Fermer Fessenheim !? Mais pourquoi ??

Depuis que, par une singulière aberration de leur vision des priorités environnementales, les Verts ont remplacé la « sortie des gaz à effet de serre » par la « sortie du nucléaire », il faut s’attendre à une pression constante sur les alliances politiques. La fermeture de Fessenheim, qui n'a aucun fondement technique, obéit, hélas, à cette logique.

                Jean-Bernard Lévy, le président d’EDF, a déclaré il y a quelques jours : La fermeture des deux réacteurs de Fessenheim, qui est vécue douloureusement en interne, est singulière. Elle n’est pas demandée par EDF, elle n’est pas liée à une évolution technologique ou une évolution de la demande. Il s’agit d’une décision politique, qui oblige notre groupe à fermer deux unités qui fonctionnent bien.

                Reprenons la chronologie de cette navrante décision, dont le premier acte se situe lors des primaires de la gauche pour l’élection présidentielle de 2012. Les principaux candidats ayant en ligne de mire le vote écologiste, il s’agissait de faire montre de bonne volonté à leur égard. Martine Aubry et Ségolène Royal se prononçaient explicitement en faveur d’une sortie du nucléaire. Martine Aubry estimait qu’une sortie était possible en 20 ou 30 ans, Ségolène Royal en 40 ans. Arnaud Montebourg, Manuel Valls, Jean-Michel Baylet et François Hollande ne se prononçaient que sur des objectifs à court terme. Martine Aubry, François Hollande, Ségolène Royal et Manuel Valls insistaient pour fermer les centrales les plus anciennes, dont celle de Fessenheim, et pour stopper les projets de construction en cours. Valls et Hollande insistaient pour définir une durée de vie maximale de 35 ans pour les autres centrales (notons que dans le même temps les Américains ont prolongé la plupart de leurs centrales, du même type que les nôtres, à 60 ans, et que le prolongement de 60 à 80 ans est à l’étude). François Hollande promettait de réduire la part du nucléaire dans la production d’électricité de 75 % à 50% à l’horizon 2025. Manuel Valls proposait une baisse similaire pour 2022. Pourquoi 50 % ? Ce n’était pas dit dans la chanson…

                Réduire de 25% la production d’électricité nucléaire, soit environ 100 TWh, nécessite de la remplacer par de l’éolien et du solaire photovoltaïque, voire de la biomasse, et cela en une dizaine d’années. Or c’est à peu près ce qu’ont fait nos voisins Allemands depuis 2011. Bilan de l’opération : plus de 300 Mds€ (milliards d'euros) d’investissements, pas de réduction notable des émissions de gaz carbonique, doublement du prix de l'électricité pour les ménages. Chapeau ! Si Manuel Valls avait gagné la primaire, et si son programme avait été appliqué, il faudrait s'attendre à ce que le prix de l’électricité en France double d’ici maintenant deux ans : beau programme ! Mais c’est François Hollande qui a gagné, et Emmanuel Macron, qui a gardé l’objectif de réduction de la part du nucléaire, a dû tout de même prêter l’oreille à ce que lui disaient les gens en charge de la production d’électricité, à savoir que même 2025 était intenable. Il a donc repoussé l’échéance à 2035, ce qui est une façon de se débarrasser du dossier. Reste donc, à l’approche des élections municipales où l’objectif de rallier des voix écologistes resurgit, la fermeture de la centrale de Fessenheim. Fermer Fessenheim, comme symbole de volonté écolo. 

                Jean-Bernard Lévy dit pourtant qu’elle fonctionne bien. Mais qu’est-ce que cela signifie, bien fonctionner ?

                En France, nous disposons d’une Autorité de sûreté nucléaire, indépendante du pouvoir, l’ASN. Ses effectifs sont d’environ 500 personnes, dont l’activité consiste à contrôler les activités nucléaires civiles. Elle appuie à l’occasion ses avis sur l’Institut de Radioprotection et de Sûreté Nucléaire, l’IRSN. L’IRSN, c’est un institut qui comprend environ 1800 salariés dont 440 chercheurs, chargé de fournir une expertise dans trois domaines : santé et environnement, sûreté nucléaire, défense et non-prolifération. Si vous voulez savoir où en est dans la région de Fukushima, c’est sur le site de l’IRSN qu’il faut aller chercher de l’information fiable.

                L’ASN est le gendarme du nucléaire, au sens où, en ce qui concerne le fonctionnement des centrales, elle fournit, après examen des réacteurs, trois types d’avis : peut fonctionner en l’état, peut fonctionner moyennant travaux, ne peut pas fonctionner. Dans le dernier cas, le réacteur doit s’arrêter. Dans le second cas, ou bien EDF décide d’engager les travaux demandés, ou bien EDF décide de ne pas les faire, auquel cas le réacteur doit fermer. Qu’en est-il de Fessenheim ?

                Le rapport de l’ASN de 2018 commence ainsi : « L’ASN considère que les performances en matière de sûreté nucléaire du site de Fessenheim, dans la continuité des années précédentes, se distinguent de manière favorable par rapport à la moyenne du parc. » Voilà, c’est cela que signifie « bien fonctionner ». Il n’y a donc aucune raison technique pour fermer le site, aucune. Face à cela, à ce travail de plus de 1000 personnes qui se préoccupent quotidiennement de sûreté nucléaire, Emmanuel Macron agite … un symbole. Navrant.

                Elargissons le propos. A la suite de la catastrophe de Fukushima, il fut décidé de revoir la problématique de la sécurité nucléaire. Au lieu de ne se fonder que sur les « probabilités d’accident », on décida de se poser la question suivante : supposons qu’un accident arrive, par exemple la fusion d’un cœur, est-on capable de maintenir la radioactivité à l’intérieur du réacteur ? En effet, à Fukushima, les réacteurs ont réagi au séisme comme prévu : ils se sont arrêtés de produire. Mais le dégagement de chaleur résiduel, qui correspond à quelques pourcents de la puissance nominale, doit être évacué au moyen d’une circulation d’eau, ce qui n’a pas été possible car toute source d’électricité avait été perdue, donc plus de pompes. Ce qu’on appelle le Grand Carénage, c’est cet ensemble de mesures supplémentaires qui doivent dorénavant être mises en place sur l’ensemble des réacteurs du parc français. Si EDF décide de ne pas faire les travaux exigés pour un réacteur, celui-ci doit s’arrêter. Les travaux prévus pour la centrale de Fessenheim avaient été acceptés par EDF, quelques centaines de millions de travaux avaient déjà été engagés, une seconde tranche devait être réalisée.

                Le coût total du Grand Carénage, qui doit permettre à l’ensemble de parc d’être prolongé de 10 ans, est de 55 Mds€ entre 2014 et 2025 (le chiffre de 100 Mds€ qui est aussi donné prolonge l'horizon jusqu'à 2030 et inclut les frais de fonctionnement; il ne change pas la conclusion qui suit). Est-ce beaucoup, est-ce peu ? Il faut rapporter cette somme au nombre de MWh produits pendant cette période, soit 10 fois (au moins) la production annuelle du parc. Le calcul est facile à faire, cela revient à 13€/MWh, ce qui le tiers du coût actuel !. Par comparaison, le parc éolien off-shore annoncé par Nicolas Hulot juste avant sa démission, représente un engagement de l’Etat de 25 Mds€, pour une puissance moyenne de 1 GW. Là aussi, il faut rapporter ce coût à l’énergie électrique produite. Tout calcul fait, on trouve 111 €/MWh, sans compter les coûts de raccordement. L’éolien off-shore revient donc, par MWh produit, à plus de dix fois le Grand Carénage. Cherchez l’erreur.

                Dernier point : EDF doit être dédommagé du manque à gagner, puisque l’Etat exige d’arrêter une centrale qui aurait pu fonctionner encore au moins 10 ans. Estimons ce manque à gagner. Fessenheim produit environ 11000 MWh par an. Pendant 10 ans, cela fait 110 000 MWh. A 40 € le MWh, cela fait 440 Milliards d'euros. Aujourd'hui, l'Etat s'est engagé à verser une part initiale estimée à 490 Millions d'euros pour couvrir les coûts à engager après exploitation (notamment pour la reconversion du personnel et le démantèlement), et une part additionnelle sera versée "le cas échéant" (?) pour couvrir le manque à gagner "en fonction des prix de marché".  Formulations bien vague.

             Ce qui semble se dessiner de façon beaucoup plus claire, en revanche, c'est un démantèlement ... d'EDF (projet Hercule), consistant à séparer la partie "énergies nouvelles" pour l'ouvrir à des investisseurs privés... 

             D'où vient cette incapacité à tirer le bilan de ce qu'a fait l'Allemagne depuis 15 ans ? Mystère. 

                

 

 

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