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Billet de blog 24 sept. 2013

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Supprimer le smic pour sortir de la crise ?

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Figurez-vous que j’ai été invité ce week-end chez un patron du CAC 40, dans son pimpant château situé en bordure de la Loire. Discrétion oblige, ce patron sera nommé ici sous le sémillant pseudo d’Ernest-Antoine, mais naturellement, vous ne saurez rien de son nom de famille...

Je vois déjà d’ici votre air ironique et blasé : « ce naze est encore en train de nous mener en bateau ! Il veut nous faire croire qu’un plouc anonyme, politiquement proche du Front de Gauche et dont l’aspiration  profonde est d’avoir un mode de vie épicurien, peut être invité par un grand patron du CAC 40, et qui plus est : dans son château. C’est du n’importe quoi, comme d’hab ! »

Je comprends tout à fait votre réaction. Disons, pour faire bref (car ce n’est pas le sujet essentiel de ce billet), que les hasards de la vie ont fait qu’Ernest-Antoine et moi avons usé nos fonds de culotte sur les bancs de la même classe de mat sup (maternelle supérieure : pour ceux d’entre vous qui auraient oublié, ce sont les plus âgés, 5/6 ans). Naturellement, nous nous serions depuis longtemps perdus de vue si un évènement imprévu n’avait pas changé la donne de notre relation : dans la cour de récré, il m’a tout simplement sauvé d’un sévère passage à tabac que voulaient m’infliger trois redoutables loustics de notre classe.   

Les enfants de maternelle étaient à cette époque d’une violence rare,  et Ernest-Antoine a toujours été convaincu qu'il m'avait sauvé la vie. De ce jour, il m’a voué une reconnaissance sans limites et je suis devenu son meilleur pote pendant toute la durée de nos études, où j’ai eu le plaisir de fréquenter sa délicieuse sœur Marie-Hortense, que j’ai malheureusement perdue de vue depuis lors. C’est une histoire émouvante (surtout pour lui) qu’il me rappelle avec le même plaisir chaque fois que nous retrouvons, même si de mon côté je commence à m’en lasser.

Après avoir signalé ma présence à l’interphone de la grille du parc, je roulai dans les allées de celui-ci pendant dix minutes, puis j’aperçus sur la gauche le golf privé qui jouxtait l’héliport d’où pouvaient partir à tout moment les trois hélicoptères d’Ernest-Antoine. J’arrivai enfin devant l’entrée du château. Ernest-Antoine  aimait visiblement les voitures italiennes : je garai ma Twingo à côté d’une Maserati rouge et d’une Lamborghini blanche et là je compris qu’il ne devait pas aimer les Ferrari, sans doute trop frimeuses pour lui.

Il me reçut en toute simplicité dans le petit salon de cent-cinquante mètres carrés qui dominait le parc et me servit un verre de whisky Tormore 1982, de 30 ans d’âge. À deux cent soixante euros la bouteille (je me suis renseigné depuis mon retour), j’ai trouvé le breuvage un peu surfait. Il fit miroiter son verre dans le rayon rasant du soleil couchant puis ouvrit une boîte de cigares Cohiba et m’en proposa un avec un regard de gourmet extasié.

–        Jacques, je suis sûr que c’est la première fois que tu vas savourer ce genre de choses. Une expérience unique : c’est un cigare Behike, le plus cher du monde, 15 000 euros la boite de 40 cigares. S’il y a quelque chose que les Cubains réussissent, c’est bien ça. C’est même la seule chose à mon avis, mais ils sont forts, les bougres, dans ce domaine. Et tu as vu le coffret humidificateur ? Il est en bois de cèdre, sycomore d’Écosse, ébène d’Écosse et galuchat, une peau qui provient d’une aile de raie.

L’aile de raie, je m’en battais l’œil, mais je calculai rapidement que ça mettait le prix du cigare que j’avais en main à 375 €, et je me demandai si je n’allais pas le glisser dans ma poche pour tenter de le revendre afin de payer la facture d’électricité que le facteur avait déposée dans la boîte aux lettres trois jours plus tôt. Mais même si je faisais un prix et le laissai à 200 €, je ne voyais personne parmi mes proches qui aurait pu mettre une somme pareille dans un truc destiné à partir en fumée en déposant au passage du goudron sur ses bronches. Je me résignai donc à tenter l’expérience unique. Pendant qu’il me montrait comment on allumait la bête, je renâclai.

–        Franchement Ernest, tu ne crois pas que tu pousses le bouchon un peu loin ? Mettre un prix pareil à un cigare, c’est de la folie !

–        Ne t’inquiète pas, ça ne sort pas de ma poche. Je le fais passer en frais de représentation de l’entreprise. Classique : quand nous recevons de gros clients, nous sommes tenus de les recevoir correctement, avec classe. Je peux te le dire : bien peu résistent au Behike.

–        Oui, mais moi je ne suis pas un de tes clients !

–        Je sais, tu es mon ami d’enfance, celui à qui j’ai sauvé la vie, répliqua-t-il avec un sourire attendri. Mais ça n’a pas d’importance, pour les frais de représentation, personne ne va prendre la peine de les contrôler. Note bien que je pourrai me les payer si je voulais, mais pourquoi se priver ? C’est une sorte de complément de revenu au PDG du groupe pour services rendus. Tu sais que des services, j’en rends, je ne compte pas mes heures...

–        Non, je ne savais pas. Il me semblait que c’était plutôt cool pour toi dans le boulot, question rythme de travail. Mais c’est vrai que je ne suis pas derrière ton dos toute la journée !

Il eut une moue agacée, puis attaqua franco.

–        Dis-moi, Jacques, toi qui fais partie de la France-d’En-Bas comme le dit joliment mon ami Jean-Pierre [Raffarin, compris-je], tu en penses quoi de la politique économique allemande et de sa compétitivité par rapport aux entreprises françaises.

Je m’apprêtai à donner mon avis de français d’en bas quand il me coupa la parole pour continuer, et je devinai que sa question était purement théorique, elle n’était qu’un prétexte pour me donner son avis éclairé sur un problème dont il avait déjà la réponse.

–        Je trouve que les allemands ont tout compris à l’économie. Nous devrions suivre leur exemple, et je te garantis que la crise serait bientôt derrière nous. Tu te rends compte qu’ils n’ont pas de salaire minimum légal ? Et qu’on trouve pas mal de salariés qui acceptent de travailler pour 3 € de l’heure ? Avec des charges moins élevées que les nôtres ? Comment veux-tu rivaliser avec eux ? Mon groupe a 23 000 salariés. J’ai calculé que si chacun d’eux était payé à ce tarif, nous économiserions chaque année 5 300 000 000 d’euros ! Je te laisse imaginer l’envolée de nos actions si nous pouvions rendre public ce chiffre. Et nos actionnaires seraient largement récompensés de leurs efforts. En bref, tout le monde serait content.

–        Non, mais, tu déconnes ou quoi ? Tes actionnaires seraient peut-être heureux, mais tu crois que les salariés apprécieraient d’être payés 3 € de l’heure ?

–        Tttt — Tttt... c’est parce qu’ils n’arrivent pas à se mettre dans la tête que l’intérêt de l’entreprise est le même que le leur ! Si nous avions des syndicats intelligents, nos profits exploseraient et tout irait mieux pour l’économie française, elle serait redynamisée !

–        Je rêve ! Tu m’expliqueras comment quelqu’un peut vivre avec 350 € par mois ! Tu pourrais, toi ?

–       Jacques, ne fais pas de la démagogie et ne mélange pas tout, s’il te plait. Je ne parle pas de moi, mais de mes salariés. Bien sûr qu’on peut vivre avec 350 € par mois, si on est raisonnable. Mais nous avons pris des habitudes de luxe. Le moindre ouvrier, de nos jours il lui faut son téléphone portable, sa connexion Internet, sa voiture, quelquefois il veut même partir en vacances, la télé grand écran... mais c’est ça qui nous tue : cette gabegie, ce laisser-aller permanent...

–        Je t’arrête Ernest, moi aussi je sais compter. Entre l’eau, l’électricité, le loyer, les assurances, l’essence qui est hors de prix, la voiture qu’il faut entretenir, combien tu crois qu’il restera de tes 350 € à la fin du mois pour se nourrir ? Des clopinettes !

–        C’est moi qui t’arrête, je te garantis qu’avec de la volonté, c’est parfaitement possible. Je l’ai fait calculer par mes experts, et ils sont formels. Regarde : je reprends point par point toutes les dépenses que tu estimes incompressibles. L’électricité, franchement ça n’est pas indispensable. Il existe de très bonnes bougies de qualité française, qui permettent d’éclairer convenablement une pièce pour une somme modique. Plus d’électricité, ça veut dire plus de téléphones : encore une économie importante réalisée sur le budget. Mais plus d’électricité, ça veut dire aussi plus de lave-vaisselle et de lave-linge, qui sont très gourmands en eau : économie importante sur ce poste. Quant à la voiture, tu admettras avec moi que c’est un luxe ridicule quand on peut prendre les transports en commun. Un luxe qui abîme la planète et accélère le réchauffement climatique. 

Tu vas me dire : il reste la nourriture, mais là je te dis : STOP ! Soyons réalistes, il existe les restos du cœur, le secours populaire, le secours catholique, le secours islamique, plein d’organisations qui peuvent fournir une aide alimentaire totalement gratuite. Au bout du compte, mes salariés pourront même faire des économies sur leur salaire, en tout cas s’ils sont sérieux, ce que je leur souhaite. Non, Jacques, il faut que tu le reconnaisses : les Allemands nous montrent le bon exemple. Halte au salaire minimum, ou alors, s’il est maintenu, il faut le réduire à 3 € de l’heure. Mais il faut aller jusqu'au bout de la logique et supprimer dans le même temps le RSA, sinon à ce tarif plus personne ne voudra travailler. De la fluidité, de la souplesse, voila ce qu'il faut à la société française pour décoller, et si certains restent sur le bord de la route, c'est le prix à payer pour...

 Ernest-Antoine me tournait maintenant le dos et contemplait  le parc par la grande baie vitrée tout en continuant à parler. Je compris qu’il était inutile de discuter : il était dans sa bulle et de toute façon il ne m’écouterait pas. J’écrasai le Behike à peine entamé et me dirigeai vers la sortie. Pendant quelques instants, je l’entendis encore pérorer  :

... désolé de te le dire, mais c’est la crise, il faut savoir faire des sacrifices... non, tu vois, ce qui me révolte le plus ce sont tous ces partis et ces syndicats qui parlent de lutte des classes... ils n’ont vraiment rien compris... lutte des classes, je te demande un peu... véritable délire... alors que dans notre société nous avons tant besoin de coopération et de solidarité...

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