L'espèce humaine doit disparaitre : le manifeste d'Arthur

Minnie trottina sur le clavier de son ordinateur. Elle fit une pause entre la touche F2 et la touche F4, s’assit, se tourna vers Arthur, le regarda avec un air que celui-ci jugea suppliant. Arthur fit un signe de l’index à sa compagne : « calme-toi, tu vas les avoir tes croquettes, mais tu peux quand même me laisser finir de lire cet article, non ? ».

 La souris poussa un couinement aigu qui signifiait « d’accord, mais grouille-toi, j’ai pas que ça à foutre, moi », puis elle attendit en lissant ses moustaches et posa sa patte arrière sur la touche F5, ce qui actualisa le navigateur. Il reprit sa lecture avec une certaine fébrilité.

Les choses allaient mal, mais là c’était vraiment trop. En plus la journaliste de Médiapart était une fille sérieuse, pas du style à écrire n’importe quoi sans avoir vérifié ses sources avec soin... C’était vraiment la catastrophe absolue. L’espèce humaine était une immonde saloperie, tout juste bonne à griller en enfer, d’ailleurs, griller, c’est tout ce qui les attendait d’après l’article : + 5 °C d’augmentation de température dans le 9-3 d’ici la fin du siècle, avec un possible (sinon probable, mais ça la journaliste était trop honnête pour le dire) + 15 °C si on tenait compte de l’effet agglomérations, ajoutait-elle.

En plus, avec son bol habituel, ça allait justement se passer chez lui, pile à Saint-Denis !

D’accord, il aurait 110 ans à la fin du siècle, mais avec la progression régulière de l’espérance de vie, il risquait d’être encore là, dans ce trou à rats (pardon... à souris, se reprit-il) de 12 mètres carrés sous les combles, l’endroit le plus chaud de l’immeuble...

Si 2100 était une année de canicule, il ferait 53 °C en juillet 2100. Il ne lui resterait plus qu’à vivre dans la baignoire toute la journée... sauf qu’il n’en avait pas de baignoire... La poisse absolue !

Arthur, qui adorait les chiffres, se lança dans un calcul mental rapide : +15 °C en 75 ans, ça faisait du + 1 °C tous les cinq ans, donc dans deux siècles, la température l’été à Saint-Denis oscillerait entre + 75 °C et + 80 °C. On allait se rapprocher furieusement de la température d’ébullition de l’eau. Cette vérité, scientifiquement établie par celle qui était sur Médiapart sa journaliste préférée, porta son cerveau en ébullition. Les idées se bousculaient dans sa tête et il se demanda si avec une température pareille les souris s’en sortiraient mieux que les humains. Après réflexion, il en conclut que oui. C’était déjà ça de pris : les descendants de Minnie méritaient de vivre, ils n’y étaient pour rien si les hommes étaient les pires pourritures que la Terre ait jamais portées depuis sa création.

Arthur eut un moment de faiblesse et l'espace d'une minute il s'interrogea façon il pourrait se protéger des ravages climatiques. L’Antarctique, ce serait pas mal, il avait lu que la température maximale l’été oscillait entre + 5 °C et + 15 °C, ce qui ferait entre 20 et 30 °C en 2100, c'était largement supportable. Il réfléchit de plus en plus vite,  sentit ses capacités de raisonnement stimulées à la fois par sa colère grandissante contre l’espèce humaine responsables de la Catastrophe Climatique, et la crainte devant les conséquences impitoyables que la connerie humaine aurait sur toutes les espèces animales innocentes... Pour lui de toute façon ça serait râpé, ce n’était pas avec son RSA aujourd’hui, ou sa future retraite merdique dans cinquante ans, qu’il allait pouvoir se payer le voyage en Antarctique, vu qu’à la fin de chaque mois son compte bancaire était dans le rouge. Et faire du stop jusqu’en Antarctique,  lui sembla trop compliqué à mettre en œuvre.

Il se reprit. L’heure n’était pas aux petites solutions individualistes ! Il commença à rechercher d’autres articles sur Médiapart relatifs à la destruction de la biodiversité liée aux activités  humaines. Il les avait déjà lus plusieurs fois, avait omis de les mettre dans ses favoris mais il les retrouva rapidement.

Depuis qu’il avait découvert Médiapart, Arthur y passait le plus clair de son temps : il adorait les nombreux articles, souvent angoissés mais toujours talentueux, des journalistes spécialisés dans les cris d’alarme indignés et vigoureux. Il y puisait une force intérieure qui l’aidait à vivre. De plus, certains commentaires des abonnés sur les articles étaient presque aussi pertinents que ceux qu’il aurait pu lui-même écrire si son orthographe avait été meilleure. Mais il savait que dans ce repaire d’intellos il aurait été en butte aux lazzis impitoyables. Il avait tenté l’expérience une fois et ça lui avait suffi, il en était ressorti meurtri, humilié. Il avait définitivement compris ce jour-là que les êtres humains étaient intrinsèquement mauvais. Certes, il y avait des exceptions, on trouvait, y compris sur Médiapart, des gens qui méritaient de vivre. Il y en avait aussi dans la vraie vie, comme Denise, la vieille dame de l’appartement voisin qui avait toujours un mot gentil quand ils se croisaient sur le palier. Mais finalement, ces bons allaient payer pour tous les autres. C’était triste mais inévitable.

Sur le nouvel article, il lut que l’activité des hommes allait provoquer l’extinction de 17 000 espèces de plantes et d’animaux dans les décennies à venir. Nous sommes, disait le journaliste, la plus grande espèce de prédateurs que le monde (et même le système solaire) ait connue.

Arthur ne put qu’approuver, il savait que pour la malfaisance, même le Tyrannosaurus Rex ne nous arrivait pas à la cheville, lui qui se contentait de croquer de paisibles herbivores, alors que les humains poussaient le vice jusqu’à faire disparaitre des bestioles et des plantes totalement immangeables !

La fin de l’article ne fit que le conforter dans sa vieille conviction : il ne faisait aucun doute que la planète se porterait beaucoup mieux sans l’Homo Sapiens. Il était absolument impossible que les choses s’améliorent, surtout quand on savait qu’il y aurait 12  milliards d’individus sur la planète en 2100 !  

C’était d’ailleurs le point de désaccord le plus fort qu’il avait avec ses journalistes préférés de Médiapart. Malgré leur incontestable intelligence, ils étaient d’une naïveté confondante. Doublement naïfs : ils pensaient que l’homme pouvait annuler ses conneries et ses crimes, et surtout ils ne voyaient pas que le seul moyen de sauver des espèces animales innocentes, c’était la mise en œuvre organisée de notre extinction collective.

Arthur tenta d’imaginer l’impact qu’allait avoir son Manifeste. Il y travaillait depuis plusieurs semaines, et il avait réfléchi à toutes les conséquences possibles. Il ne restait plus qu’à le mettre en forme, à le peaufiner, le nettoyer des coquilles et imperfections liées à un usage, qu’il savait parfois maladroit, du langage écrit.

Ses premières phrases seraient :

« L’homme ne mérite pas sa planète. Prédateur absolu du vivant, l’espèce humaine doit disparaitre dans les ténèbres de l’histoire de la vie, une vie sacrée, hébergée et suscitée par la planète Terre, une vie qui ne peut être maintenue que si l’éradication de l’espèce humaine est totale et définitive ».

Pour la suite, il avait réfléchi à toutes les idées-forces. Il resterait, après l’impact prévisible qu’allait avoir son texte (peut-être TF1 allait-il en parler ?), à créer un groupe d’hommes et de femmes qui seraient chargés de répandre le Manifeste partout où ça serait possible, un groupe qui réfléchirait collectivement aux moyens les plus efficaces de parvenir à cet objectif humaniste : sauver la Vie sur Terre.

Sa préférence à lui portait sur la création d’un virus foudroyant créé par une équipe de biologistes acquis à la Cause, un virus qui serait disséminé sur l’ensemble des pays de la planète, le même jour, à la même heure.

Si certains humains parvenaient à survivre au virus, des équipes de nettoyeurs, préalablement vaccinés, seraient chargées de les traquer et les exterminer jusqu’au dernier. Il en prendrait la direction. Normal, puisqu’il était l’initiateur du projet. Leur travail achevé, les nettoyeurs se suicideraient, et c’en serait fini de l’espèce humaine.

Naturellement, dans le vaste mouvement qui allait se créer, d’autres personnes auraient peut-être des idées intéressantes : œuvrer pour un conflit nucléaire majeur et total serait pas mal. Sauf que ça risquait d’avoir des incidences sur la vie d’autres espèces animales ou végétales.

Arthur grimaça. Son idée de virus semblait quand même la plus intéressante. On verrait bien !

Minnie avait quitté le clavier et s’était réfugiée sur l’imprimante. En la regardant, il eut un frisson d’horreur. Quand l’espèce humaine aurait disparu, les primates qui resteraient sur terre, épargnés par le virus, n’allaient-ils pas évoluer eux aussi ? Une branche ne risquait-elle pas de produire une nouvelle espèce semblable aux hommes ? Même s’il fallait 500 000 ans, ça ne représentait rien par rapport aux temps géologiques ! La nouvelle espèce serait-elle aussi nuisible et mauvaise que l’Homo sapiens ?

Faudrait-il, dans 500 000 ans, tout recommencer ?

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