Souvenirs illusoires.2. Les souvenirs de traumatismes

Selon Freud, les événements pénibles de l’enfance — surtout ceux de nature sexuelle — sont refoulés et oubliés. Selon la perspective darwinienne, les souvenirs pénibles sont gardés en mémoire car ils favorisent des réactions de survie. Sont ici présentées des recherches méthodiques sur les souvenirs de traumatismes sexuels et d’autres agressions, chez les adultes et les enfants.

Avons-nous tendance à oublier davantage les événements qui nous sont désagréables que ceux qui suscitent du plaisir ? C’est ce que pensait Nietzsche qui notait : « “Je l'ai fait”, dit ma mémoire. “Je ne puis l'avoir fait”, dit mon amour-propre, et il n'en démord pas. En fin de compte, c'est la mémoire qui cède » [1]. Darwin avait également observé ce que les psychologues appellent aujourd'hui « l'oubli motivé ». Il en avait déduit un principe essentiel pour la recherche scientifique : « Pendant de nombreuses années, j'ai suivi une règle d'or ; chaque fois que je rencontrais un fait publié, une nouvelle observation ou une idée qui se trouvaient en opposition avec mes résultats généraux, j'en prenais note immédiatement et fidèlement ; car je savais par expérience que pareils faits et idées disparaissent beaucoup plus facilement de la mémoire que ceux qui sont avantageux » [2].

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Charles Darwin (Source : Wikibéral)

A. Conception freudienne versus darwinienne

B. Les souvenirs d’événements récents

C. Les souvenirs d’événements anciens

D. Les souvenirs d’événements très pénibles

E. Les souvenirs de traumatismes chez les enfants

F. Les souvenirs d’abus sexuels

A. Conception freudienne versus darwinienne

L’oubli d’événements désagréables joue-t-il pour tous nos souvenirs de cette catégorie ? Oui selon Freud. Sa théorie se fonde précisément sur deux lois qui se rapportent à l’oubli motivé : (a) les expériences pénibles, en particulier les expériences sexuelles de l'enfance, sont refoulées et apparemment oubliées ; (b) elles demeurent actives dans l'inconscient et sont la cause des troubles observables du comportement [3].

Cette conception est en contradiction avec le principe darwinien de l'évolution des espèces. Selon ce principe, les animaux et les êtres humains disposent d'un mécanisme grâce auquel ils gardent en mémoire les situations très pénibles, car ces souvenirs permettent de se préparer à mieux réagir s’ils se retrouvent dans ce type de situations. Refouler et oublier systématiquement les expériences traumatisantes les rendrait dangereusement vulnérables.

Quels sont les faits observés, de façon contrôlée, par des psychologues scientifiques ?

B. Les souvenirs d’événements récents

Des expériences de laboratoire, portant sur des souvenirs relativement récents, montrent que des informations désagréables ne sont pas plus facilement oubliées que des informations plaisantes. Si l'on montre à des sujets une série de diapositives comprenant un tiers d'images agréables (par exemple des femmes et des hommes séduisants), un tiers de scènes très désagréables (par exemple des corps mutilés) et un tiers d'objets neutres (par exemple des articles ménagers), le nombre d'éléments rappelés, peu de temps après et un an plus tard, est moindre pour la troisième catégorie, mais il est quasi identique pour les deux premières. Les sujets se rappellent mieux des images provoquant des émotions que des images neutres, mais ils n'oublient pas davantage les images pénibles que les images agréables, du moins à court terme [4]

C. Les souvenirs d’événements anciens

Des psychologues de l'université de Maastricht ont demandé à des étudiants quel est leur plus ancien souvenir [5]. Les souvenirs agréables, par exemple recevoir un jouet, sont apparus plus fréquents que les souvenirs pénibles. Toutefois, chez certains étudiants, le premier souvenir est bien un événement pénible : accident, punition, sentiment de jalousie, expérience de peur ou d'abandon…

Que les souvenirs d'expériences désagréables — situations de honte, d'humiliation, de culpabilité, etc. — soient, de façon générale, moins fréquents que les souvenirs agréables — récompenses, cadeaux, aliments délicieux, etc. — s'explique facilement, sans recourir à la doctrine freudienne du refoulement : à moins d'être déprimés ou pessimistes, nous préférons songer à des expériences plaisantes. Celles-ci sont donc davantage répétées et dès lors mieux retenues. (Tout écolier sait que le degré de mémorisation d'informations augmente à mesure que celles-ci sont plus souvent répétées).

D. Les souvenirs d’événements très pénibles

Les souvenirs d'expériences très douloureuses et de traumatismes se distinguent nettement des souvenirs un peu désagréables. Comme nous l'avons déjà noté, la première catégorie constitue une forme d'apprentissage très utile, parfois d'une importance vitale. Il n'est donc pas étonnant qu'ils ne s'oublient guère, sauf dans des cas d'amnésies organiques résultant d'atteintes cérébrales (commotion cérébrale, traumatisme crânien, intoxication alcoolique, épilepsie, etc.).

En général, les souvenirs de traumatismes sont loin de se présenter avec tous les détails des événements passés. Ils peuvent réapparaître avec d'importantes transformations. Toutefois, loin d'être facilement refoulés et oubliés, ces souvenirs sont généralement envahissants ou obsédants. Ils engendrent d'importantes souffrances pendant de longues périodes.

Les survivants des camps de concentration nazis ont fourni de nombreux exemples poignants de la persistance de souvenirs extrêmement douloureux. Voici un témoignage typique : « Vous avez l'impression de ne plus vous sentir chez vous dans ce monde à cause de cette expérience — vous pouvez vivre avec elle, c'est comme une douleur constante : vous ne l'oubliez jamais, vous n'en n'êtes jamais débarrassé, mais vous apprenez à vivre avec elle » [6].

Les troubles psychologiques des vétérans du Vietnam ont été à l'origine de nombreuses études sur les conséquences à long terme de traumatismes psychiques. Ces recherches ont permis de préciser l'évolution et les thérapies efficaces du trouble appelé « état de stress post-traumatique » [7]. Ce trouble se caractérise notamment par des souvenirs répétitifs des événements traumatisants, des cauchemars, des impressions soudaines de revivre les événements ou d'être sur le point de les revivre, un sentiment intense de grande souffrance dès l'apparition d'éléments évoquant les traumatismes, des efforts infructueux pour repousser les pensées en rapport avec ces événements.

Après un traumatisme psychologique, la majorité des personnes finissent par évoluer favorablement, mais il est aujourd'hui bien établi qu'aucun vétéran du Vietnam, qui a vécu des situations très traumatisantes, a fini par ne plus s’en souvenir. Bien au contraire, tous ont subi périodiquement le retour de souvenirs intrusifs, qu'ils ont essayé en vain de réprimer ou « refouler ». Les évolutions heureuses se caractérisent par la diminution des rappels envahissants et de la charge affective. La personne apprend à vivre avec des cicatrices mentales indélébiles.

E. Les souvenirs de traumatismes chez les enfants

Les traumatismes vécus durant les deux premières années sont, quelques années plus tard, irrémédiablement oubliés [8]. Par contre, à partir de l'âge de trois ans, les expériences très pénibles sont gardées en mémoire et réapparaissent facilement. Les recherches les plus impressionnantes portent sur des enfants américains, qui ont assisté au meurtre d'un de leurs parents. (Dans une ville comme Los Angeles, chaque année plus de cent enfants subissent une telle horreur [9]).

Malmquist, qui a examiné seize enfants de moins de onze ans ayant subi ce drame, conclut : « Chez les seize enfants, apparaissent des souvenirs vivaces de l'événement. Les images mnésiques du meurtre persistent, elles sont tenaces et surgissent à des moments inattendus » [10]

Eth et Pynoos ont soigneusement interrogé vingt-cinq enfants qui ont subi le même sort [11]. Voici la réponse typique d'un enfant : « À l'école, j'entends tout, mais ce que j'entends s'efface sans cesse, parce que je revois constamment ce qui est arrivé à ma mère. » Les chercheurs concluent en ces termes : « Nos interviews montrent que les enfants gardent des souvenirs très précis, souvent avec des détails. Ces constatations sont conformes à la théorie des souvenirs-flashes [...]. Des souvenirs très vifs de ce type résultent de la confrontation avec un événement inattendu impliquant fortement la personne et provoquant une intense émotion. » Les mêmes auteurs ont observé que les enfants qui ont subi de multiples traumatismes ne s'immunisent guère. Au contraire, les divers traumatismes donnent lieu à une série de vifs souvenirs, quoique parfois sans beaucoup de détails. Eth et Pynoos se sont intéressés particulièrement à des enfants qui ont vu un de leurs parents tuer l'autre. Ces enfants ont subi, outre l'horreur de ce meurtre, un « conflit de loyauté » à l'égard du parent meurtrier. Ils n'oublient pas davantage cette scène que les autres enfants.

Une étude portant sur des enfants qui ont assisté au viol de leur mère aboutit à la même conclusion : tous les enfants examinés souffrent de l'apparition fréquente et irrépressible du souvenir de ce traumatisme [12].

F. Les souvenirs d’abus sexuels

Qu'en est-il des souvenirs d'expériences d'inceste et autres abus sexuels vécus durant l'enfance ?

Notons d'abord que ces expériences apparaissent généralement moins traumatisantes que le spectacle, en état d'impuissance, de la mise à mort du père ou de la mère. Certains enfants qui subissent une situation définie comme outrageante, selon les normes du monde occidental adulte, ne la ressentent pas comme scandaleuse ou traumatisante. Spanos, qui a fait une revue de la littérature spécialisée, conclut que certains abus subis durant l'enfance s'oublient pour les mêmes raisons que d'autres événements courants : ils n'ont pas été vécus comme vraiment importants [13].

Contrairement à une idée largement répandue, les recherches rigoureuses montrent que les abus sexuels ne provoquent pas de graves dommages chez tous les enfants. Certes c'est souvent le cas, mais les enfants les plus perturbés, parmi ceux qui ont subi des abus, proviennent le plus souvent de familles caractérisées également par d'autres graves dysfonctionnements [14].

Les enquêtes méthodiques et soigneuses sur les enfants victimes d'inceste et autres abus sexuels vont toutes dans le même sens : les souvenirs de ces événements ne sont nullement refoulés et oubliés, du moins si les enfants ont plus de trois ans et si les expériences ont été réellement traumatisantes. Chez les enfants choqués, les images mnésiques sont d'autant plus vivaces, fréquentes et envahissantes que les événements étaient graves et que ces victimes ont essayé de réprimer ces souvenirs [15].

Les études qui ont porté spécifiquement sur des enfants sexuellement abusés et menacés par des adultes pour qu'ils gardent le silence montrent que ces victimes se souviennent particulièrement bien des sévices. L'interdiction de parler renforce les souvenirs et les rend encore plus intrusifs [16]. Ce fait n’a rien d’étonnant au vu des nombreuses études qui ont mis en évidence que les efforts de réprimer des pensées ou des images mentales sont contre-productifs. Ces efforts provoquent ce qu’on appelle, depuis les célèbres expériences de Daniel Wegner, le processus ironique du contrôle mental [17].

En 1995, les psychiatres américains Pope et Hudson ont fait une revue critique des recherches sur le refoulement des traumatismes sexuels. Ils concluent : « L'expérience clinique dont on dispose actuellement ne permet pas de conclure que des personnes puissent refouler les souvenirs d'abus sexuels. Cette constatation est étonnante, car beaucoup d'auteurs ont supposé que des centaines de milliers, voire des millions de personnes ont enfoui en eux des souvenirs de ce type » [18].

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Références

[1] Par-delà bien et mal, 1886, § 68, trad. dans Œuvres philosophiques complètes, Paris, Gallimard, tome VII, 1971, p. 80.

[2] The Autobiography of Charles Darwin, édité par N. Barlow, Londres, 1958, p. 123.

[3] Freud écrit : « La théorie du refoulement est le pilier sur lequel repose l'édifice de la psychanalyse ; elle est sa partie les plus essentielle. » Zur Geschichte der psychoanalytischen Bewegung (1914), rééd. dans Gesammelte Werke, Fischer, X, p. 76.

[4] Expériences réalisées à l'université de Floride par Bradley M.M., Greenwald M.K., Petry M.C., Lang P.J. (1992) Remembering pictures : Pleasure and arousal in memory. Journal of Experimental Psychology : Learning, Memory and Cognition, 18 : 379-90.

[5] Crombag H.F., Merckelbach H. (1996) Hervonden Herinneringen en andere Misverstanden. Amsterdam : Contact, p. 67s.

[6] Langer L.L. (1999) Holocaust Testimonies, New Haven, Yale University Press, p. 35, cité par Schacter D.L., A la Recherche de la mémoire. Trad., Bruxelles-Paris, De Boeck, p. 241.

[7] Il existe une abondante littérature scientifique sur ce sujet. En français, voir Sabouraud-Séguin A. (2001) Revivre après un choc. Comment surmonter le traumatisme psychologique. Odile Jacob.

[8] Usher J.A. & Neisser U. (1993) Childhood amnesia and the beginnins of memory for four early life events. Journal of Experimental Psychology : General, 122 : 155-165.

[9] Journal of the American Medical Association, 1986, 255, p. 3348-51, cité par Crombag H., Merckelbach H. (1996) Op. cit., p. 72.

[10] Malmquist C.P. (1986) Children who witness parental murder : Post-traumatic aspects. Journal of the American Academy of Child Psychiatry, 25 : 320-25.

[11] Eth S. & Pynoos R.S. (1994) Children who witness the homicide of a parent. Psychiatry, 57 : 287-306.

[12] Pynoos R.S. & Nader K. (1988) Children who witness the sexual assaults of their mothers. Journal of the American Academy of Child and Adolescent Psychiatry, 27 : 567-572.

[13] Spanos N.P. (1998) Faux Souvenirs et désordre de la personnalité multiple. Trad., De Boeck, p. 102.

[14] Rind B., Tromovitch P., Bauserman R. (1998) A meta-analytic examination of assumed properties of child sexual abuse using college samples. Psychological Bulletin, 134 : 22-53. — Israëls H. (2001) Heilige Verontwaardiging. Een onderzoek naar feministische visie op incest. Amsterdam : Contact, 2001.

[15] Voir p.ex. Kuyken W. & Brewin C. (1994) Intrusive memories of childhood abuse during depressive episodes. Behaviour Research and Therapy, 32 : 525-28. — Loftus E.F., Garry M., Feldman J. (1994) Forgetting sexual trauma : What does it mean when 38 % forget ? Journal of Consulting and Clinical Psychology, 62 : 1177-81. — Goodman G.S., S., Quas J., Edelstein R., Alexander K.W., Redlich A., Cordon I., Jones D.P.H. (2003) A prospective study of memory for child sexual abuse : New findings relevant to the repressed-memory controversy. Psychological Science, 14 : 113-18

[16] Lane J.D. & Wegner D.M. (1995) The cognitive consequences of secrecy. Journal of Personality and Social Psychology, , 69 : 237-53.

[17] Ironic processes of mental control. Psychological Review, 1994, 101 : 34-52. Pour en savoir plus : http://www.pseudo-sciences.org/spip.php?article1491

[18] Pope H.G. & Hudson J. (1995) Can memories of childhood sexual abuse be repressed ? Psychological Medicine, 25 : 121-26.

Deux sites pour d’autres publications de J. Van Rillaer sur la psychologie, la psychopathologie, l'épistémologie, les psychothérapies, les psychanalyses, etc.

1) Site de l'Association Française pour l'Information Scientifique: http://www.pseudo-sciences.org

2) Site à l'univ. de Louvain-la-Neuve: https://moodleucl.uclouvain.be/course/view.php?id=9996

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