Perversion de la langue, perversion de la pensée

En interrogeant systématiquement N. Hulot sur la réduction du nucléaire à 50% du mix électrique, on prétend mesurer le sérieux de la politique climatique à l'aune du remplacement d'une source d'électricité décarbonée par d'autres sources décarbonées. Cette façon de faire dire à des mots autre chose que ce qu'ils désignent est une véritable perversion de la langue.

Perversion de la langue, perversion de la pensée

L’ouverture du débat national sur la Programmation Pluriannuelle de l’Energie donne l’occasion de faire le point des moyens que le pays devrait mettre en œuvre pour espérer atteindre les objectifs qu’il se donne en terme d’émissions de gaz à effet de serre. Le gouvernement actuel a dans un premier temps repris à son compte l’héritage de l’Accord de Paris de décembre 2015 et, à l’occasion de la déclaration de Trump de se retirer de l’accord, a affirmé sa volonté d’approfondir les engagements de la France en matière climatique. En novembre 2015, une Stratégie Nationale Bas-Carbone (SNBC), élaborée par le Ministère de la transition écologique et solidaire dirigé alors par Ségolène Royal, avait déjà été présentée en Conseil des ministres. Il s’agit d’un document prospectif assez détaillé, fixant des objectifs par période de trois ans, dans le cadre d’une trajectoire globale visant à réduire les émissions françaises de près de 30% en 2030 par rapport à 2013, et de 75% en 2050. Le premier bilan de la SNBC vient d’être publié par le Ministère lui-même, et il n’est pas bon : nos émissions ont augmenté dans tous les secteurs. On pourrait penser que lorsque le ministre d’aujourd’hui, Nicolas Hulot, est interviewé dans les media, on l’interroge sur cette discordance, d’autant qu’il a lui-même poussé les objectifs jusqu’à une « neutralité carbone » (zéro émission) en 2050, mais non : tous les journalistes, les bons et les moins bons, lui demandent des comptes sur le nucléaire et sur le moment où, dans le mix électrique, sa part sera ramenée à 50%.

Prendre ainsi, en France, la question du nucléaire comme emblématique de la politique climatique du pays est, comme on va le voir, une erreur. Mais c’est une erreur tellement grossière qu’elle devient une perversion de la langue, car comment désigner le fait de faire dire à des mots autre chose que ce qu’ils désignent ? Et comme la langue est notre outil de pensée, pervertir la langue, c’est pervertir la pensée. Sur ce point, Mediapart n’échappe hélas pas à ce piège, et c’est ce que je voudrais souligner ici à l’occasion de son 10ème anniversaire. Reprenons ce que prévoit la SNBC.

Le plus simple est sans doute de partir de la projection des émissions de gaz carbonique, exprimée ici en millions de tonne de CO2 équivalent.

SNBC émissions par secteur SNBC émissions par secteur
La SNBC prévoit que les émissions du secteur de l’énergie (principalement la production d’électricité) restent stables à 55 Mt (par comparaison, les émissions allemandes de ce secteur sont de 343 Mt en 2016). Les deux secteurs où les émissions doivent diminuer sont le transport et le résidentiel-tertiaire, avec une petite contribution de l’industrie et de l’agriculture. C’est frappé au coin du bon sens, dans la mesure où l’électricité en France est décarbonée à 95% (principalement grâce au nucléaire), alors que les transports sont responsables de 29% des émissions et le résidentiel-tertiaire d’un peu plus de 20%. C’est donc bien sur ces deux secteurs que l’on s’attend à ce que les politiques publiques se concentrent. Or, il n’en a rien été !

Globalement, les émissions ont augmenté entre 2015 et 2016 de 3% par rapport à la trajectoire recommandée. Mais ce qui est plus problématique, c’est qu’elles ont augmenté dans les secteurs les plus émetteurs : +6% dans les transports et +11% dans le résidentiel-tertiaire (toujours par rapport à la trajectoire voulue). Quant à l’agriculture, ses émissions ont augmenté de 3%.

Qu’en a-t-il été des politiques publiques ? La lecture du rapport de suivi de la SNBC laisse, à vrai dire, pantois. Voici comment se répartissent les dépenses publiques :

SNBC dépenses publiques SNBC dépenses publiques

             On constate qu’en 2016, sur plus de 7 milliards d’euros, plus de la moitié va à la production d’électricité, et que cette tendance se poursuit en 2017, alors que le montant global des dépenses dépasse 9 milliards d’euros. Où va cette « contribution au service public de l’électricité » (ainsi qu’une partie des dépenses fiscales) ? Au soutien aux énergies renouvelables électrogènes, éolien et photovoltaïque. Comme les émissions globales du secteur électrique ne doivent pas changer, on voit que plus de la moitié des dépenses publiques n’ont aucune incidence sur les émissions, elles ne font que contribuer à remplacer une source non émettrice par d’autres sources non émettrices (si l’on « oublie » que les panneaux photovoltaïques sont fabriqués en Chine où le mix énergétique est dominé par le charbon). Nous disposons aujourd’hui en France de près de 14 GW l’éolien et de 8 GW de solaire. Le coût d’installation de ces équipements a été de plus de 50 milliards d’euros, rendus possibles grâce à des tarifs d’achat de l’électricité garantis sur 20 ans qui assurent une rentabilité aux financiers du secteur (le lobby des renouvelables ?). En Allemagne, c’est plus de 350 milliards d’euros investis pour installer 100 GW d’éolien et de solaire, produisant selon les années entre 20 et 25% de l’électricité à un prix du MWh pour les particuliers double du prix français, et tout cela sans diminution des émissions de gaz à effet de serre… Mais l’Allemagne est toujours considérée comme un exemple par ceux qui identifient installation de renouvelables intermittents et politique en faveur du climat.

Et voilà comment on nomme climatique une politique qui ne l’est pas, et que les dossiers pertinents – et difficiles – comme la rénovation thermique des bâtiments et la mobilité, ne sont pas traités comme il le faudrait ou sont passés sous silence.  

Est-il possible de demander aux journalistes de Mediapart, en ce début de seconde décennie de son existence, de sortir de ce piège langagier, et de restituer les données du problème dans leur vérité la plus élémentaire ? Cette demande est le cadeau d’un vieil abonné…  

PS. On consultera sur le même thème un excellent article que Sylvestre Huet a publié sur son blog. 

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