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Billet de blog 25 nov. 2013

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GIEC, réchauffement climatique et conspirationnisme...

Dans un article du Monde Diplomatique, Frédéric Lordon donne son analyse du « complotisme » ou du « conspirationnisme », qui semble être une réponse anticipée à ce qu’écrit Michel de Pracontal dans son article publié sur Médiapart le 23 novembre, « Climato-scepticisme et complotisme font bon ménage ».

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Dans un article du Monde Diplomatique, Frédéric Lordon donne son analyse du « complotisme » ou du « conspirationnisme », qui semble être une réponse anticipée à ce qu’écrit Michel de Pracontal dans son article publié sur Médiapart le 23 novembre, « Climato-scepticisme et complotisme font bon ménage ».

Voici un extrait du texte de Lordon :

 « Dépossession : tel est peut-être le mot qui livre la meilleure entrée politique dans le fait social – et non pas psychique – du conspirationnisme. Car au lieu de voir en lui un délire sans cause, ou plutôt sans autre cause que l’essence arriérée de la plèbe, on pourrait y voir l’effet, sans doute aberrant, mais assez prévisible, d’une population qui ne désarme pas de comprendre ce qu’il lui arrive, mais s’en voit systématiquement refuser les moyens – accès à l’information, transparence des agendas politiques, débats publics approfondis (entendre : autre chose que les indigentes bouillies servies sous ce nom par les médias de masse), etc. ».

En quoi cette analyse peut-elle s’appliquer à l’article de Michel de Pracontal  et à sa critique d’un conspirationnisme appliqué au réchauffement climatique ?

Pour répondre à cette question, il faut remonter à l’origine de la création du GIEC, au contexte dans lequel il s’inscrivait et aux objectifs qui ont été fixés à celui-ci.

Lorsque le GIEC a été mis en place en 1988, l’objectif qui lui était fixé était « d’évaluer, sans parti-pris et de façon méthodique, claire et objective, les informations d’ordre scientifique, technique et socio-économique qui nous sont nécessaires pour mieux comprendre les risques liés au changement climatique d’origine humaine, cerner plus précisément les conséquences possibles de ce changement et envisager d’éventuelles stratégies d’adaptation et d’atténuation. Il n’a pas pour mandat d’entreprendre des travaux de recherche ni de suivre l’évolution des variables climatologiques ou d’autres paramètres pertinents ».

Le GIEC a donc la responsabilité de comprendre les risques liés au changement climatique d’origine humaine, celui-ci étant posé dès 1988 comme un postulat, une donnée de base explicite de ses travaux futurs.

D’un point de vue politique, le mandat qui lui a été attribué par les nations est louable : prévoir les risques pour prendre des décisions en connaissance de cause est un choix politique sage. Mais, justement : c’est un choix politique et non scientifique. Il ne s’agit pas pour le GIEC de vérifier scientifiquement que l’homme est responsable du réchauffement climatique : ce fait a été posé d’entrée de jeu comme une réalité, ainsi qu’on peut le lire ci-dessus. Dans ces conditions, il va de soi que les études (nombreuses) des scientifiques qui travaillent sur d’autres pistes possibles du réchauffement climatique ou sur sa réalité anthropogénique n’ont pas à être prises en compte par le GIEC, qui se trouve d’emblée réduit à un rôle d’expert conseiller des politiques, et non à celui d’organisme de recherche scientifique.

Car les méthodes des sciences, et donc des climatologues, sont à l’opposées du mandat reçu par le GIEC : doute méthodique, hypothèses, vérification expérimentale de ces hypothèses à travers des collectes de données, essai de résolution des contradictions possibles entre les hypothèses et les données expérimentales, création de modèles informatiques prenant en compte le maximum de données et capables de décrire avec le plus de précision possible ces phénomènes complexes... tout cela, les climatologues le font.  

Peut-on alors en vouloir au GIEC de passer sous silence, dans son résumé pour les Décideurs (SPM) de l’AR5 (les décideurs étant les responsables politiques des différents états), le plateau de ces quatorze dernières années  de stabilité des températures  que notre planète est en train de vivre ? Nullement : le GIEC fait le travail qui lui a été demandé, qui est de mieux comprendre les risques de changement climatiques d’origine humaine. Il n’y a là aucune conspiration, ni de sa part ni de la part des États commanditaires.

Mais le fait qu’il soit considéré par la plupart des médias comme un véritable organisme scientifique, alors qu’il est en réalité un organisme politique, alimente naturellement les doutes dans l’opinion, puisque l’impossibilité qui lui est faite de prendre en compte les résultats des travaux en cours quand ceux-ci se révèlent être en contradiction avec son mandat nourrit la suspicion. Le sentiment de dépossession dont parle Lordon est alors ressenti par un certain nombre de citoyens et joue comme facteur aggravant du développement du complotisme dans le domaine du réchauffement.

Mais ce n’est pas le seul élément qui tend à donner du grain à moudre aux théories du complot. Le second élément est lié au choix qu’ont fait en 1988 les différents États, de privilégier la peur plutôt que l’intelligence dans la résolution du problème. Car depuis quelques années, la déferlante médiatique a été massive, envahissante, infantilisante. Sans réduction de CO2, point de salut : l’humanité risque de disparaitre, et même la majeure partie de la vie sur terre. Nous allons être touchés de plein fouet par le cortège des conséquences catastrophiques annoncées : montée des eaux, cyclones et raz-de-marée de plus en plus violents et fréquents, extension des zones de grande sècheresse, extinction de dizaines de milliers d’espèces animales et végétales... l’inquiétude, sinon parfois l’angoisse, se diffuse peu à peu dans une large partie de la population qui doute de l’avenir à court terme de la planète, de l’espèce humaine et même de la vie sur la terre.

Soyons clairs : dans ce choix de privilégier la panique plutôt que la réflexion, il n’y a, là aussi, aucun complot ! Les différents États ont choisi cette méthode parce qu’elle était, selon eux, la plus simple et la plus efficace à mettre en branle. Connaissant le fonctionnement des médias de masse, ils savaient que ceux-ci seraient friands d’informations sensationnelles, même (et surtout) si elles étaient affolantes. Il serait donc plus facile d’impulser les politiques nécessaires pour la réduction des gaz à effet de serre et pour la recherche de nouvelles énergies.

On peut d’autant moins leur en vouloir de ce choix, que la peur est une émotion nécessaire à la survie de l’être humain : elle est ressentie en présence d’un danger et elle permet de le fuir ou de le combattre. Développer la peur de l’avenir auprès des citoyens afin de les pousser à accepter les changements inéluctables était bien une option possible.

Mais en quoi l’autre option, celle de la raison, était-elle préférable ? Et pouvait-elle être efficace ?

Pour répondre à cette question, il faut rappeler que la question du réchauffement climatique est contemporaine, à quelques années près, de celle de la fin prévisible des énergies fossiles. D’ailleurs, si l’on admet que le CO2 participe au processus de réchauffement, il y a bien un rapport naturel entre les deux phénomènes.

Au moment de la création du GIEC, la question de la finitude des ressources fossiles commençait à se poser sérieusement dans l’opinion et elle était déjà tenue pour acquise dans « l’élite ». Tous les décideurs savaient que les ressources mondiales d’énergie fossile étaient limitées alors même que les besoins en énergie allaient continuer à augmenter mécaniquement, ne serait-ce  que par l'augmentation de la population mondiale dans ce siècle, qui devrait passer de 7 milliards à 11 milliards d’humains, soit une augmentation de près de 60 %. Il fallait donc trouver et développer d’autres sources d’énergie, et économiser de façon drastique les énergies fossiles qui, de toute façon, n’allaient plus durer très longtemps. Bien entendu, cela créerait une profonde modification des habitudes, du mode de vie et des comportements de chacun de nous, particulièrement dans les pays développés. Les décideurs politiques savaient cela et comprenaient la nécessité de préparer les populations à ces changements inéluctables, qui seraient selon eux difficiles à faire accepter.

Les premières études sur le changement climatique et son origine humaine ont coïncidé avec cette nécessité d’un changement du paradigme énergétique. La peur instillée dans les populations sur les conséquences prévisibles à court terme de ce changement pouvait être utilisée comme un levier pour faire accepter les modifications nécessaires de leur mode de vie. Le GIEC a été l’élément central du dispositif. Son rôle essentiel était de pousser les populations à accepter les changements nécessaires : il l’a fait de la façon que l’on sait, avec des résultats médiocres (*).

Ces résultats auraient-ils été meilleurs avec un discours de vérité ? Un discours qui aurait insisté sur la nécessité de prévoir la fin des énergies fossiles et leur nécessaire remplacement par des énergies renouvelables, ce qui aurait permis, dans le même temps, de limiter le risque d’augmentation de la température de la planète ?

Nous ne le serons jamais, mais ce qui est sûr, c’est que la tentation de jouer sur la peur pour influencer les citoyens alors qu’une autre solution est envisageable, n’est pas le meilleur garant d’un bon fonctionnement de la démocratie, qui exige raison et débats pour fonctionner correctement.  Or le souci d’une bonne gestion des ressources de la planète pouvait parfaitement être accepté par une majorité, si un large débat avait été suscité par les autorités politiques des différents pays du monde. Cela nous aurait permis de développer les énergies renouvelables  au détriment des énergies fossiles et aurait eu le double avantage de nous préparer à l’épuisement de ces dernières et de limiter dans le même temps les gaz à effet de serre.

Cette utilisation systématique de la peur n’est pas sans lien avec l’absence de véritable débat démocratique  sur la question du réchauffement climatique. Comment ne pas reconnaitre, en effet, que toute discussion est impossible entre les partisans majoritaires dans l’opinion et les médias des thèses du GIEC et leurs adversaires, qui sont d’emblée voués aux gémonies et catalogués comme des conspirationnistes à la solde des lobbies pétroliers ?  

En déconnectant le nécessaire remplacement des énergies fossiles par des énergies renouvelables de la question du réchauffement climatique, le débat redeviendrait alors possible. Les travaux des climatologues ne seraient plus sujets à des polémiques sans fin mais seraient soumis aux mêmes règles que les travaux des cancérologues ou des astrophysiciens : les résultats publiés seraient inquiétants ou rassurants pour l’avenir de la planète, mais ils seraient discutés scientifiquement, sans passion excessive, et nous éviterions ce déferlement médiatique qui est la cause première du délire complotiste dont nous parle Michel de Pracontal, délire entretenu par le système GIEC !

 __________________________________

(*) L’échec de la stratégie GIEC est malheureusement patent. Les émissions de gaz à effet de serre se sont accrues, le seuil de 400 ppm (parties par million) de CO2 étant atteint cette année 2013, alors qu’il était de 360 ppm il y a quinze ans. Cette augmentation du taux de CO2 anthropique dans l’atmosphère montre bien que l’effet de peur sur lequel comptaient les gouvernements en 1988 pour agir sur les mentalités ne fonctionne pas : les émissions de CO2 dans l’atmosphère, loin de diminuer ou même d’être stabilisées, continuent en effet à augmenter rapidement.

Un autre indice de cet échec vient cette fois-ci du côté des États : le Parlement britannique vient de décider de lancer une investigation sur la « robustesse » du rapport AR5 du GIEC (New inquiry: IPCC 5th Assessment Review), en affirmant que « Le GIEC a exercé une grande influence sur l’action nationale et internationale pour la prévention d’un changement climatique dangereux. Cependant, il a également été l’objet de critiques concernant le fait qu’il a été exagérément influencé par les objectifs politiques gouvernementaux et parce qu’il n’a pas répondu de manière satisfaisante aux questions concernant la pause récente du réchauffement climatique, non plus qu’aux critiques du Conseil Interacadémique de l’AR4, ainsi que sur d’autres sujets. Cette investigation va étudier les dernières conclusions du GIEC de manière à déterminer dans quelle mesure ses conclusions sont robustes ainsi que leur impact en matière de politique nationale et internationale ».  

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