Ex-freudien : van Renterghem, Fondateur de l’Association néerlandaise de Psychanalyse

Le médecin hollandais A. Van Renterghem est venu à la psychothérapie par l’hypnose. En 1887 il fonde un « Centre de psychothérapie » à Amsterdam. En 1907 il se met à la psychanalyse. Il rencontre Freud. En 1917 il fonde l’Association néerlandaise de Psychanalyse. Quelques années plus tard, il délaisse l’analyse freudienne au profit d’une psychothérapie relativement directive, jugée plus efficace.

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van Renterghem (1845-1939)

La Hollande très tôt accueillante à la psychanalyse

Le 12 mai 1911, Freud écrit à Jung : « Je vous ai peut-être déjà écrit que des traductions françaises de mes œuvres immortelles sont entreprises en deux endroits ». Jung répond : « Je vous congratule de tout cœur pour le succès français, quoique je n’attende rien des Français ; il n’y a pas de moelle. Comme vous le dites très justement, les Hollandais sont de loin meilleurs » [1].

En effet, en France le premier article sur la psychanalyse paraît seulement en 1911 : « Le “rapport affectif” dans la cure des psychonévroses ». Il est du Dr Morichau-Beauchant, premier adepte de Freud, qui se ralliera peu de temps après à Jung [2]. Aux Pays-Bas, Auguste Stärcke pratique l’analyse freudienne dès 1905 et publie des articles. En 1907 Albert van Renterghem pratique également la psychanalyse. En 1911, il participe au 3e congrès international de Psychanalyse à Weimar, où il rencontre Freud et Jung. La même année Jan van Emden va à Vienne se former chez Freud.

Freud écrit dans Contribution à l’histoire du mouvement psychanalytique : « En Hollande, l'analyse trouva très tôt une possibilité d’accès grâce à des relations personnelles ; van Emden, van Ophuijsen, van Renterghem (“Freud en zijn school”, 1913) et les deux Stärcke, y exercent avec succès une activité théorique et pratique » [3]. Freud souligne que la Hollande est, en Europe, le premier pays où une Université a officiellement reconnu ses conceptions : en février 1914, le psychiatre Gerbrand Jelgersma, recteur de l'Université de Leyde, a fait son discours inaugural sur la psychanalyse (« Ongeweten geestesleven ») et déclare accepter l'ensemble de la théorie freudienne. Quatre ans plus tard, Freud écrit à Abraham : « Les Hollandais prennent maintenant les choses au sérieux. Nous avons récemment reçu d'eux tout un lot de comptes rendus sur des travaux et écrits polémiques hollandais » (18-1-1918). La psychanalyse prospère. En 1920, le 6Congrès international de Psychanalyse est organisé à La Haye. Il compte 62 membres, dont 16 Hollandais.

Le chemin de Damas de van Renterghem [4]

van Renterghem est un médecin généraliste hollandais (diplômé en 1872). En 1886, une lecture agit comme une révélation : Le somnambulisme provoqué de Henri Beaunis (professeur de physiologie à l’université de Nancy et membre de l’École d’hypnose de Nancy). van Renterghem lit ensuite plusieurs livres sur l’hypnose et se rend en 1887 chez le docteur Ambroise Liébeault. À cette époque, « le bon père Liébeault » traitait, pour diverses maladies, 25 à 40 patients par jour, surtout des paysans et des ouvriers. Il traitait plusieurs personnes en public dans un vieux hangar aux murs blanchis à la chaud, sans se soucier du bruit. Il fixait le patient dans les yeux en lui répétant qu’il avait de plus en plus sommeil et, dès que le patient était légèrement hypnotisé, il l’assurait que ses symptômes avaient disparu [5].

van Renterghem fut séduit. Il écrira longtemps après, dans son autobiographie : « Mon voyage à Nancy était devenu mon chemin de Damas. À partir de ce moment, j'ai voulu me consacrer au traitement médical par des moyens psychiques. [...] Grâce à Liébeault, j'avais appris à connaître une nouvelle arme, une arme toute simple et cependant plus efficace contre des états de maladie que beaucoup de médicaments : la parole ! ». Connaissant parfaitement le français (il avait fait ses humanités à l’Athénée royal de Liège), il traduit Hypnose, suggestion, psychothérapie (1891) de Berheim.

Le « Centre de psychothérapie »

De retour de Nancy, il fonde en 1887 avec le médecin Frederik van Eeden un institut de psychothérapie (Inrichting voor Psychotherapie) à Amsterdam. Il précise que c’est une « clinique pour l’utilisation de l’hypnotisme thérapeutique ». Quelques années plus tard le nom deviendra : « Institut Liébeault ». van Renterghem collabore durant cinq ans avec van Eeden, qui finira par abandonner la thérapie pour la carrière d’écrivain [6]. van Eeden sera remplacé par A. van der Chijs, formé à la psychiatrie par Jelgersma et à la psychanalyse par Jung. Le bâtiment est vaste : il comporte des salles d’attente et d’examen, des bureaux, une bibliothèque et 26 chambres pour des malades.

Le premier patient arrivé au centre était un livreur souffrant de rhumatisme. van Renterghem ne parvint pas à l’hypnotiser, pas plus que le deuxième arrivé. Au moment où il allait les congédier, sa belle-mère vint à passer. Il avait réussi le matin même à faire cesser son mal de tête par hypnose. Il demanda alors à sa belle-mère de « jouer » un instant le rôle d’hypnotisée. Ainsi les deux patients virent comment faire et réussirent à entrer en hypnose.

Au début van Renterghem imitait Liébeault : il réunissait plusieurs patients dans un même local. Couché sur un divan, le patient se détendait le mieux possible, van Renterghem mettait la main sur son front pendant cinq minutes et parlait de façon apaisante. Par la suite, compte tenu du fait qu’il traitait surtout des patients de classe supérieure, van Renterghem et van Eeden reçurent un patient à la fois. Le succès alla grandissant. On venait de plus en plus loin. Au début du XXe siècle, on traitait dans cet institut environ 1800 patients par an. van Renterghem disait obtenir 75% de guérisons ou d’améliorations sensibles pour certains troubles somatiques — comme les dorsalgies et les céphalées — et surtout pour des troubles psychiques comme le manque de concentration, l’apathie et l’insomnie.

En 1887 van Renterghem parlait d’« hypnose » et en 1889 — afin se distinguer des hypnotiseurs de spectacle — de « psychothérapie suggestive ». En 1889, au Congrès international sur l’hypnotisme à Paris, il utilisa du mot « psychothérapie » [7]. À partir de 1894, il emploiera toujours ce vocable. En 1898 il publie un livre sur Liébeault et son École (Liébeault en zijn school). Parmi les adhérents de cette école, il cite Breuer et Freud pour l’Autriche.

Van Renterghem psychanalyste

En 1907, il commence à pratiquer la psychanalyse. En 1911 il participe au 3e Congrès international de psychanalyse à Weimar. Il y rencontre Freud et Jung. C’est surtout le second qui l’impressionne. Il décide de faire une analyse didactique chez lui. Il avoue que le choix est en partie une question d’argent : Jung demandait 20 francs la séance, Freud le double, 50 couronnes.

La didactique dure deux mois, durée courante à l’époque. van Renterghem croit alors que la psychanalyse est une révolution pour le traitement des névroses et une nouvelle science qui servira la psychologie, la pédagogie et la sociologie. Il est toutefois irrité par l’atmosphère religieuse que les Pères de l’Église psychanalytique instaurent autour d’eux. Au sujet de Jung, qui l’avait d’abord enthousiasmé, il écrit : « Le Séminaire de Jung me passionnait modérément. Le semeur déambulait dans la pièce à la manière d'un ours, commentant un des Trois essais sur la théorie de la sexualité de Freud et demandant l'avis de l'assemblée. Tout cela me faisait penser aux disputes des Pères de l'Eglise sur les commentaires des Évangiles, à ceci près qu’ils le faisaient après la mort du Christ, alors que le Sauveur était encore vivant et résidait à Vienne. Le jeune consacré que j’étais trouvait cela embarrassant. J’étais agacé par la promenade dans le jardin de l’apôtre Jung, entouré de disciples pendus à ses lèvres, craignant de perdre un seul mot de celui qui avait reçu la grâce. J’y voyait une sorte de comédie ».

Freud plutôt que Jung

van Renterghem a été fort ébranlé par le conflit entre Freud et Jung. Il écrira dans son autobiographie : « Je fus choqué par la violence avec laquelle Jung s’opposa au créateur de la psychanalyse. C’est ainsi que j’éprouvai la révolte du fils contre le père, du prince contre le roi régnant. Je songeai aux soirées de séminaire chez Jung, à ses réceptions dans le jardin, au cortège de ses satellites qui formaient un cercle autour de lui comme les douze disciples du Sauveur ! Je fus envahi de doutes sur les conceptions de Jung qui contredisaient la doctrine de Freud. Je me demandais qui a raison ».

Finalement il opte pour le freudisme et va, durant quelques années, y jouer un rôle de premier plan. En 1913 il publie le premier livre en néerlandais sur Freud : Freud en zijn school : Nieuwe banen der psychologie (Freud et son École : Nouvelles voies de la psychologie). En 1917 il fonde avec d’autres analystes l'Association néerlandaise de Psychanalyse (Nederlandsche Vereeniging voor Psychoanalyse). Il en est le premier président. L’année suivante il publie la traduction néerlandaise des Leçons d’introduction à la psychanalyse (1917) de Freud (traduites en français en 1922). L’Association néerlandaise organise en 1920 le 6e Congrès international de Psychanalyse à La Haye.

L’abandon de la psychanalyse

Durant les années qui suivent, van Renterghem constate qu’au cours de ses traitements il intervient beaucoup plus que ne devrait le faire un freudien. Plusieurs comportements de collègues analystes le choquent. Il écrit : « leur pratique était mauvaise, lente et les tarifs étaient insensés ». Dans son institut, il laisse la psychanalyse à son collaborateur Van der Chijs et en vient à pratiquer « une psychothérapie plus simple », en fin de compte plus efficace et moins coûteuse.

Le déclin de la psychanalyse en Hollande

La carrière de van Renterghem est à l’image des étapes du freudisme aux Pays-Bas : pratique de l’hypnose, enthousiasme pour la psychanalyse suivi de son abandon au profit de psychothérapies plus efficaces et moins coûteuses. Aujourd’hui, alors qu’elle fête ses 100 ans d’existence, l’Association néerlandaise de psychanalyse ne compte plus qu’une centaine de praticiens [8].

J’ai suivi de près cette évolution, qui a fondamentalement marqué ma carrière. En 1968, alors que j’étais assistant à l’université de Louvain, mon patron m’a envoyé pour six mois à l’université de Nimègue. Psychologue clinicien formé essentiellement au freudo-lacanisme, j’ai alors travaillé dans un département de psychologie clinique où la psychanalyse avait déjà périclité.

1968 a été l’année de la remise en question des autorités. À Paris, Lacan surfait avec succès sur la vague de la contestation au nom de l’absolue primauté du Sujet et du Désir. Il déculpabilisait à tout crin l’exaltation du Moi et la « jouissance » [9]. De leur côté, les psychologues hollandais voyaient dans la psychanalyse une idéologie bourgeoise, qui faisait le jeu des détenteurs de pouvoir, en donnant invariablement des explications intra-personnelles (pulsions inconscientes, fixation anale, complexes d’Œdipe et de castration, etc.) et en négligeant les facteurs socio-économiques du mal-être et de troubles mentaux.

Une autre critique des Hollandais portait sur la scientificité du freudisme. Freud avait généralisé à outrance, en particulier concernant la sexualité et les tendances œdipiennes. Sa façon de manier le concept d’inconscient lui avait permis d’expliquer absolument n’importe quels actes, rêves et fantasmes, et de renvoyer toute objection à des « refoulements » de celui qui les énonce. Karl Popper avait développé ces questions dans un livre paru en 1963, Conjectures and Refutations. La question des critères de scientificité — surtout celui de la réfutabilité — était l’objet de nombreuse discussions.

Une troisième critique portait sur l’efficacité. Plusieurs recherches — la plus célèbre, parue en 1952, était de Hans Eysenck [10] — montraient que les résultats des différentes psychothérapies étaient alors relativement équivalents. C’était une mauvaise nouvelle pour la psychanalyse, la plus coûteuse en temps et en argent. Pour les Hollandais, davantage soucieux du rapport coûts-bénéfices que de l’éclat des discours, la cure freudienne avait fait son temps. L’approche comportementale, alors toute récente, apparaissait plus efficace, au moins pour traiter les troubles anxieux. Dans les années qui suivirent, les Pays-Bas sont devenus le pays où il y a le plus de cognitivo-comportementalistes par rapport au nombre d’habitants.

Notons enfin que la psychanalyse garde du succès dans les pays (France, Argentine) où s’est développé le lacanisme. Aux Pays-Bas, le lacanisme n’a jamais eu de succès. Alors que beaucoup d’intellectuels français considèrent l’obscurantisme lacanien comme la manifestation d’une « profondeur » réclamant une longue initiation, les intellectuels hollandais y voient, tout simplement, la marque du charlatanisme.

Notes

[1] Freud-Jung, Correspondance. Trad., Gallimard, 1975, tome 2, p. 175s.

[2] de Mijolla, Alain (1982) La psychanalyse en France. In : R. Jaccard, éd., Histoire de la psychanalyse. Hachette, p. 13.

[3] 1914, Gesammelte Werke, X, p. 72. Trad., Œuvres complètes, PUF, XII, p. 277.

[4] L’essentiel des informations ici présentées sur van Renterghem proviennent de l’article de Christien Brinkgreve (professeure à l’université d’Utrecht) “Het eerste nederlandse Instituut voor Psychotherapie”, Vrij Nederland. Bijvoegsel 7, Freud, 1979, p. 20-25.

[5] Ellenberger, Henri (1974) A la découverte de l'inconscient. Histoire de la psychiatrie dynamique. Éd. Simep, p.76.

[6] Son roman le plus célèbre De Kleine Johannes a été traduit sous le titre Le petit Jean, avec une préface de Romain Rolland (éd. Rieder, 1921).

[7] Ellenberger note que c’est la première fois que ce terme (forgé par le médecin anglais Daniel Hack Tuke) est utilisé dans un congrès (Op. cit., p. 625).

[8] http://www.nvpa.nl/

[9] Voir p. ex. la conclusion de son séminaire « L’éthique de la psychanalyse » (1960) : « Je propose que la seule chose dont on puisse être coupable, au moins dans la perspective analytique, c’est d’avoir cédé sur son désir. […] Ce que j’appelle céder sur son désir s’accompagne toujours dans la destinée du sujet de quelque trahison » (Le Séminaire. Livre VII. Seuil, 1986, pp. 368, 370).

[10] « The effects of psychotherapy : An evaluation », Journal of Consulting Psychology, 16 : 319-324.

Pour d’autres déconvertis du freudisme et du lacanisme,

voir le film de Sophie Robert : http://www.dailymotion.com/video/x37mnmz

Deux sites pour d’autres publications de J. Van Rillaer sur la psychologie, la psychopathologie, l'épistémologie, les psychothérapies, les psychanalyses, etc.

1) Site de l'Association Française pour l'Information Scientifique:

www.pseudo-sciences.org

2) Site de l'université de Louvain-la-Neuve

1° Taper dans Google : Moodle + Rillaer + EDPH

2° Cliquer sur : EDPH – Apprentissage et modification du comportement

3° A la page suivante, cliquer “Oui” à : "Règlement"

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