L'Appel au peuple est détestable

Un pays, une population, une nation, une langue : soit. Peuple ? Connais pas.

L’appel au Peuple est détestable

 

                Je sais ce qu’est un pays, comme la France, une population, une nation, une nationalité, une langue – celle qu’on habite -, une culture, mais de peuple français, désolé, je n’en vois point, je ne vois pas ce que c’est ; ou alors, si je vois ce que c’est, c’est une notion repoussante. Car c’est la seule, parmi les autres, qui se définit par une opposition violente : le peuple d’un côté, les ennemis du peuple de l’autre. Celui qui manie cette notion, qui en fait un élément programmatique, vise en fait moins le peuple que ses ennemis supposés – dont il convient évidemment de se débarrasser. Les ennemis du peuple, on les arrête et on les exécute, car ils sont déjà jugés par leur dénomination. Ainsi, ceux qui font « appel au peuple » se situent d’emblée en dehors du projet démocratique, lequel consiste à (tenter de) régler les désaccords et les conflits par la négociation, en convenant de ne pas s’entretuer.

                Celui qui parle pour le peuple, au nom du peuple – lequel est silencieux, comme il se doit - prétend dissoudre les différences et les oppositions qui traversent nécessairement les groupes humains dans une uniformité faisant fi de toute la complexité d’une société. Face aux ennemis du peuple, le peuple est un. Mais qui donc en fait partie ? Question dangereuse. Avec la retraite dont je bénéficie, je ne suis pas sûr d’en être…

                Cette uniformité, disais-je, se doit d’être silencieuse. Car le peuple n’a pas la parole, il s’agit de la lui rendre, n’est-ce pas ? Le schéma est connu. Mitterrand déjà, dans sa campagne de 1981, avait pour slogan ce tour de passe-passe : le projet de la droite est de conserver le pouvoir, mon projet est de vous le rendre. Message subliminal : en attendant, donnez-le moi, car comment voulez-vous que je vous le donne si je ne le possède pas… Il lui a suffit de deux ans pour mesurer que cette Constitution – un coup d’Etat permanent, disait-il pourtant – lui convenait en fait à merveille, et qu’il n’y avait en fait nul besoin de rendre quoi que ce soit à quiconque.

 

                Pour les porte-parole du peuple, les choses sont entendues : ils savent ce qu’il faut faire, ils ont les solutions. C’est pourquoi, paradoxalement, ce sont ceux qui manient le « je » avec le plus de force. 

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