Dans un travail remarquable1, des biologistes de l'université de Cambridge rapportent la culture in vitro pendant deux semaines de l'embryon humain, dépassant ainsi largement le stade de 8-9 jours atteint jusqu'ici. D'où la revendication de pouvoir poursuivre les travaux de recherche au delà du seuil de 14 jours, jusqu'ici suffisant pour l'exercice des laboratoires. Depuis un demi siècle que l'humanité sait concevoir son embryon hors du corps de la femme, la question s'est posée d'acquérir de nouvelles connaissances en le soumettant à la recherche. Les Anglais, pionnier de la fécondation in vitro (FIV), ont répondu dès 1990 en autorisant de telles recherches sous contrôle d'une commission nationale (HFEA). Afin de rendre mieux acceptables leurs projets de recherche sur l’embryon, les biologistes britanniques avaient inventé le concept de préembryon, l’embryon « réel » n’existant selon eux qu’au 14° jour, moment d’apparition des premières cellules nerveuses qui signe aussi la fin du possible processus de gémellité. Cette définition était évidemment arbitraire et opportuniste et, finalement, les britanniques ont abandonné le concept de préembryon, leurs recherches étant autorisées... L'actualité scientifique récente devrait être le prétexte pour de nouvelles démonstrations d'un seuil bioéthique puisqu'il s'agit désormais de réaliser des recherches au delà de 14 jours. La France, après s'être longtemps opposée à toute recherche sur l'embryon lors de l'adoption des lois de bioéthique (1994), a finalement cédé aux pressions de la biomédecine. En 2004, la loi révisée continuait d’interdire les recherches sur l’embryon, sauf si elles sont « susceptibles de produire des progrès thérapeutiques majeurs et à la condition de ne pouvoir être poursuivies par une méthode alternative d’efficacité comparable en l’état des connaissances scientifiques » (Art 2151-5 code santé publique). Un peu plus tard, la loi de 2011 énonce qu’« aucune recherche sur l'embryon humain ni sur les cellules souches embryonnaires ne peut être entreprise sans autorisation » celle-ci étant accordée par l'Agence de biomédecine (ABM). Finalement, l’interdit sauf autorisation s’est mué en autorisation sous conditions dans une loi ad hoc du 6 août 20132. Des dizaines d'autorisations de recherche sur l'embryon de moins de 7 jours, ou sur ses cellules souches, ont ainsi été délivrées par l'ABM, le seuil de 7 jours étant suffisant pour couvrir tous les projets compatibles avec les capacités techniques de culture. On notera que quasiment toutes les demandes émanant des chercheurs ont été autorisées, et aussi que ces travaux ne semblent pas avoir produit les progrès promis, en particulier pour améliorer le succès de la FIV.

D'autres débats ont porté dans la même période sur l'origine de l'embryon expérimental et son devenir à l'issue de l'expérimentation. Si les britanniques ont autorisé dès 1990 la fabrication d'embryons humains aux fins spécifiques de recherche, la France s'y est toujours opposée à ce jour. En revanche, la possibilité de transplanter dans l'utérus un embryon soumis à la recherche a été refusée partout... sauf en France récemment. C'est à partir de réflexions menées en juin 2014 par le comité d’éthique de l’inserm 3que la « loi de modernisation de notre système de santé »du 26 janvier 2016 a introduit, une nouvelle fois subrepticement, cette perspective . Après l'article L. 1121-13, il est inséré que « des recherches biomédicales menées dans le cadre de l'assistance médicale à la procréation peuvent être réalisées sur des gamètes destinés à constituer un embryon ou sur l'embryon in vitro avant ou après son transfert à des fins de gestation, si chaque membre du couple y consent ». Le conseil constitutionnel a validé ce principe de la recherche sur l'embryon avant son transfert dans l'utérus car les essais cliniques autorisés « qui sont menés au bénéfice de l’embryon lui-même ou de la recherche en matière de PMA, ne conduisent pas à exposer l’embryon à un risque sans proportion avec le bénéfice attendu ».Quel bénéfice et pour qui ?

La question actuelle porte donc sur l'extension de la période de recherche au delà de 14 jours puisqu'il apparaît que ces recherches deviennent faisables, une compétence nouvelle qui justifierait l'exigence de modifier les considérants éthiques pour les accorder aux capacités techniques. Parmi les réserves que l'on peut formuler vis à vis de cette demande il y a d'abord, comme pour les travaux plus précoces déjà menés, la justification de telles recherches sur l'embryon humain plutôt que dans des espèces animales4. On notera que les récents travaux réalisés à Cambridge ont d'abord été menés chez la souris. Bien sûr, des différences sont connues depuis des dizaines d'années entre les modes d'implantation dans ces deux espèces mais les auteurs notent que « en dépit de différences sensibles dans la morphologie embryonnaire, les différentes étapes de l'embryogenèse post implantatoire sont conservées dans l'évolution », ce qui laisse penser qu'il reste beaucoup à découvrir chez la souris avant que le recours à l'humain soit absolument nécessaire. De plus, des modèles plus proches de l'homme existent : l'expérimentation chez le singe permettrait de respecter un principe éthique qui veut que l'espèce humaine ne puisse devenir un sujet expérimental qu'à défaut d'autres modèles...Nul ne peut affirmer que la recherche sur l'embryon de primate non humain conduirait à remédier aux fausses couches précoces dans notre espèce, mais les recherches sur l'embryon humain le permettront-elles ? Comment passer de l'éventuelle explication d'un déficit du développement de tel embryon à la correction de ce déficit ? On estime que la moitié environ des embryons issus de FIV ont une constitution chromosomique anormale. Comment la meilleure connaissance des mécanismes d'implantation pourrait-elle corriger ce défaut ? Alors, les promesses de maîtriser l'implantation en autorisant des recherches tardives sur l'embryon sont-elles justifiées ?La question est d'autant plus pertinente que les techniques disponibles ne permettent pas d'étudier l'implantation de l'oeuf dans la paroi utérine mais seulement le développement autonome de l'embryon, hors des structures maternelles auxquelles il devrait être confronté depuis le septième jour. Des évaluations datant des années 1980 avaient calculé que les échecs d'implantation après FIV dépendent autant des défaillances de la muqueuse utérine que de l'aptitude au développement de l'embryon. Aussi le nouveau dispositif de culture, qui élimine la composante maternelle dans le processus de l'implantation risque d'échouer à expliquer nombre de fausses couches précoces dans lesquelles l'interaction embryon-utérus serait déficiente. Au-delà, on comprend mal comment ce dispositif pourrait concrétiser « l'utérus artificiel » puisque sa principale caractéristique est d'exclure l'utérus de la fonction gestatrice. Sans nier la qualité des travaux réalisés à Cambridge, et les perspectives qu'ils ouvrent pour mieux comprendre le début du développement humain, on peut se demander s'ils constituent un pas significatif vers la gestation ectopique comme il est largement proclamé. L'heure technologique n'est pas encore à faire de notre œuf un cobaye pendant neuf mois avant de lui attribuer soudainement le statut protecteur des personnes.

Des débats vont donc reprendre comme il y a quelques dizaines d'années pour savoir s'il est admissible de réifier davantage notre embryon en dépassant aujourd'hui « la règle des 14 jours ». Bien sûr, la connaissance n'est pas le principal moteur de ces exigences qui nourrissent le marché des cellules souches ou de la génétique, et aussi une volonté cannibale d'appropriation du plus petit humain5. Certains demanderont peut-être de prolonger le sanctuaire de trois semaines pour aller jusqu'aux premiers battements cardiaques, signe historique opposant la vie à la mort des individus, mais la sagesse scientifique devrait se faire plus modeste en ne réclamant que quelques jours de bonus pour faire le tour du stade crucial que constitue l'organisation de l'embryon en trois feuillets. Ces marchandages ne devraient pas masquer que c'est le champ du faisable qui détermine une fois de plus celui du licite. Et ainsi souligner le dénuement croissant de la bioéthique aux prises avec le triomphalisme technologique. Au delà des porteurs d'intérêts et des porteurs de convictions, il faudra bien que le débat international implique les citoyens du monde, selon des procédures qui n'en fassent pas de simples intervenants6. 

 

1Marta N. Shahbazi et al : Self-organization of the human embryo in the absence of maternal tissues. Nature cell biology, 4 mai 2016

2Cette modification surprise, votée en plein été, n’est pas conforme à la loi de 2011 (art 46) qui stipule que « tout projet de réforme sur les problèmes éthiques (…) doit être précédé d’un débat public sous forme d’états généraux »

3 http://presse-inserm.fr/wp-content/uploads/2014/06/Note+recherche+embryon.pdf

4 La recherche sur l'embryon: 25 ans de débats. http://jacques.testart.free.fr/pdf/texte945.pdf

5 Cannibales et marchands à la recherche de l'embryon. Libération, 27 avril 2009 http://jacques.testart.free.fr/index.php?post/texte818

6J Testart : L'humanitude au pouvoir. Comment les citoyens peuvent décider du bien commun. Seuil, 2015

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Jusqu'où ira t-on si c'est la capacité technique qui commande à la bioéthique ?

Inutile de poser la question aux pro-GPA :

http://misentrop2.canalblog.com/archives/2016/03/22/33549102.html