seront donc pas écartés du monde du travail pour leur pilosité ?

–        Écoutez, monsieur le ministre, ils ont beau être islamistes, leur barbe les fait ressembler plutôt à des Vikings. Or ce qui compte, dans les entreprises, c’est de ne pas ressembler à un islamiste. Mais je ne vous cache pas qu’il y aura quand même un soupçon. Un norvégien  barbu, même blondinet, ne devrait pas avoir une fonction qui le mettrait en contact avec des clients ou des fournisseurs. Déjà, tout ce qu’il peut espérer actuellement, c’est un poste de comptable, dans un bureau très à l’écart, loin de tout, de ses collègues comme des clients. Un bureau sans fenêtre pour que personne ne le voit. Pour l’avenir, s’il veut être considéré comme tout un chacun, il n’aura qu’à se raser la barbe !

Je commençais à être inquiet, je vous l’avoue, mais je poursuivis le jeu de mon personnage Vallsien.

–        Et selon vous, monsieur Guetta, la longueur de la barbe, a-t-elle une importance ?

–        Absolument ! Une étude très documentée a été commandée par le pentagone et publiée le 12 septembre 2013. Elle porte sur les islamistes de 183 pays du monde, et nous apprend que la barbe islamiste a une longueur moyenne au menton de 7,3 cm (+/ — 1 cm) et de 2,3 cm (+/-0,5 cm) sur les joues. Il serait souhaitable que les DRH, avant d’embaucher un barbu, aient le souci de mesurer la longueur de sa barbe : si elle mesure (au menton) entre 6,3 et 8,3 cm, alors il est nécessaire d’écarter cette barbe de l’entreprise, quelle que soit la compétence de l’individu qui la porte, par ailleurs : n’oubliez pas que la Laïcité est en jeu. Mais, monsieur le ministre, je veux vous faire remarquer que si la longueur de la barbe est un critère très important, de toute façon les barbus doivent être considérés à priori comme suspects potentiels d’intégrisme islamiste. Pour tout dire, il serait vraiment souhaitable que la future loi interdise purement et simplement le port de la barbe dans les entreprises. Pas de demi-mesure.

Je commençais à être mal, mais je cherchais bêtement à argumenter en oubliant un instant que j’étais le Ministre de l’Intérieur.

–        Qu’en est-il, monsieur Guetta, de la barbe à la mode, celle qui signe le jeune baroudeur qui n’a pas eu le temps de se raser, en bref : la barbe de 4 jours ?

–        Non, à mon avis celle-là n’est pas dangereuse pour la laïcité et la République, car elle est à la mode. Dans quelques années, elle va disparaitre toute seule, sans qu’une loi soit nécessaire.

–        Certes, monsieur Guetta, mais dans la future loi anti-barbe, cela impliquera alors qu’il faudra préciser la longueur maximale de la pilosité faciale politiquement admissible.

 –        Bon, c’est vous le ministre, ce sera votre boulot, vous n’aurez qu’à créer une commission qui étudiera la longueur de la barbe tolérée dans les entreprises.

–         Vous ne craignez pas que ça ne développe une certaine ironie dans quelques gazettes humoristiques ?

–        Monsieur le ministre, quand l’avenir de la France et de la République est en jeu, il ne faut pas craindre les lazzis. Je sais que vous êtes un homme courageux.

–        Certes, certes... J’ai une dernière question à poser au spécialiste du poil que vous êtes. Il y a eu en France, voici quelques décennies, pas mal de barbus. Certains même étaient socialistes, Jaurès par exem...

–        Monsieur le ministre, vous allez trop loin ! Jaurès était-il un islamiste ?

–        Certes non, mais il était barbu ! Et qui plus est, socialiste !

–        Attendez, attendez monsieur le ministre, Jaurès était-il un vrai socialiste ?

–        Oui, naturellement...

–         Est-ce le cas pour vous ?

–        Non, vous le savez bien, mais...

–        Vous voyez bien que vous ne risquez rien ! Vous n’avez aucun complexe à avoir, d’ailleurs vous-même n’êtes pas barbu, c’est quand même un signe, non ?

J’ai été totalement subjugué par la rhétorique de Bernard Guetta. Je comprends mieux maintenant comment et pourquoi il est le phare glabre de France Inter !

 Mais quand même, je suis salement inquiet pour l’avenir de ma barbe, et accessoirement, le mien...

Je vais peut-être ne conserver que la moustache. Mais au fait, y a-t-il une moustache islamiste ?

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