Anna O. : le cas paradigmatique de la psychanalyse

Freud a souvent présenté la thérapie d’Anna O. comme le paradigme de sa psychanalyse. Il a toujours prétendu que cette thérapie avait été un plein succès. Des historiens ont découvert qu’il avait menti : en voyant que l’état d’Anna O. se détériorait, Breuer l’a envoyée dans un institut psychiatrique. En outre, Freud a inventé l’histoire de l’amour de transfert qui aurait fait fuir Breuer.

Lorsque Freud faisait un exposé général de ses conceptions, il commençait souvent par présenter le traitement d’une Viennoise de 21 ans, Bertha Pappenheim, qui avait été traitée par son mentor, Josef Breuer. Le cas avait été publié pour la première fois en 1895, sous le pseudonyme d’Anna O., dans Études sur l’hystérie [1]. Ainsi, dans ses célèbres conférences faites aux Etats-Unis en 1909, Freud racontait : « Si c’est un mérite d’avoir appelé la psychanalyse à la vie, alors ce n’est pas mon mérite. Je n’ai pas pris part aux premiers débuts de celle-ci. J'étais étudiant, et occupé à passer mes derniers examens, lorsqu'un autre médecin viennois, le Dr. Joseph Breuer, appliqua le premier ce procédé sur une jeune fille malade d'hystérie (de 1880 à 1882). Occupons-nous donc en premier lieu de cette histoire de malade et de traitement » [2].
Breuer avait traité la patiente en s’inspirant de conceptions de son ami Moritz Benedikt, chef du Service de neurologie de la policlinique générale de Vienne. Celui-ci estimait qu’une série de troubles mentaux et physiques trouvent leur origine dans des « secrets pathogènes » et que la guérison pouvait s’obtenir en les mettant au jour.
La patiente avait consulté Breuer pour une toux opiniâtre, qu’il qualifia d'« hystérique ». Peu après, d'autres symptômes apparurent, notamment un strabisme convergent et des troubles de la vision. Breuer s'est alors occupé intensément de la patiente. Des troubles de plus en plus théâtraux se sont développés : états de stupeur, refus d'alimentation et de boisson, périodes de mutisme et de surdité hystériques, crises d'angoisse, paralysie de plusieurs parties du corps, anesthésies diverses, troubles du langage (Anna ne pouvait plus comprendre ni parler sa langue maternelle et ne s'exprimait qu'en anglais), hallucinations, dédoublement de la personnalité…
Breuer était un spécialiste de médecine interne, qui avait commencé sa carrière par de brillantes recherches de physiologie. En 1868, travaillant au laboratoire d'Ewald Hering, il avait découvert le rôle du nerf vague dans le mécanisme de la respiration (aujourd'hui encore cette découverte porte le nom de « réflexe de Hering-Breuer »). En 1875, il fut nommé Privatdozent à l'université de Vienne. En 1894, il fut élu à l'Académie viennoise des sciences. Son incursion dans le domaine de la psychopathologie fut de courte durée, malgré la réalisation d'une étonnante psychothérapie.

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Bertha Pappenheim

Le traitement d’Anna O.
Breuer a traité Anna O. de décembre 1880 à juin 1882. Durant un an et demi, il a passé plus de mille heures en sa compagnie [3], une durée qui annonce celle des cures freudiennes. En 1882, il parle de la patiente à Freud — qui, contrairement à ce que croient certains, ne l'a jamais rencontrée.
Anna O. se mettait elle-même en état d'hypnose. (En 1880, l'hypnotiseur Carl Hansen avait suscité un intérêt considérable à Vienne pour l'hypnose et les états étranges qu'elle pouvait provoquer). Quand Anna était en hypnose, Breuer l'invitait à remonter dans le passé pour découvrir le point de départ de ses symptômes. L'exemple par excellence de cette méthode est l'analyse d'une « impossibilité » temporaire de boire. En plein été, durant six semaines, Anna disait ne pouvoir s'abreuver que par des fruits, notamment des melons. En état hypnotique, elle raconta que sa répugnance avait commencé après avoir vu le petit chien de sa dame de compagnie boire dans un verre d'eau. À ce moment-là, voulant rester polie, elle n'avait rien dit. Une fois terminé son récit à Breuer, elle demanda à boire et but sans difficulté.
Breuer a déduit de cette belle histoire et quelques autres du même genre que les somatisations hystériques sont des conversions somatiques d'émotions qui n'ont pu s'éliminer par la voie normale de l'action. Il a estimé que le traitement de ce type de symptômes, voire de tous les troubles névrotiques, doit passer par la prise de conscience de souvenirs et la décharge (Entladung) des affects bloqués qui s’y rapportent. Il a appelé son procédé la « méthode cathartique ». La patiente elle-même l'avait baptisé « talking cure », la cure par la parole.


Le résultat de la thérapie selon Breuer et Freud
Dans sa publication, Breuer affirme que les symptômes disparurent les uns après les autres. Après une dernière séance, où Anna se rappela l'hallucination d'un serpent s'avançant vers elle pour la mordre, « elle fut désormais libre de tous les innombrables troubles, pris isolément, qu’elle avait présenté auparavant. Elle quitta ensuite Vienne pour un voyage, mais elle eut toutefois besoin encore d’un assez long temps avant d’avoir trouvé tout son équilibre psychique. Depuis elle jouit d’une parfaite santé » [4].
Freud, dans toutes les présentations qu'il fera du prototype de la cure psychanalytique, affirmera que « tous » les symptômes d'Anna O. disparurent grâce au rappel de souvenirs accompagnés des émotions qui s'y trouvaient liées. Par exemple, 43 ans après les faits, il écrira dans son autobiographie : « Par ce procédé, Breuer réussit, au prix d’un long et pénible travail, à libérer sa malade de tous ses symptômes. La malade avait guéri et elle était restée depuis lors en bonne santé » [5].


Des détails intrigants
Le lecteur des Études sur l'hystérie peut s'étonner que Breuer, qui avait réussi à traiter avec un total succès un cas aussi grave, n'ait pas continué à pratiquer la psychothérapie.
Il peut aussi s'étonner du délai entre cette impressionnante guérison (1882) et sa publication (1895) : 13 ans !
Il peut encore s'étonner de lire, dans l'autobiographie de Freud, que c'est Freud qui a eu l'idée de publier le cas et que lorsqu'il en fit la proposition à Breuer — qui avait cependant déjà une longue pratique de publications scientifiques — celui-ci « se rebella au début violemment » [6]. Bizarre n'est-ce pas ?


Premières révélations sur les résultats réels
En 1925, Jung révèla, dans un séminaire donné à Zurich, que Freud lui avait confié qu'en réalité la malade n'avait pas été guérie [7]. Le 2 juin 1935, Freud écrivit à son ami Stéphane Zweig que Breuer avait abandonné le traitement d'Anna O. alors que la patiente allait encore très mal et qu'« elle lutta encore pendant des mois, dans un sanatorium, avant de recouvrer la santé ».
En 1953, Ernest Jones, ami fidèle et biographe de Freud, évoqua ce qui était devenu un secret de polichinelle dans le milieu freudien : « L'état de la pauvre malade ne s'améliora pas autant que le laisserait supposer l'observation écrite de Breuer. Elle fit plusieurs rechutes et dut être placée dans une maison de santé à Gross-Enzensdorf. Un an après qu'il eut cessé de la soigner, Breuer confia à Freud qu'elle était tout à fait détraquée, et qu'il lui souhaitait de mourir et d'être ainsi délivrée de ses souffrances » [8].


La découverte de Henri Ellenberger
Ellenberger, le célèbre historien de la psychiatrie, a voulu faire toute la clarté sur le cas princeps de la cure psychanalytique. Ayant trouvé une photo de Bertha, il réussit à identifier le photographe, lequel avait habité non loin du sanatorium Bellevue, à Kreuzlingen, près du lac de Constance. Il trouva dans les archives du sanatorium un rapport de Breuer à l’intention du directeur de l’établissement et une série de documents qui montraient incontestablement que le récit publié par Breuer — et que Freud ne cessera de répéter — est une tromperie parfaitement consciente [9]. Au bout d'un an et demi d'essais thérapeutiques, Breuer s'était occupé de faire admettre Anna O. dans ce sanatorium. Il écrivait qu'à la fin de son traitement, alors qu'il pratiquait chaque soir la « cure par la parole », l'état de la patiente s'était aggravé « pour des raisons inexplicables ». Le médecin qui avait examiné Anna O. à son arrivée à Kreuzlingen notait, dans son rapport, les « traits hystériques » de la malade et « ses jugements dénigrants sur l'inefficacité de la science à l'égard de ses souffrances ». Anna O. a fait de longs séjours dans cette clinique : en 1882, de 1883 à 1884, en 1884, en 1885 et en 1887. La lecture des archives qui la concernent, ignorées pendant près de quatre-vingt-dix ans, a conduit Ellenberger à devoir conclure : « Le “prototype d'une guérison cathartique” ne fut ni une guérison ni une catharsis. Anna O. était devenue une morphinomane grave qui avait conservé une partie de ses symptômes les plus manifestes ». (Au cours du « traitement par la parole », Breuer avait prescrit de la morphine pour calmer une névralgie faciale, un détail passé sous silence dans les Études sur l'hystérie).

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Le sanatorium Bellevue


Autres découvertes
D'autres chercheurs, comme Albrecht Hirschmüller [10], ont poursuivi les investigations entamées par Ellenberger. Ils ont découvert par exemple que Bertha Pappenheim, entre ses séjours à Kreuzlingen, fit au moins trois séjours prolongés dans la clinique d'Inzensdorf, où Breuer l'avait fait interner une première fois en 1881.
Ils ont également appris qu'elle était une amie de la fiancée de Freud et que son père était le tuteur de la future femme de Freud. La correspondance de Freud avec sa fiancée montre qu'il a suivi l'évolution de Bertha depuis le traitement de Breuer jusqu'à ses différents séjours en institut psychiatrique. En 1883, Freud écrivait à sa fiancée que Breuer lui avait confié « qu’il souhaiterait [que Bertha] soit morte afin que la pauvre femme soit délivrée de ses souffrances. Il dit qu’elle ne se remettra jamais, qu’elle est complètement détruite » [11].
Un siècle après la publication du cas, Mikkel Borch-Jacobsen a fait le point sur toute l'affaire dans un ouvrage qui se lit comme un roman policier : Souvenirs d'Anna O. Une mystification centenaire [12].

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Anna O. n'a nullement été guérie, ni même améliorée par la « méthode cathartique ». Entre le moment où Breuer la reçoit une première fois pour une toux rebelle et le moment où il l'envoie à Kreuzlingen, un an et demi plus tard, sa santé mentale n'a fait que se détériorer. Breuer et Freud ont maquillé un échec évident en éclatante réussite.


Le mensonge sur l’« amour de transfert »

Freud a développé une herméneutique basée sur la découverte de pulsions sexuelles réprimées ou refoulées. Or le cas fondateur de sa psychanalyse apparaissait, dans le texte de Breuer, comme « asexué ». Freud a inventé des faits de manière à montrer que ce cas avait lui aussi une base sexuelle. Borch-Jacobsen et Sonu Shamdasani ont présenté des détails de cette construction dans Le Dossier Freud [13]. Nous reprenons ici une partie du résumé publié dans Le Livre noir de la Psychanalyse [14]. 

Dans ses publications, Freud a prétendu à plusieurs reprises qu’Anna O. avait manifesté de l’amour pour Breuer : « il s'était brusquement mis en place chez la jeune fille un état d’“amour de transfert” pour lequel Breuer n'établissait pas de relation avec le fait qu'elle fût malade, de sorte que, atterré, il se retira d'elle » [15]. Freud, dans sa lettre du 31 octobre 1883 à sa fiancée, a raconté que Breuer, de qui il tenait l’histoire, s’était entiché de sa patiente et qu’il avait dû interrompre le traitement lorsque sa femme avait commencé à être jalouse du temps qu’il lui consacrait [16]. Dans la correspondance avec sa fiancée, nulle mention d’un amour de Bertha pour Breuer. Freud a inversé les rôles pour suggérer la nature sexuelle de l’« hystérie » d’Anna O.

Freud insistait beaucoup sur le fait que Breuer ne lui avait rien dit à ce sujet et qu’il avait dû reconstruire l’épisode après coup : « Breuer ne m’a fait à ce sujet aucune communication directe, mais il m’a fourni à divers moments suffisamment de points de repère pour justifier ces recoupements » [17]. Faux ! Breuer lui avait dit franchement de quoi il s’agissait. Freud n’avait donc aucune raison de déployer ses soi-disant talents de détective. L’histoire de « l’amour de transfert » de Bertha Pappenheim est une interprétation complètement arbitraire de Freud !

Freud avait déjà menti de façon éhontée au sujet d’autres observations et résultats, notamment ceux de sa thérapie par la cocaïne [18]. Il allait continuer à mentir pour construire ce que son professeur de psychiatrie, Richard von Krafft-Ebing, avait qualifié de « conte scientifique ». Il n’est pas abusif de l’appeler le Docteur Fraude.

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Références
[1] Breuer, J. & Freud, S. (1895) Studien über Hysterie. Leipzig & Vienne. Trad., Etudes sur l'hystérie. Œuvres complètes. PUF, 2009, II, p. 39-65.
[2] De la Psychanalyse (1909). Trad. Œuvres complètes, PUF, X p. 5.
[3] Schweighofer F. (1987) Das Privattheater der Anna O., Munich: Reinhardt, p. 78, cité par Borch-Jacobsen, M. (1995) Souvenirs d’Anna O. Une mystification centenaire. Aubier, p. 50.
[4] Breuer, Études sur l’hystérie. Trad., Op. cit., p. 59.
[5] Autoprésentation (1925) trad., Œuvres complètes, PUF, XVII 68.
[6] Ibidem.
[7] Jung, C. (1989) Analytical Psychology. Notes of the Seminar given in 1925, éd. William McGuire, Princeton University Press, p. 16.
[8] Jones E. (1958) La Vie et l'œuvre de Sigmund Freud. Trad., Paris, PUF, t. 1, p. 248. (Il s'agissait en fait du sanatorium d'Inzensdorf).
[9] Ellenberger H. (1974) À la Découverte de l'inconscient. Trad., éd. Simep, p. 403-409. — Ellenberger H. (1972) Histoire d'Anna O. Etude critique avec documents nouveaux. Rééd. dans Médecines de l'âme. Fayard, 1995, p. 329-352.
[10] Hirschmüller A. (1989) The Life and Work of Josef Breuer : Physiology and Psychoanalysis. New York : University Press. Trad., Josef Breuer. PUF, 1991.
[11] Cité par J. Forrester (1986) The true story of Anna O. Social Research, 53 : 341.
[12] Éd. Aubier, 120 p.
[13] Le dossier Freud. Enquête sur l’histoire de la psychanalyse. Paris : Les Empêcheurs de penser en rond, 510 p.Présentation: http://www.pseudo-sciences.org/spip.php?article583
[14] Borch-Jacobsen, M. (2005) La vérité sur le cas de Mlle Anna O. In C. Meyer et al., Le livre noir de la psychanalyse. Les Arènes, p. 29s.
[15] Autoprésentation (1925) Œuvres complètes, XVII 74.

[16] Ce sont Peter Swales et John Forrester qui ont publié le contenu de cette lettre malgré la censure qui pesait sur elle à l’époque.
[17] Contribution à l’histoire du mouvement psychanalytique. Trad., Œuvres complètes, PUF, XII 254.
[18] Israëls, Han (2005) Freud cocaïnothérapeute. In C. Meyer et al., Le livre noir de la psychanalyse. Les Arènes, p. 67-71. Poche : 88-92.

Deux sites pour d’autres publications de J. Van Rillaer sur la psychologie, la psychopathologie, l'épistémologie, les psychothérapies, les psychanalyses, etc.

1) Site de l'Association Française pour l'Information Scientifique: http://www.pseudo-sciences.org

2) Site à l'univ. de Louvain-la-Neuve: https://moodleucl.uclouvain.be/course/view.php?id=9996

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