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Billet de blog 28 nov. 2013

"Le poil de la bête", ou la digression comme œuvre d’art...

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Avant de préciser ce qu’est ce roman noir, qui se déroule pour l’essentiel dans la Vienne contemporaine, je veux vous dire deux mots sur... ce qu’il n’est pas.

Il n’est pas le roman noir qui offre à ses lecteurs une vision réaliste des conditions de vie ou de la criminalité dans les zones sombres de nos sociétés, celles qui restent à l’écart des lumières fascinantes et crues de la consommation de masse.

Il est également étranger au polar classique qui, à travers une enquête policière structurée et complexe, nous fait pénétrer dans la psychologie de son héros enquêteur, un héros généralement torturé par les arcanes d’un monde fluide et changeant qu’il supporte tant bien que mal ; polar classique dont Connelly et Mankell sont les représentants les plus éminents.

S’il fallait absolument chercher une filiation à cet auteur, qui ne ressemble à aucun autre, ce serait peut-être chez Fred Vargas que nous la trouverions. Vargas, pour sa création d’un monde original, parfois onirique et ses personnages gentiment déjantés.

Comme chez Vargas, l’intrigue policière n’est chez Steinfeld que simple prétexte à un dessin  plus vaste que la découverte du monde du crime. Son plaisir de romancier, un plaisir qu’il sait si bien partager avec ses lecteurs, ressemble  à un tripode qui viendrait d’une autre planète. Car ce sont bien trois pieds sur lesquels repose avec élégance son histoire : se faufiler dans les méandres de l’âme humaine et les fêlures plus imperceptibles de notre société,  délirer sans retenue en imaginant une histoire que personne ne peut croire mais qu’il parvient, par la grâce de son écriture, à rendre passionnante,   et surtout digresser sur tous les sujets avec une finesse d’analyse et un humour ravageur qui sont un plaisir pour l’intelligence du lecteur.

Ah, les digressions de Steinfest ! Il est capable de disserter sur les rapports entre roman policier et réalité, puis de nous détailler le travail des porteurs de cercueil dans les vieux immeubles de Vienne, ou encore de nous parler pendant trois pages des effets du 4711 sur une tranche de pain et de nous rendre à  chaque fois  jouissive leur lecture...

Mais qu’est-ce que ce 4711, allez-vous dire ? Le 4711, c’est ce qui fait le cœur de l’intrigue policière (puisqu’il en faut bien une) : la formule secrète de la première Eau de Cologne, créée au tout début du 18ième siècle par un certain Jean-Marie Farina, qui a la réputation (mais uniquement dans le roman de Steinfeld) d’avoir une propriété aussi étrange que convoitée : être un élixir de vie éternelle. Foin du réalisme social dans le thème, comme vous le voyez !

A partir de ce point de départ, Steinfeld va laisser le champ libre à son imagination en nous offrant des personnages croustillants, fantasques, attachants. Markus Cheng, le flegmatique détective manchot d’origine chinoise,  plus Viennois que les Viennois, et Anna Gemini, jeune mère célibataire d’un ado handicapé, qui exerce avec une belle efficacité le métier de tueuse à gage  pour arrondir ses fins de mois, sont les deux principaux protagonistes de cette histoire alambiquée. Théoriquement placés des deux côtés de la barrière invisible de la morale et du droit, ils vont pourtant trouver des accommodements et des compromis nécessaires pour aboutir, non à l’éclatement de la vérité, ce qui n’est pas le problème de l’auteur (ni du lecteur), mais à l’éclaircissement progressif de l’une intrigue en nous aidant à relier tous les fils du récit à travers des rebondissements et des coups de théâtre soigneusement mijotés.

Dés les premières lignes du roman, le lecteur est accroché par une description d’Anna Gemini. Une description qui va droit à l’essentiel, en peu de mots :

« Commençons par une mise au point : Anna Gemini ne se servait nullement de son enfant pour camoufler ses activités. Ce camouflage ressemblait plutôt à un effet secondaire. Être chaque jour, et presque chaque heure, auprès de cet enfant représentait au contraire un énorme problème et un risque considérable. Dans ces conditions, le camouflage faisait office de compensation aux difficultés que rencontrait Anna : il était compliqué, en effet, d’être à la fois une mère et une tueuse, de s’occuper d’un enfant lourdement handicapé tout en assassinant de parfaits inconnus sur l’ordre d’autres inconnus tout aussi parfaits ».

Pour donner une idée de la fantaisie de l’auteur, le  personnage d’Apostolo Janosta, célébrissime compositeur de musiques de film qu’Anna va être chargée d’occire et qui est l’ami de Robert de Niro (les références au cinéma sont constantes dans le roman), vient en réalité... de l’avenir, après avoir chu accidentellement dans un trou spatio-temporel ; il passe son temps à chercher le fameux trou qui lui permettra de revenir chez lui, c’est-à-dire à son époque !

Vous le devinez, avec une pareille intrigue et de tels personnages, l’intérêt premier du roman (et il n’est pas mince) se trouve dans ce qui pourrait apparaître à certains comme accessoire mais qui est pour l’auteur l’essentiel de son travail d’écriture : les digressions. Elles sont savoureuses, acides autant que critiques pour notre époque et parfois pour la société autrichienne, d’un humour décapant et subtil qui vise les conventions sociales et nos habitudes de pensée et n’épargne rien autour de lui.   

Enfin, il faut noter l’élégance de la traduction de Corinna Gepner qui n’est sans doute pas pour rien dans le plaisir que j’ai éprouvé à la lecture de ce livre dont je vous livre un passage parmi d’autres, tous aussi savoureux :

« L’été, qui cette année là s’était maintenu tel un fruit desséché et avait transformé toute l’Europe en une masse irritable, transpirante, gémissante de pays et de gens, constamment empêtrée dans des discussions et des lamentations météorologiques, cet été donc, avec son parfum d’éternité, avait désormais pris fin. Les gens se comportaient comme si c’était un miracle, comme si l’on avait sérieusement pu craindre de se voir flouer de l’automne.  Pour un peu, les débats hystériques qui s’étaient tenus sur le climat au cours de l’été se seraient poursuivis sous une autre forme : l’apparition-malgré-tout de l’automne était vécue comme un évènement mystérieux, le retour de la normalité, laquelle n’était donc pas une véritable normalité mais le signe indubitable qu’il y avait quelque chose qui clochait. Avec le monde et avec le climat en tout cas ».

Le poil de la bête, quatrième livre publié en France par Heinrich Steinfest, m’a permis de découvrir un auteur profondément original, qui se démarque de la production habituelle des romans catalogués « noirs », un auteur que je n’oublierai pas et dont je vais suivre avec attention le parcours.

Heinrich Steinfest, le poil de la bête (Ein dickes Fell), traduit de l’allemand (Auriche) par Corinna Gepner, édition Carnets Nord, 643 pages, 23 €.

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