Des idées intrusives aux obsessions et compulsions

Le surgissement d’“idées parasites” est un phénomène très banal, qui perturbe, à des degrés divers, un certain nombre de personnes. Celles-ci, en voulant ignorer ou repousser ces idées, les transforment en obsessions et finissent par développer un trouble obsessionnel compulsif. Nous reprenons quelques pages de l’ouvrage “La gestion de soi” (p. 280 à 283) pour décrire ce déplorable processus.

Depuis plusieurs siècles des auteurs ont parlé des idées parasites (cf. p. 181 [1]), mais il a fallu attendre 1978 pour que des psychologues et des psychiatres prennent conscience de la banalité de ce phénomène. Stanley Rachman et Palma de Silva (université de Londres) ont demandé à 124 étudiants sans troubles apparents s’il leur arrivait de « faire l’expérience de pensées ou d’impulsions pénibles ou inacceptables ». 80% ont répondu oui [2]. Cette étude a été répliquée en divers endroits de la planète, aboutissant chaque fois à des taux très élevés d’idées intrusives. Ainsi, une équipe de chercheurs de l’université Laval ont observé que 99% des sujets de leur échantillon se rappelaient avoir eu au moins une obsession au cours du mois précédent [3]. D’autre part, Rachman et de Silva ont constaté l’absence de différence de contenu des obsessions de patients et des idées intrusives de personnes normales. Les deux populations se distinguent par la fréquence des idées parasites, leur durée, leur intensité et la souffrance générée.

Des idées fréquentes sont : ébouillanter par accident, foncer en voiture dans un fossé, n’avoir pas fermé la maison à clé, se représenter des étrangers dénudés [4]. Des idées relativement banales : laisser tomber ou jeter l'enfant qu'on porte ; en voyant un couteau, éprouver l'impulsion d'en donner un coup à une personne présente ; quand on est au bord d’un précipice, sauter dans le vide ; lorsqu'un train entre en gare, se jeter devant lui ; au cours d'une réception, s'imaginer faire des gestes déplacés ; imaginer la mort d'un proche ; durant un enterrement, se rappeler une scène comique.

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"Ne devrai-je pas retourner voir si je n'ai pas renversé un piéton?"

Freud pensait que ces idées sont des expressions de désirs refoulés. Il disait qu’« on retrouve dans toute névrose obsessionnelle des sentiments refoulés qui sont mauvais, agressifs, hostiles, cruels (désirs sadiques et de mort) [5]». Pour lui, l'idée de se jeter dans le vide, quand on se trouve au sommet d'une falaise, est l'expression du désir inconscient de se suicider [6]. Notons toutefois qu’une des dernières fois où Freud a parlé des obsessions, il avouera le caractère hypothétique de sa conception : « La névrose obsessionnelle est, à n’en pas douter, l’objet le plus intéressant et le plus fécond de la recherche analytique. Mais le problème qu’elle pose n’est toujours pas dominé [7] ».

Aujourd'hui, les psychologues scientifiques estiment que les pensées intrusives et obsédantes sont parfois l'expression d'un désir (on peut imaginer laisser tomber le nourrisson qui hurle et exaspère), mais qu'elles ne le sont pas nécessairement (on peut imaginer que laisser tomber l'enfant bien-aimé serait une des pires choses qui puissent arriver). Ces idées peuvent résulter d’une image mentale, involontaire, de ce que nous redoutons le plus. Elles sont alors à l'opposé de ce que nous souhaitons réellement. On les appelle «egodystoniques».

Chez la plupart des gens, les pensées intrusives passent sans susciter beaucoup d'attention et sans perturber. Une minorité de personnes en sont effrayées ou culpabilisées. Elles se disent : « Quelle horreur ! Si je pense cela, je risque de le faire. Si j'ai de telles idées, je suis anormal ou mauvais. Il faut absolument lutter contre ces idées, les éliminer. Si je n'y parviens pas, des catastrophes vont arriver et ce sera ma faute ». Ces personnes vont essayer de contrôler et supprimer leurs pensées. Dans ce cas, les idées et les impulsions surgissent de plus belle et se transforment en obsessions. C’est « l’effet ours blanc » [8].

Il y a près de deux siècles, Ernst von Feuchtersleben (le premier professeur de psychiatrie à l’université de Vienne) avait compris que repousser une pensée c’est toujours l’avoir et même l’amplifier. Il écrivait dans sa Diététique de l’âme : « S’abstraire de soi-même, ou, comme on dit, se distraire, mauvais remède. Quand je m’applique fermement à faire abstraction de l’objet A ou B, je maintiens cet objet dans ma pensée et je manque mon but. Que si je fixe C, A ou B s’éloignera de lui-même [9]». Malheureusement, Freud a enseigné que le traitement des obsessions consiste à découvrir leurs significations cachées pour s’en débarrasser. De là des analyses interminables et vaines [10].

Les personnes qui développent des obsessions caractérisées (environ 2% de la population) sont généralement anxieuses et souffrent d’un sentiment de responsabilité exagéreé [11]. Souvent elles sont perfectionnistes, très préoccupées de garder le contrôle d'elles-mêmes en toutes circonstances. Elles sont généralement victimes de croyances irrationnelles, du genre: on est responsable de toutes les idées qui nous passent par la tête ; on peut et on doit toujours contrôler ses idées ; imaginer un événement entraîne sa réalisation ; avoir l'idée d'une mauvaise action signifie la désirer ; ne pas neutraliser l'idée d'une mauvaise action revient à la vouloir ; penser quelque chose équivaut à le faire ; ne pas réussir à éviter quelque chose de nuisible aux autres c'est comme l'avoir fait.

Le développement de compulsions

La personne sujette à des obsessions qui la perturbent développe en général des rituels mentaux ou des actions ritualisées : vérifier, compter, nettoyer, se laver, ranger avec minutie, réciter des formules ou des prières, demander d'être rassuré, etc. Ces compulsions donnent l'illusion de contrôler les obsessions. Elles permettent de diminuer l'anxiété ou la culpabilité. À long terme, elles sont une mauvaise solution : elles sont de plus en plus pratiquées, prennent un temps considérable, apparaissent comme une assuétude, suscitent à leur tour angoisse et culpabilité. Tout se complique. La personne se retrouve dans un cercle vicieux. Si elle veut se débarrasser de ses compulsions, elle devra faire des exercices de refus de les accomplir. Ces exercices devront se faire selon un ordre de difficulté croissante.

Il y a environ deux mille ans, Épictète donnait ce conseil capital : « À propos de toute idée pénible, prends soin de dire aussitôt : “tu es une idée, et non pas exactement ce que tu représentes” [12] ». Il est sage de se décentrer non seulement d'« idées pénibles », mais de quantité d’idées, rêves, rêveries, affects et impulsions. Les pensées que nous produisons ne « sont » pas nous. Elles ne sont même pas toujours le reflet de ce que nous pensons ou désirons vraiment. S'identifier à elles, c'est s’exposer à une vue distordue de notre réalité psychologique et de notre environnement, c'est préparer le lit de troubles mentaux parfois graves.

Vers 600 avant notre ère, Bouddha, s'inspirant de la sagesse ancestrale des yogis, a découvert les bienfaits de la « méditation attentive », l'observation détachée du flux mental, avec une attention égale à toutes les séquences, comme lorsqu’on regarde simplement passer des nuages dans le ciel. Selon Bouddha, la pratique assidue de ce type de méditation permet de se libérer de l'illusion du moi et de trouver la sérénité.

Chacun peut s’en inspirer pour pratiquer un exercice de ce genre: s’installer confortablement; fermer les yeux ; durant dix à vingt minutes devenir le spectateur du défilé des pensées, des affects et des sensations corporelles, développer ainsi le sens d’un Je (transcendantal) capable de se distancer — par moments — des événements qui se déroulent en soi-même.

Pour une information rapide sur le traitement des T.O.C. : “La gestion de soi” pp. 180-183 ; 230-233 ; 243-264.

Pour des ouvrages :

Bouvard, M. (2003) Les troubles obsessionnels compulsifs. Masson.

Chapelle, F. (2004) Les Toc : Quand le quotidien tourne à l'obsession. Ed. Milan, 63 p.

Clair, A.H. & Trybou, V. (2013) Comprendre et traiter les troubles obsessionnels compulsifs. Dunod, 380 p.

Cottraux, J. (1998) Les ennemis intérieurs. Obsessions et compulsions. Odile Jacob, 267 p.

Sauteraud, A. (2000) Je ne peux pas m'arrêter de laver, vérifier, compter. Mieux vivre avec un TOC. Odile Jacob, 336 p.

Pour les enfants : Wagner, P.A. (2000) Gravir une montagne de soucis pour dominer ses T.O.C. – Un livre pour enfants traitant des Troubles Obsessionnels Compulsifs et de leurs thérapies. Tr., Héricy (France) : Editions du Puits fleuri, 42 p.

Références

[1] Extrait de la p. 181 : “Lorsque nous appelons les réflexions, elles nous fuient ; et quand nous voulons les chasser, elles nous obsèdent et tiennent malgré nous nos yeux ouverts pendant la nuit” Vauvenargues, Réflexions et Maximes, § 503. Rééd. Paris, Garnier, 1954, p. 381.

[2] Abnormal and normal obsessions, Behaviour Research and Therapy, 1978, 16 : 233-248.

[3] Freeston, M. et al. (1991) Cognitive intrusions in a non-clinical population. I. Response time, subjective experience and appraisal. Behaviour Research and Therapy, 29 : 585-597.

[4] Selon la recherche de Purdon, C. & Clark, D.A. (1994) Obsessive intrusive thoughts in non-clinical subjects : II. Cognitive appraisal, emotional response and thought-control strategies. Behaviour Research and Therapy, 32 : 403-410.

[5] Les premiers psychanalystes. Trad., Gallimard, Vol. 1, 1976, p. 248.

[6] Bemerkungen über einen Fall von Zwangsneurose (1909) G.W., VII 411.

[7] Inhibition, symptôme et angoisse (1926). Trad., PUF, 1968, p. 33.

[8] Cet effet et les célèbres expériences de Daniel Wegner se trouvent aux p. 181-183 du livre. Il suffit de taper « effet ours blanc » dans un moteur de recherche pour appprendre ce dont il s’agit.

[9] Zur Diätetik der Seele. Vienne, 1838. Trad., Hygiène de l’âme. Paris : Baillière, 1860, p. 221.

[10] Freud a reçu en consultation le chef d’orchestre Bruno Walter pour une crampe au bras qui l’empêchait de diriger. Il n’a pas réussi à le soigner. Walter écrit que c’est le livre de von Feuchtersleben qui l’a aidé à retrouver le plein usage de son bras. Cf. Borch-Jacobsen, M. (2011) Les patients de Freud. Éd. Sciences Humaines, p. 99-101.

[11] Voir par exemple, Salkovskis P. et al. (2000) Responsability attitudes and interpretations are characteristic of obsessive-compulsive disorder. Behaviour Research and Therapy, 38 : 347-372.

[12] Manuel, § 1.

Deux sites pour d’autres publications de J. Van Rillaer sur la psychologie, la psychopathologie, l'épistémologie, les psychothérapies, les psychanalyses, etc.

1) Site de l'Association Française pour l'Information Scientifique : http://www.pseudo-sciences.org/

2) Site de l'université de Louvain-la-Neuve: https://moodleucl.uclouvain.be/course/info.php?id=9996

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