Jacques Van Rillaer
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Billet de blog 11 janv. 2018

Roland Barthes : suiveur de Freud et de Lacan

Roland Barthes est un écrivain du XXe siècle, un des principaux représentants de la Nouvelle critique. Il a été adulé, mais tout autant ridiculisé pour son style pédant et ses interprétations rocambolesques. Le présent texte, largement inspiré du dernier ouvrage de René Pommier sur Barthes, examine plus particulièrement les décodages de style freudien et lacanien.

Jacques Van Rillaer
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Roland Barthes (1915-1980) est un écrivain français. Il a fait des études de lettres classiques, il a enseigné à l’École pratique des hautes études et au Collège de France. Il est un des principaux représentants de la Nouvelle critique.

Son œuvre a suscité à la fois une admiration béate et des critiques virulentes. Son style particulièrement pédant a été moqué par Michel-Antoine Burnier et Patrick Rambaud dans Le Roland-Barthes sans peine [1]. Ceux-ci expliquent comment comprendre et écrire le Roland Barthes, un langage apparu sous sa forme archaïque en 1953 (Le degré zéro de l’écriture, Seuil) et qui s’est ensuite « peu à peu détaché du français dont il est partiellement issu, se constituant comme langage autonome avec sa grammaire et son vocabulaire propres ».

Raymond Picard, professeur à la Sorbonne, spécialiste de Racine, a dénoncé le jargon barthésien dans Nouvelle critique ou nouvelle imposture (Jean-Jacques Pauvert, 1965). Il y voit une façon de « donner du prestige “scientifique” à des absurdités ».

En 1986 René Pommier a défendu sa thèse de doctorat à La Sorbonne sur le Sur Racine de Barthes [2]. Il a enseigné à La Sorbonne (Paris IV) la littérature du XVIIe siècle et a publié de nombreux ouvrages qui lui ont valu des prix prestigieux. Il est un redoutable polémiste, qui passe au peigne fin des œuvres de vedettes de l’intelligentsia [3]. Il écrit remarquablement bien et donne des références toujours très précises de tout ce qu’il avance. Le présent texte est largement inspiré de quelques pages de son Roland Barthes. Grotesque de notre temps. Grotesque de tous les temps (Kimé, 240 p.). Nous nous limitons au rapport de Barthes au freudisme et au lacanisme.

Barthes s’est toujours présenté comme un avant-gardiste. Il dit de lui-même : « Il avait le regret de ne pouvoir embrasser à la fois toutes les avant-gardes, atteindre toutes les marges, d’être limité, en retrait, trop sage, etc. : et son regret ne pouvait s’éclairer d’aucune analyse sûre : à quoi résistait-il au juste ? » [4].

Pommier précise ce rapport aux avant-gardes : « Roland Barthes est tombé dans tous les panneaux que lui tendait son époque. Il a avalé avec avidité toutes les couleuvres qui avaient la couleur de la modernité. Il a prétendu combattre tous les stéréotypes, mais il a adopté tous ceux de son milieu intellectuel. […] Tout le monde autour de lui considérait les dogmes de la psychanalyse comme des vérités d’évangile. Roland Barthes n’a donc jamais douté qu’il en fût ainsi. Il a toujours été persuadé qu’il ne pouvait y avoir d’autre psychologie que la psychanalyse. Lorsque Bernard-Henri Lévy lui fait remarquer qu’il se réfère souvent à Lacan, il lui répond : “Souvent, je ne sais pas. Surtout, en fait, au moment où je travaillais sur le Discours amoureux. Parce que j’avais besoin d’une “psychologie” et que la psychanalyse est seule capable d’en fournir une” » (p. 214).

En 1974, dans son séminaire sur la « Théorie du texte » à l’Ecole pratique des hautes études, Barthes énonce comme suit la « Mutation épistémologique » qu’il veut opérer : « La référence matérialiste-dialectique (Marx, Engels, Lénine, Mao) et la référence freudienne (Freud, Lacan), voilà ce qui permet, à coup sûr, de repérer les tenants de la nouvelle théorie du texte » [5].

L’année suivante, il fait quelques séances de psychanalyse chez Lacan. Il a alors 60 ans et Lacan 74. Il résumera la rencontre par cette formule : « un vieux con avec un vieux schnoque » [6]. C’était l’époque où Lacan pratiquait les séances ultra-courtes (quelques minutes) [7]. L’année précédente le gourou avait donné une interview à la télévision totalement surréaliste qu’il terminait par ces phrases sibyllines : « L'interprétation doit être preste pour satisfaire à l'entreprêt. De ce qui perdure de perte pure à ce qui ne
parie que du père au pire [sic] » [8].

La pensée par analogies

La base de l’analyse freudienne est la pensée par analogie : le rêve est comme la névrose, l’art est comme le rêve, la religion est comme la névrose et la psychose, etc. Freud a été jusqu’à reconnaître l’analogie entre sa méthode et la pensée paranoïaque : l’une comme l’autre exploitent et combinent de petits indices pour former des explications. Freud a conseillé cette précaution, peu retenue par les suiveurs : « Seuls peuvent nous préserver de tels dangers la large assise de nos observations, la répétition d'impressions semblables provenant des domaines les plus divers de la vie de l'âme » [9]. Le psychologue américain H. Hollingworth a eu raison de présenter la psychanalyse, dans son manuel de psychologie, comme une « psychoanalogie » [10].

Dans son auto-présentation, Barthes déclare : « Comparaison est raison » [11]. À titre d’exemple, dans le fragment « La frappe », il affirme l’équivalence des expressions « Votre cul » de Sade et « Qu’il mourût ! » de Racine : « Le langage de la débauche est souvent frappé. C’est un langage césarien, cornélien : “Mon ami, dis-je au jeune homme, vous voyez ce que j’ai fait pour vous ; il est temps de m’en récompenser — Qu’exigez-vous ? — Votre cul. — Mon cul ? — Vous ne posséderez Euphrémie que je n’aie obtenu ma demande.” On croit entendre le vieil Horace : “Que vouliez-vous qu’il fît contre trois ? — Qu’il mourût” » [12].

Dans le fragment « Figures de rhétorique », Barthes se plaît à établir des équivalences entre les différentes figures de style et les différentes pratiques érotiques sadiennes : « La pratique libidineuse est chez Sade un véritable texte — en sorte qu’il faut parler à son sujet de pornographie, ce qui veut dire : non pas le discours que l’on tient sur les conduites amoureuses, mais ce tissu de figures érotiques, découpées et combinées comme les figures rhétoriques du discours écrit. On trouve donc dans les scènes d’amour, des configurations de personnages, des suites d’actions formellement analogues aux “ornements” repérés et nommés par la rhétorique classique. Au premier rang, la métaphore, qui substitue un sujet à un autre selon le même paradigme, celui de la vexation. Ensuite, par exemple : l’asyndète, succession abrupte de débauches (“Je parricidais, j’incestais, j’assassinais, je prostituais, je sodomisais”, dit Saint-Fond en bousculant les unités du crime comme César celles de la conquête : Veni, vidi, vici) ; l’anacoluthe, rupture de construction par laquelle le styliste défie la grammaire (Le nez de Cléopâtre, s’il eût été plus court…) et le libertin celle des conjonctions érotiques (“Rien ne m’amuse que de commencer dans un cul l’opération que je veux terminer dans un autre”) » [13].

Barthes, comme d’autres intellectuels germanopratins, fait ses délices du « divin Marquis » : « Sade est apparemment censuré deux fois : lorsqu’on interdit d’une manière ou d’une autre la vente de ses livres ; lorsqu’on le déclare, ennuyeux, illisible ». Son cher ami Philippe Sollers renchérit : « Vous trouverez à la pelle des cons et des connes pour vous dire que ce qu’écrit Sade est monotone et ennuyeux » [14]. Pour trouver Sade passionnant, il faut le lire, précise Barthes, selon « le principe de délicatesse », principe que Pommier résume comme suit : « Cela consiste à rechercher, pour leur faire un sort et nous inviter à les déguster, les textes les plus dégoûtants. Et il faut reconnaître qu’il s’acquitte admirablement de cette tâche. Il sait choisir les passages les plus répugnants, et tout particulièrement ceux où triomphe l’anus, pour y pondre ses petites vomichiures [15]. Les textes de Sade qui retiennent plus particulièrement l’attention de Roland Barthes et suscitent chez lui le plus d’intérêt sont les plus propres à convaincre quiconque que le divin marquis était complètement timbré et que sa place était bien à Charenton » (p. 104).

Le décodage symbolique

Nous faisons tous, quotidiennement, usage de symboles, à telle enseigne qu’on a pu définir l’être humain comme « l’animal symbolique ». Toutefois, certains décodages en disent davantage sur le décodeur que sur ce qu’il décode. Il y a environ 150 ans, Flaubert s’en moquait joliment. Lorsque ses personnages Bouvard et Pécuchet deviennent archéologues amateurs, ils découvrent que « la pierre levée symbolise l'organe mâle ». « En effet, où il y a des menhirs, un culte obscène a persisté. Témoin ce qui se faisait à Gérande, à Chichebouche, au Croisic. » Forts de cette révélation, les deux bonshommes extrapolent aussitôt : « Anciennement, les tours, les pyramides, les cierges, les bornes des routes et même les arbres avaient la signification de phallus — et pour Bouvard et Pécuchet tout devint phallus. Ils recueillirent des palonniers de voiture, des jambes de fauteuil, des verrous de cave, des pilons de pharmacien. Quand on venait les voir, ils demandaient “À quoi trouvez-vous que cela ressemble ?”, puis confiaient le mystère — et si l'on se récriait, ils levaient de pitié les épaules » [16].

Freud voyait dans la peur des serpents la peur du pénis et dans celle des araignées « l’effroi devant l’inceste avec la mère et l'horreur devant l’organe génital féminin » [17]. Il croyait que « dans les productions de l'inconscient — idées, fantasmes et symptômes — les concepts d'excrément (argent, cadeau), d'enfant et de pénis se distinguent mal et se remplacent facilement » [18]. Dès lors, Barthes affirme péremptoirement : « l’étron est très précisément l’excrément rendu à l’état de phallus » [19]. Notons l’expression « très précisément » destinée à souligner l’exactitude de l’identité.

À l’instar de Freud, Bouvard et Pécuchet, Barthes voit des pénis partout. Il en découvre même que Sade — qui n’avait pas lu Freud — n’avait pas vus. Ainsi ceux qui ornaient la tête de Sartine : « L’un des principaux persécuteurs de Sade, le lieutenant de police Sartine, souffrait d’une affection psycho-pathologique, qui dans une société juste (égalisant les coups) l’eût fait enfermer, au même titre que sa victime ; c’était un fétichiste de la perruque : “sa bibliothèque enfermait toutes sortes de perruques, et de toutes les dimensions ; il les endossait suivant l’occurrence” ; il y avait entre autres la perruque à bonnes fortunes (à cinq petites boucles flottantes) et la perruque à interroger les criminels, sorte de coiffure à serpents, qu’on appelait l’inexorable (Lély, II, 90). Quand on connaît la valeur phallique de la tresse, on imagine combien Sade dut avoir envie de couper les postiches du flic abhorré » [20]. Feud aurait apprécié le décodage de la coupe des tresses, lui qui avait écrit : « Pour présenter symboliquement la castration, le travail du rêve se sert de la calvitie, la coupe de cheveux, la chute des dents » [21].

Ça parle à travers moi

L’idée que nous sommes ignorants de certaines de nos motivations remonte à l’antiquité. Par exemple Spinoza écrivait au XVIIe siècle : « Les hommes se trompent en ce qu’ils se pensent libres, opinion qui consiste seulement en ceci, qu’ils sont conscients de leurs actions, et ignorants des causes qui les déterminent. Donc cette idée qu’ils ont de leur liberté vient de ce qu’ils ne connaissent aucune cause à leurs actions. Car ce qu’ils disent, que les actions humaines dépendent de leur volonté, ce sont des mots dont ils n’ont aucune idée » [22]. Freud a radicalisé cette idée : nous ne serions, en quelque sorte, que les marionnettes d’un Autre caché en nous, composé de pulsions réprimées, de souvenirs et de fantasmes refoulés.

Lacan, lui, croit que la clé du déchiffrage de l’inconscient réside dans des jeux de mots : « Freud n’avait que peu d’idées de ce que c’était que l’inconscient, mais il me semble qu’à le lire, on peut déduire qu’il pensait que c’était des effets de signifiant » [23]. Ainsi il y aurait une relative autonomie
du signifiant vis-à-vis du signifié, un ordre du signifiant fermé sur lui-même, dont les effets sont ignorés du sujet.

Barthes a voulu participer à la libération du Signifiant (terme à écrire de préférence avec une majuscule) : « Je souhaite participer de la sorte, en passant (comme il se doit à toute écriture), à la pluralisation de la critique, à l’analyse structurale du récit, à la science du texte, à la fissuration du discours dissertatif, l’ensemble de ces activités prenant place à mes yeux, (et tout, autour de moi, en dit l’urgence) dans l’édification (collective) d’une théorie libératrice du Signifiant » [24]. Il en est ainsi venu à proclamer la mort de l’auteur. Pour lui, le locuteur n’est pas le maître de la langue qu’il parle. Ça parle à travers lui.

Pommier objecte malicieusement : « Roland Barthes a décrété la mort de l’auteur. Mais pourquoi ne pas décréter aussi la mort du compositeur ou la mort du peintre ? “C’est le langage qui parle, ce n’est pas l’auteur” affirme Roland Barthes. Mais pourquoi ne pas dire aussi : “Ce sont les notes qui créent l’œuvre musicale, ce n’est pas le compositeur” ? (p. 66).

La pratique de la lettre

Freud explique par la prononciation Espe à la place de Wespe (guêpe) par un patient russe (l’Homme aux loups) que celui-ci se venge d’une menace de castration [25]. Ce procédé herméneutique s’est développé chez les lacaniens sous le nom de « pratique de la lettre » [26]. Illustration par Lacan : « À quoi répond en
nous le mot : ennui. Mot dont, à faire danser les lettres comme au cinématographe jusqu'à ce qu'elles se replacent sur une ligne, j'ai recomposé le terme : unien. Dont je désigne l'identification de l'Autre à l'Un » [27].

Barthes a montré qu’il ne faut pas passer par une longue formation lacanienne pour exceller dans cette pratique. Échantillon extrait de son livre S/Z [28] : « Z est la lettre de la mutilation : phonétiquement, Z est cinglant à la façon d'un fouet châtieur, d'un insecte érinnyque ; graphiquement, jeté par la main, en écharpe, à travers la blancheur égale de la page, parmi les rondeurs de l'alphabet, comme un tranchant oblique et illégal, il coupe, il barre, il zèbre ; d'un point de vue balzacien, ce Z (qui est dans le nom de Balzac) est la lettre de la déviance (voir la nouvelle Z. Marcas) ; enfin, ici même, Z est la lettre inaugurale de la Zambinella, l'initiale de la castration, en sorte que par cettefaute d'orthographe, installée au cœur de son nom, au centre de son corps,Sarrasine reçoit le Z zambinellien selon sa véritable nature, qui est la blessure du manque. De plus, S et Z sont dans un rapport d'inversion graphique : c'est la même lettre, vue de l'autre côté du miroir : Sarrasine contemple en Zambinella sa propre castration » [29].

Rappelons que pour Freud et Lacan, et donc aussi pour Barthes, la castration (symbolique, bien sûr) est une obsession. Le premier écrit par exemple : « L'angoisse de castration est un des moteurs les plus fréquents et les plus forts du refoulement et, ainsi, de la formation de la névrose » [30]. Le second : « L’angoisse de castration est comme un fil qui perfore toutes les étapes du développement. Elle oriente les relations qui sont antérieures à son apparition proprement dite — sevrage, discipline anale, etc. » [31].

Une connaissance superficielle de Freud

Bien souvent Barthes fait dire aux textes de Racine, de Freud et d’autres auteurs ce qu’ils ne disent pas ou leur fait dire le contraire de ce qui paraît évident. Il écrit par exemple : « Seule de toutes les sciences contemporaines, la psychanalyse ne tient aucun discours sur les âges de l’homme : pour elle l’homme est sans âge : il n’a que l’âge de sa sexualité, mais cette sexualité n’est pas évolutive : elle passe son temps à revenir : originée [sic] dans la nuit la plus lointaine du nourrisson, elle est toujours là au moment de la mort, car l’homme transfère toujours (aime toujours) du premier au dernier souffle » [32].

Certes, Freud écrivait dans ses fameux Trois essais sur la théorie sexuelle que « la tétée
du sein de la mère par l'enfant est devenue le prototype de toute
relation amoureuse. La trouvaille de l'objet est, à proprement parler, une retrouvaille » [33], mais dans le même livre il consacrait plusieurs pages aux « phases de développement de l’organisation sexuelle » [34]. Il y distinguait les stades « oral-cannibalique » et « sadique-anal ». Il a ensuite parlé des stades « phallique » et « génital », et a expliqué une série de pathologies par la fixation à différents « stades prégénitaux ».

La logomachie barthésienne

Schopenhauer disait de Hegel que « de nombreux passages de son œuvre sont de ceux où l'auteur fournit les mots, et où le lecteur doit y mettre un sens » [35]. On peut dire la même chose de Barthes, Lacan, Kristeva et autres vedettes germanopratines des années 1960-80. Voici des échantillons que j’invite le lecteur à évaluer (les références renvoient au livre de Pommier, qui fournit toujours des références très précises).

« La langue est comme une Nature qui passe entièrement à travers la parole de l’écrivain, sans pour autant lui donner aucune forme, sans même le nourrir : elle est comme un cercle abstrait de vérités, hors duquel seulement commence à se déposer la densité d’un verbe solitaire » (p. 191).

« La langue, comme performance de tout langage, n'est ni réactionnaire ni progressiste; elle est tout simplement fasciste ; car le fascisme, ce n'est pas d'empêcher de dire, c'est d'obliger à dire » Leçon inaugurale au Collège de France, 1977 (p. 31).

« Le langage est une peau. Je frotte mon langage contre l’autre. C’est comme si j’avais des mots en guise de doigts, ou des doigts au bout de mes mots. [...] J’enroule l’autre dans mes mots, je le caresse, je le frôle, j’entretiens ce frôlage » (p. 171).

« L’écrivain est quelqu’un qui joue avec le corps de sa mère » (p. 204).

« Qu’est-ce que la signifiance ? C’est le sens en ce qu’il est produit sensuellement » (p. 206).

« Le plaisir du texte, c’est ça : la valeur passée au rang somptueux de signifiant » (p. 206).

Voyons de plus près le concept de « jouissance » dont Lacan a fait ses choux gras. Sollers, dans un texte sur Barthes, où il met en exergue : « La plus forte des transgressions, celle du langage » [comprenne qui pourra] écrit : « R.B. en lutte pour la reconnaissance de la jouissance, continent nouveau. Lacan : “Le droit à la jouissance, s’il était reconnu, relèguerait dans une ère dès lors périmée la domination du principe de plaisir.” Personne, comme R.B., n’a écrit de façon aussi directe, simple, amicale et juste de Sade : “La délicatesse sadienne… est une puissance d’analyse et un pouvoir de jouissance” » [36].

Selon le dictionnaire Robert, « jouïr » signifie : 1. Tirer plaisir de qqch. 2. Profiter pleinement des plaisirs que procure ce qu’on a. 3. Eprouver le plaisir sexuel.

Pour Barthes, « Le plaisir et la jouissance sont des forces parallèles, elles ne peuvent se rencontrer et entre elles il y a plus qu’un combat : une incommunication » (p. 230). Il écrit que les « textes de plaisir » et les « textes de jouissance » sont radicalement hétérogènes : « Texte de plaisir : celui qui contente, emplit, donne de l’euphorie ; celui qui vient de la culture, ne rompt pas avec elle, est lié à une pratique confortable de la lecture. Texte de jouissance : celui qui met en état de perte, celui qui déconforte (peut-être jusqu’à un certain ennui), fait vaciller les assises historiques culturelles, psychologiques du lecteur, la consistance de ses goûts, de ses valeurs et de ses souvenirs, met en crise son rapport au langage » (p. 164). « Le texte de jouissance doit être du côté d’une certaine illisibilité » (p. 165).

Pour Sollers, Barthes « c’est l’esprit des Lumières. C’est le plus anti-obscurantiste des intellectuels ou écrivains que j’ai pu rencontrer » [36]. Manifestement Sollers n’est pas souvent sorti de son tout petit monde parisien.

Des impostures intellectuelles

Barthes fait partie de ces intellectuels qui, durant les dernières décennies du XXe siècle, ont abusé de la naïveté de journalistes et d’enseignants de lettres et de sciences humaines. Sokal et Bricmont, dans leur magistral Impostures intellectuelles, ont montré que certains de ces intellectuels, qui parsemaient leurs ouvrages de notions de mathématiques et de logique, ne faisaient que bluffer. Lacan occupe la première place parmi eux, mais Julia Kristeva et Barthes font partie du même cercle. Kristeva dans Sèméiôtikè (1969, évidemment aux éd. du Seuil) avait présenté une théorie du langage poétique basée sur la théorie mathématique des ensembles. Sokal et Bricmont ont montré que Kristeva ne comprenait guère les concepts mathématiques qu’elle avait employés. Barthes, qui ne pouvait mieux les comprendre, écrivit dans sa recension : « Julia Kristeva change la place des choses : elle détruit toujours le dernier préjugé, celui dont on croyait pouvoir se rassurer et s'enorgueillir ; ce qu'elle déplace, c'est le déjà-dit, c'est-à-dire l'insistance du signifié, c'est-à-dire la bêtise ; ce qu'elle subvertit, c'est l'autorité, celle de la science monologique, de la filiation. Son travail est entièrement neuf, exact » [37]. Pommier note (p. 153) que Roland Barthes utilise d’innombrables adverbes destinés à souligner la rigoureuse exactitude de ses allégations, ce qui s’illustre ici par toujours et entièrement.

Tiphaine Samoyault, la biographe de Barthes, a recueilli des témoignages montrant que Barthes a été profondément atteint par la publication de Nouvelle critique ou nouvelle imposture de Picard. Elle écrit : « Barthes est réellement affecté. C’est le mot d’“imposture”, surtout qui le blesse, car il touche là où ça fait mal, la crainte d’être un imposteur étant chez lui constante » (p. 220). Sa crainte était parfaitement fondée.

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[1] Balland, 1978, 120 p. Rééd., Points, 2017.

[2] Thèse publiée l’année suivante sous forme de livre : Le Sur Racine de Roland Barthes. Nouvelle éd., revue et augmentée, aux éd. Eurédit, 2008, 498 p.

[3] René Girard : http://www.pseudo-sciences.org/spip.php?article1629

— Freud : http://www.pseudo-sciences.org/spip.php?article944

— http://www.pseudo-sciences.org/spip.php?article2579

[4] Roland Barthes par Roland Barthes. Œuvres complètes. Seuil, III 229.

[5] https://www.psychaanalyse.com/pdf/THEORIE_DU_TEXTE_ROLAND_BARTHES.pdf

[6] Samoyault, T. (2015) Roland Barthes. Seuil, p. 622.

[7] Voir : « Comment Lacan psychanalysait » : http://www.pseudo-sciences.org/spip.php?article1553

[8] Interview retranscrite et publiée au Seuil : Télévision, 1974, 72 p.

[9] Leçons d'introduction à la psychanalyse (1917), Œuvres complètes, PUF, XIV : 64.

[10] Abnormal Psychology. Ronald Press, 1930, p. 149. Cité par Borch-Jacobsen, M. & Shamdasani, S. (2006) Le dossier Freud. Les Empêcheurs de penser en rond, p. 180.

[11] Roland Barthes par Roland Barthes. Seuil, 1965, p. 61.

[12] Cité par R. Pommier (2017) Op. cit., p. 118.

[13] Ibidem, p. 112s

[14] Une vie divine. Gallimard, 2005, p. 421.

[15] Barthes ne cachait pas son homosexualité.

[16] Bouvard et Pécuchet, 1881 (posthume). Gallimard, Folio, 1979, p. 179s.

[17] Nouvelle suite des leçons d’introduction à la psychanalyse (1933). Œuvres complètes, PUF, XIX, p. 105

[18] “Ueber Triebumsetzungen, insbesondere der Analerotik” (1917). Gesammelte Werke, X 404.

[19] Œuvres complètes, III 826. Cité par Pommier p. 122.

[20] Sade, Fourier, Loyola. Œuvres complètes, III, p. 858s. Cité par Pommier, p. 114.

[21] L’interprétation du rêve (1900). Œuvres complètes, PUF, IV 403.

[22] L’Ethique (1677) Éthique II, Proposition XXXV, Scolie. Trad. Seuil, 1999.

[23] L’insu que sait de l’une-bévue, s’aile a mourre [sic], Ornicar? Bulletin périodique du champ freudien, 1978, 14 : 5.

[24] S/Z. Seuil, 1970, quatrième de couverture.

[25] Aus der Geschichte einer infantilen Neurose (1918) Gesammelte Werke, XII 128.

[26] Leclaire, S. (1968) Psychanalyser. Un essai sur l'ordre de l'lnconscient et la pratique de la lettre. Seuil.

[27] Télévision. Seuil, 1973.

[27] S/Z est le commentaire d’un récit de Balzac, Sarrasine, où il est question d’un sculpteur amoureux d’une cantatrice, Zambinella, qui ignore que cette personne est un castrat.

[28] 1970, p. 113. Notons au passage cet élément caractéristique du langage barthésien. Burnier et Rambaud écrivent : « La barre sépare les mots ennemis (l'un/l'autre), elle unit les mots associés (la transcription/rédaction, le mensonge/simulacre), elle équilibre des couples (économie/écologie, rapports/mode de production). La barre permet d'épaissir le brouillard dans de véritables retournements de sens. Ainsi dans la locution “Jeter le manche avant/après la cognée” » (Op. cit., p. 35).

[29] Nouvelle suite … Op. Cit., 1933, XIX 170.

[30] Lacan, J. (1973) Le Séminaire XI. Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse. Seuil, p. 62).

[31] Cit. in Pommier, Op. cit., p. 147.

[32] Œuvres complètes. PUF, VI : 161.

[33] Ibidem, p. 133 à 135.

[34] L’art d’avoir toujours raison. Rédigé en 1830-31. Publié posthume (1864). Trad., Éd. Circé, 1996, p. 25.

[35] http://www.philippesollers.net/RB.html (italiques de Sollers)

[36] L’amitié de Roland Barthes. Seuil, p. 36.

[37] “L’étrangère”. La Quinzaine Littéraire, 1970, 94 : 19.

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Deux sites pour d’autres publications de J. Van Rillaer sur la psychologie, la psychopathologie, l'épistémologie, les psychothérapies, les psychanalyses, etc.

1) Site de l'Association Française pour l'Information Scientifique: www.pseudo-sciences.org

2) Site de l'université de Louvain-la-Neuve :  https://moodleucl.uclouvain.be/course/view.php?id=9996

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Une enquête menée par une juge d’instruction française sur la détention au Gabon de deux Français, dont l’ancien directeur de cabinet du président Bongo Ondimba, provoque des remous. Les avocats des deux détenus s’inquiètent pour leur santé et dénoncent un règlement de comptes politique, mettant en cause le fils aîné du chef de l’État gabonais.
par Fanny Pigeaud

La sélection du Club

Billet de blog
Frontières intérieures, morts en série et illégalités
Chacun des garçons qui s'est noyé après avoir voulu passer la frontière à la nage ou d’une autre manière dangereuse, a fait l’objet de plusieurs refoulements. Leurs camarades en témoignent.
par marie cosnay
Billet de blog
Melilla : violences aux frontières de l'Europe, de plus en plus inhumaines
C'était il y a deux jours et le comportement inhumain des autorités européennes aux portes de l'Europe reste dans beaucoup de médias passé sous silence. Vendredi 24 juin plus de 2000 personnes ont essayé de franchir les murs de Melilla, enclave espagnole au Maroc, des dizaines de personnes ont perdu la vie, tuées par les autorités ou laissées, agonisantes, mourir aux suites de leurs blessures.
par Clementine Seraut
Billet de blog
Exilés morts en Méditerranée : Frontex complice d’un crime contre l’humanité
Par son adhésion aux accords de Schengen, la Suisse soutient l'agence Frontex qui interdit l'accès des pays de l'UE aux personnes en situation d'exil. Par référendum, les Helvètes doivent se prononcer le 15 mai prochain sur une forte augmentation de la contribution de la Confédération à une agence complice d'un crime contre l'humanité à l'égard des exilé-es.
par Claude Calame
Billet de blog
Pays basque : le corps d’un migrant retrouvé dans le fleuve frontière
Le corps d’un jeune migrant d’origine subsaharienne a été retrouvé samedi matin dans la Bidassoa, le fleuve séparant l’Espagne et la France, ont annoncé les autorités espagnoles et les pompiers français des Pyrénées-Atlantiques.
par Roland RICHA