Souvenirs illusoires 9. Pourquoi les imagine-t-on ?

Se souvenir c’est construire des idées et des images mentales à partir d'événements, dont certains ne se sont pas réels. Bartlett l’a montré expérimentalement dès 1932. Une erreur fréquente concerne la source d’informations. Des rêves et d’autres images mentales sont des sources de faux souvenirs. Des personnes produisent facilement ces illusions. Des psys peuvent les favoriser ou les renforcer.

Se souvenir d'événements, ce n'est pas tout simplement amener à la lumière de la conscience des photos rassemblées dans l'Inconscient comme dans un album, c'est « construire » des significations et des images mentales à partir d'événements — dont certains ne se sont pas réellement produits. Nos souvenirs sont composés de faits et de fictions, en proportions variables selon le type de souvenirs et le contexte de leur évocation. Ils présentent des lacunes, des déformations — parfois considérables — et même de pures inventions.

Aujourd'hui tous les psychologues scientifiques s'accordent sur cette conception « constructiviste » de la mémoire, conception déjà bien argumentée dans un ouvrage de Frederic Bartlett paru en 1932 [1]. Ce psychologue anglais s'était basé sur une expérience que chacun de nous peut facilement reproduire. Il avait lu à plusieurs personnes une vieille légende indienne. Ensuite, il avait demandé aux participants de restituer, à différents moments, le récit entendu. Il avait observé, au cours des restitutions successives, des modifications parfois très importantes du récit. Beaucoup d'éléments n'étaient pas rappelés, tandis que d'autres étaient ajoutés, souvent pour rendre l'histoire plus cohérente. Autre exemple : Bartlett présente à une personne un dessin, puis demande de le dessiner de mémoire. Ce deuxième dessin est montré à une autre personne, qui est invitée à le dessiner de mémoire, etc. Dans une illustration célèbre, les participants sont passés d’un hiéroglyphe égyptien à un chat en passant par une figure difficilement identifiable. Bartlett a mis en évidence que plus le nombre de passage était important, plus des détails, parfois importants étaient modifiés.

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On peut comprendre qu'une image mentale donne lieu à un faux souvenir, comme dans le cas des nombreux Hollandais qui croient avoir vu à la télévision le Boeing s'encastrer dans un immeuble près d'Amsterdam alors qu’il n’existe aucune photo de l’événement. Mais comment comprendre les faux souvenirs extravagants organisés en longues séquences ?

L’erreur de la source

Un processus qui concerne un nombre important de souvenirs est « l'erreur de la source » (parfois appelé « transfert inconscient ») : on se souvient correctement d'informations, mais on se trompe sur leur provenance. Exemple. En Australie, une femme se fait violer. Elle se souvient parfaitement du visage de son agresseur. Sa description permet d'arrêter Donald Thompson, un psychologue. Celui-ci a un alibi indiscutable : quelques minutes avant l'heure du viol, il était interviewé en direct à la télévision. La victime s'est rappelé le visage du psychologue, mais elle s'est trompée quant à la source de son souvenir : la source n'est pas le viol, mais l'émission de télévision qu'elle a vue quelques minutes plus tôt [2].

L'erreur de la source peut porter sur des rêves. Certains faux souvenirs sont des rêves remémorés comme étant des événements réels. On constate par exemple que beaucoup de récits d'enlèvements par des extraterrestres ressemblent à des rêves. Voici un récit typique : « Je me suis mis au lit. J'ai senti un chatouillement sur le côté, puis j'ai eu cette vision : j'étais dans la cuisine, j'ai ouvert la porte et j'ai vu l'extraterrestre. Il était grand. Il portait un vêtement bleu. Il avait une tête étroite, de grands yeux. Il était chauve, sa peau était lumineuse. Il me fixait intensément. J'étais paralysé. »

Des hallucinations sont également à la source de faux souvenirs. Environ 2 % des personnes font, au moins une fois dans leur vie, l'expérience d'une hallucination : elles entendent une voix, elles revoient un de leurs chers disparus [3]. Ces personnes ne souffrent pas nécessairement de troubles mentaux : une privation importante de sommeil ou une longue activité monotone (par exemple la conduite d'une voiture dans le désert) peuvent provoquer des hallucinations. Ces phénomènes sont de la même famille que les rêves. Les hallucinations sont en quelque sorte des rêves à l'état d'éveil.

Deux situations sont régulièrement au départ d'hallucinations et dès lors de faux souvenirs : la phase de l'endormissement (on parle alors d'hallucinations ou d'illusions « hypnagogiques ») et celle du réveil. Durant ces phases, certaines personnes sont sujettes au phénomène de la « paralysie du sommeil » : elles se sentent incapables de bouger, elles éprouvent parfois de la suffocation et de l'angoisse, elles peuvent avoir alors des hallucinations effrayantes.

L’effet de la visualisation mentale

On a pu montrer expérimentalement que le simple fait d'imaginer un événement amène certaines personnes à croire qu'elles ont réellement vécu cet événement dans le passé [4]. Un exemple. Mazzoni et Memon ont demandé à des étudiants anglais de participer à des séances de visualisation mentale de scènes qui ont pu se produire dans leur enfance : un tremblement de terre, l'extraction d'une dent de lait par un dentiste, la prise d'un échantillon de la peau de leur petit doigt par une infirmière, etc. Le troisième événement ici cité n'a pu, en principe, avoir eu lieu, du moins en Angleterre. Néanmoins, lorsqu'on demande aux participants, après les séances de visualisation mentale, d'indiquer les événements qu'ils ont vécus avant l'âge de six ans, 20 % citent la biopsie de l'auriculaire [5].

Les personnes prédisposées

Les personnes convaincues d'avoir vécu des événements terribles, qui n'ont pas eu lieu, se caractérisent par une disposition à fantasmer et une difficulté à parfois distinguer des événements réels, des produits de leur imagination et des scènes de films. Les chercheurs anglo-saxons parlent de « fantasy prone personality » [6].

L'environnement culturel fournit des images et modèle l'interprétation des expériences vécues. Au Moyen Age, on voyait des diables, des dragons et des anges ; aujourd'hui on voit des répliques d'E.T. sortir de vaisseaux high-tech. Avec le développement de l'Internet et des groupes d'entraide ou de thérapie, des croyances peuvent se diffuser et se renforcer encore plus facilement que par le passé.

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Michael Pacher. 1471

Quand la thérapie devient une « folie à deux »

Un élément fondamental de notre culture occidentale est l'augmentation considérable de psys qui explorent inlassablement l'Inconscient, conçu comme un immense réservoir d'événements et de fantasmes refoulés. Une grande partie de la population croit que cette exploration est la condition nécessaire et suffisante pour cesser d'être mal dans sa peau ou pour trouver le bonheur. Si le thérapeute croit dans la théorie des sévices oubliés et que le patient lui fait confiance, ils « travaillent » ensemble jusqu'à produire les souvenirs recherchés. La thérapie devient alors une « folie à deux », un processus dans lequel deux personnes se renforcent mutuellement à croire des interprétations délirantes.

Beaucoup de gens ignorent à quel point des psys peuvent faire des dégâts, même lorsqu'ils ont des diplômes universitaires. Yapko, à la fois chercheur scientifique et clinicien, écrit très justement : « La thérapie suppose nécessairement d'exercer une influence. Une réalité fondamentale de la pratique clinique est que celui qui a du pouvoir thérapeutique a aussi le pouvoir d'être antithérapeutique. Des gens peuvent-ils être amenés à adopter des croyances qui leur sont vraiment néfastes ? Oui. Les gens peuvent-ils convaincre d'autres ou se convaincre eux-mêmes que des événements inexistants se sont produits ? Assurément » [7].

Pour en savoir plus

Le revue de l’Association Française pour l’Information Scientifique (AFIS) a publié dans sa revue Science et pseudo-sciences (www.pseudo-sciences.org/ ) plusieurs articles sur la déformation et l’invention involontaire de feux souvenirs. Voir notamment :

https://www.pseudo-sciences.org/spip.php?article1049

https://www.pseudo-sciences.org/spip.php?article914

Références

[1] Bartlett F.C. (1932) Remembering. Cambridge University Press.

[2] L'exemple de Thomson, lui-même spécialiste de la mémoire, est désormais classique. Il est cité p.ex. par Schacter (op. cit.,1996, trad., 1999, chap. 4), qui a réalisé de remarquables expérimentations sur l'erreur de la source.

[3] Tien A. (1991) Distributions of hallucinations in the population. Social Psychiatry and Psychiatric Epidemiology, 26 : 287-292.

[4] Garry M., Sharman S.J., Wade K., Hunt M., Smith P.J. (2001) Imagination is a fact, not an artifact. Memory & Cognition, 29 : 719-729.

[5] Mazzoni G. & Memon A. (2003) Imagination can create false autobiographical memories. Psychological Science, 14 : 186-188.

[6] Wilson S.C. & Barber T.X. (1983) The fantasy prone personality : Implications for understanding imagery, hypnosis and parapsychological phenomena. In Sheikh A.A., éd., Imagery : Current Theory, Research, and Application. Wiley, p. 340-90. — Lynn S.J. & Rhue J.W. (1988) Fantasy proneness : Hypnosis, developmental aspects and psychopathology. American Psychologist, 43 : 35-44.

[7] Yapko M. (1995) Hypnosis and the repressed memory controversy. In Burrows G.D. & Stanley R., éd., Contemporary International Hypnosis. Wiley, p. 30.

 

 

 

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