Karl Popper : un célèbre déconverti de la psychanalyse

Popper, un des plus grands noms de l’épistémologie, a élaboré la théorie du critère démarcation entre les sciences et les pseudosciences (les disciplines qui paraissent être des sciences, mais ne le sont pas vraiment). L’idée de ce critère lui est venue à l'occasion de sa rencontre avec la psychanalyse, une discipline pour laquelle il s’était enthousiasmé et dont il a ensuite compris la faiblesse.

 

1. La faiblesse du vérificationnisme

Les non-spécialistes de l'épistémologie admettent généralement que la science se caractérise par la recherche de données empiriques et par le passage progressif de faits à des lois et à des théories.

L'insuffisance de cette conception, déjà notée au XVIIIe siècle par David Hume, a été clairement mise en évidence par Karl Popper dans Logik der Forschung (1935), un ouvrage dont le biologiste Jacques Monod disait qu'il est «l'une de ces rarissimes œuvres philosophiques qui puissent contribuer réellement à la formation d’un homme de science, à l'approfondissement, sinon même à l'efficacité de sa réflexion» (préface de l’édition française).

Popper a fait comprendre l'insuffisance du critère de la vérification empirique en montrant qu’«il est facile d'obtenir des confirmations ou des vérifications pour pratiquement n'importe quelle théorie — si ce sont des confirmations que nous cherchons» [1, p. 36]

Dans les cas où les faits observés ne fournissent pas d'emblée la confirmation souhaitée, il est souvent facile de trouver des justifications grâce à une réinterprétation qui va «au-delà des évidences premières». Les astrologues, par exemple, prétendent se baser sur des observations: les horoscopes, les biographies de leurs clients, etc. En réalité, ils formulent des prophéties suffisamment vagues que pour être confirmées par des faits qui se produisent régulièrement ; d'autre part, lorsque des prophéties sont manifestement fausses, ils les négligent au profit des cas favorables ou bien les reformulent, après coup, en fonction de ce qui est arrivé. Grâce à ce genre de stratégies, ils peuvent prétendre trouver chaque jour des « preuves empiriques » de leurs allégations.

En définitive, la question de la justification par les faits peut toujours être résolue positivement. La procédure inductive classique ne suffit pas pour s'assurer de la scientificité d'une hypothèse. Popper a formulé un critère plus fondamental : la réfutabilité empirique.

2. Le critère de la réfutabilité

Supposons la proposition suivante, dérivée d'une théorie socio-économique: «Le système capitaliste doit nécessairement s'effondrer». S'agit-il d'un énoncé scientifique?

Si une révolution éclate, l'auteur de la théorie présentera ce fait comme une «preuve» de son bien-fondé. Par contre, si le système capitaliste se maintient, il pourra répliquer que la situation n'est pas encore mûre, mais qu'on ne perd rien pour attendre. Ainsi, du fait qu'il n'a pas indiqué une limite précise de temps, son énoncé devient irréfutable. Cet énoncé, tel qu'il est formulé, n'est pas scientifique.

Le critère de démarcation entre science et non-science (la religion, la métaphysique, la mythologie, etc.) réside dans la possibilité de formuler des propositions réfutables. Une théorie scientifique permet la déduction d’implications observables qui présentent un risque. Le chercheur énonce d'avance quels faits pourraient confirmer son hypothèse et quels faits pourraient l'infirmer. (La possibilité de réaliser les tests
empiriques n'est pas toujours effective au moment où la théorie est énoncée, mais cette possibilité doit exister en principe et pouvoir se réaliser un jour). Une pseudoscience, par contre, ne peut préciser des faits qui viendraient remettre ses énoncés en question. Ceux-ci se trouvent toujours «confirmés», quels que soient les faits observés ou imaginés.

3. Popper et la psychanalyse

Le critère poppérien de la réfutabilité est connu de tous les spécialistes de l’épistémologie. Bien moins connu, même des spécialistes, est que l’origine de cette thèse se trouve dans la rencontre de Popper avec la psychanalyse.

Popper est né à Vienne en 1902 et y a vécu jusqu'au-delà de la trentaine. Il s'est formé aux mathématiques et à la physique, en même temps qu'il était séduit par les deux grands courants de pensée à la mode chez les intellectuels viennois : la psychanalyse et le marxisme. Ces nouvelles façons d'analyser l'homme et la société présentaient en effet un «pouvoir explicatif» étonnant.

Popper écrit: «L'étude de l'une ou de l'autre de ces théories semblait avoir l'effet d'une conversion intellectuelle ou d'une révélation, vous permettant de découvrir une vérité nouvelle, cachée aux yeux de ceux qui n'étaient pas encore initiés. Une fois que vos yeux s'étaient ouverts, vous découvriez des confirmations n'importe où : le monde était plein de vérifications de la théorie. Tout ce qui pouvait arriver la confirmait toujours. Sa vérité était donc manifeste. Ceux qui refusaient la théorie étaient évidemment des gens qui ne voulaient pas voir l'évidente vérité ; ils refusaient de la voir, ou bien à cause de leurs intérêts de classe remis en question, ou bien à cause de leurs refoulements non encore analysés et réclamant, de façon criante, une thérapie» (p. 35).

Soucieux d'engagement social, Popper est allé travailler chez Alfred Adler, un psychanalyste socialiste. Adler avait fondé des centres de guidance sociale pour les jeunes des classes laborieuses des faubourgs viennois. C'est suite à cette collaboration avec un psychanalyste que Popper s’est posé des questions d'ordre épistémologique :

«Les analystes freudiens soulignaient que leurs théories étaient constamment vérifiées par leurs “observations cliniques”. Pour ce qui est d'Adler, j'ai été impressionné par une expérience personnelle. Un jour, en 1919, je lui rapportai un cas qui, à mes yeux, ne paraissait pas particulièrement adlérien, mais qu'il n'éprouva aucune difficulté à analyser dans les termes de sa théorie des sentiments d'infériorité, bien qu'il n'ait même pas encore vu l'enfant. Légèrement choqué, je lui demandai comment il pouvait être aussi sûr. “A cause de mon expérience mille fois répétée”, répondit-il ; sur quoi je ne pus m'empêcher de dire : “Et avec ce nouveau cas, je suppose, votre expérience est devenue une expérience mille et une fois répétée”» (p. 35).

À la même époque, c'est-à-dire en 1919, Eddington confirmait une prédiction déduite de la théorie d'Einstein en comparant des photographies d'étoiles faites durant la nuit et durant une éclipse de soleil. La théorie de la relativité se trouvait ainsi étayée par une (seule) observation. Etait-elle moins solide que le marxisme, la psychanalyse de Freud et celle d'Adler, des théories qui se vérifiaient constamment à l'aide de n'importe quels faits ? Popper comprit alors que le statut de la première diffère profondément des trois autres :

«Ce qui me tracassait, du moins à cette époque, ce n'était ni le problème de la vérité ni celui de l'exactitude ou de la mesurabilité. C'était plutôt le fait que ces trois théories, quoiqu'elles s'affirmaient comme des sciences, avaient finalement davantage en commun avec les mythes primitifs qu'avec la science, qu'elles ressemblaient plus à l'astrologie qu'à l'astronomie. [...] Je ne pouvais imaginer un seul comportement humain qui ne put être interprété par l'une de ces théories. C'était précisément ce fait — qu'elles étaient toujours adaptées, qu'elles étaient toujours confirmées — qui, aux yeux de leurs admirateurs, constituait l'argument le plus solide en leur faveur. Je commençais à comprendre que cette force apparente était en réalité leur faiblesse» (p. 34s).

La première expérience qui vérifiait la théorie d'Einstein peut être considérée comme une tentative de réfutation qui a échoué. Néanmoins la formulation de cette théorie physique est telle qu'elle demeure toujours réfutable, en ce sens qu'une seule observation scientifique objective peut en principe la réfuter ou du moins nécessiter des remaniements. Popper découvre que le matérialisme historique, sous sa forme originelle, a été une théorie testable (cf. p.ex. la prédiction de révolutions sociales), mais que, suite à la non-vérification de certaines prévisions, les adeptes ont développé une tactique immunisante les mettant à l'abri de toute remise en question.

Popper comprend enfin que la psychanalyse mérite un jugement plus sévère encore, que c'est quasi dès le départ qu'elle s'est située en dehors du champ de la science :

«Les théories de Freud et d’Adler étaient simplement non testables, irréfutables. Il n'y avait pas de comportement humain concevable qui pût les contredire. Cela ne signifie pas que Freud et Adler ne voyaient pas certaines choses correctement : je ne doute pas, pour ma part, qu'une bonne partie de ce qu’ils disent soit d'une importance considérable, et puisse très bien jouer son rôle un jour dans une science psychologique qui soit testable. Mais cela signifie que les “observations cliniques” dont les analystes croient naïvement qu’elles confirment leur théorie ne peuvent en aucune façon le faire plus que les confirmations quotidiennes que les astrologues trouvent dans leur pratique. [...] Les “observations cliniques”, comme toutes les autres observations, sont des interprétations à la lumière de théories et pour cette simple raison elles donnent l'impression de confirmer les théories à la lumière desquelles elles ont été interprétées. Mais la confirmation réelle ne peut être obtenue qu'à partir d'observations entreprises comme des tests (par des “essais de réfutation”); et, pour ce faire, des critères de réfutation doivent être établis à l'avance : on doit s’être mis d'accord sur la question de savoir quelles sont les situations observables qui, si elles sont effectivement observées, signifient que la théorie est réfutée. Mais quel genre de réponses cliniques réfuterait à la satisfaction de l'analyste non pas seulement un diagnostic analytique particulier, mais la psychanalyse elle-même ? Et des critères de ce genre ont-ils jamais fait l'objet d'une discussion ou d'un accord chez les analystes ? […]

Par ailleurs, on peut se demander combien de recherches ont été réalisées pour savoir dans quelle mesure les attentes (conscientes ou inconscientes) de l’analyste et ses théories influencent les “réponses cliniques” du patient (pour ne rien dire des tentatives conscientes d’influencer le patient en lui proposant des interprétations, etc.)» (p. 37s).

4. La vérification scientifique d’énoncés freudiens

La critique poppérienne des interprétations psychanalytiques est tout à fait pertinente pour les comportements concrets : l’analyste peut toujours maintenir que telle personne a un complexe d’Œdipe inconscient ; peu importent les faits observés. La critique de Popper concernant l’irréfutabilité est plus discutable pour certaines théories psychanalytiques. Certes, ces théories sont bien loin de constituer un ensemble cohérent dont on peut déduire méthodiquement des implications empiriques, mais on peut néanmoins opérationnaliser certaines implications en vue de les tester, en prenant le risque de la réfutation par des observations.

Dès les années 1930, des psychologues scientifiques ont testé des lois psychologiques formulées par Freud. Un des premiers ouvrages de synthèse est Survey of objective studies of psychoanalytic concepts de Robert Sears (université de l’Etat de l’Iowa) paru en 1943. De  nombreuses autres recherches ont suivi [3].

Exemple : Freud affirme que la conscience morale — le surmoi — est l’héritière du complexe d'Œdipe [4]. Il ajoute que la peur de la castration ne concernant que le garçon (la fille est réellement « châtrée »), le surmoi est plus fort chez les hommes que chez les femmes. Dans les termes de Dolto : « Le Moi des femmes est la plupart du temps plus faible que celui des hommes, leur Sur-Moi est rudimentaire (sauf les cas de névroses). [...] C'est parce qu'elle n'a pas de Sur-Moi — parce qu'elle en a moins — que la femme apparaît “pleine de grâce”, c'est-à-dire de présence. Remarquez comment l'enfant qui n'a pas de Sur-Moi est lui aussi plein de grâce » [5]. En fait, des observations systématiques sur les conduites concrètes de garçons et de filles révèlent peu de différences significatives. Les garçons sont moins contrôlés dans certaines situations, les filles dans d'autres. La synthèse des recherches empiriques sur les indices comportementaux du contrôle interne des impulsions permet de conclure que le surmoi des filles est un peu plus fort que celui des garçons[6].

Quand on s’en tient à aux énoncés théoriques spécifiquement freudiens, on constate que la majorité sont réfutés. On peut conclure avec Hans Eysenck, qui a examiné de près la validation de ces énoncés: «Freud a été sans aucun doute un génie, non de la science mais de la propagande, non de la démonstration rigoureuse mais de la persuasion, non de la mise au point d'expérimentations mais de l'art littéraire. Sa place n'est pas, comme il l'a revendiquée, avec Copernic et Darwin, mais avec Hans Christian Andersen et les frères Grimm, des auteurs de contes de fées» [7].

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[1] Toutes les citations de Popper sont extraites de la version anglaise de Conjectures and Refutations. Routledge and Kegan Paul, 1963, 3e éd. 1969. (Il existe une traduction française : Conjectures et Refutations. Payot, 1985, 610 p.)

[2] Social Science Research Council Bulletin, No 51, 156 p. Réédité en 1951, éd. Edwards Brothers.

[3] Ouvrages de synthèse classiques : Kline, P. (1972) Fact and Fiction in Freudian Theory. Methuen, 406 p. — Eysenck, H. & Wilson, G. (1973) The experimental study of freudian theories. Methuen, 405 p. — Fisher, S. & Greenberg, R. (1977) The scientific credibility of Freud's theories and therapy. Basic Books, 502 p.

[4] Nouvelle suite des leçons d'introduction à la psychanalyse (1933) Œuvres complètes, PUF,XIX 147.

[5] Psychanalyse et pédiatrie. Seuil, 1971, p. 122.

[6] Pour plus de détails et les références d'études empiriques, voir Van Rillaer, J. (1981) Les illusions de la psychanalyse. Éd. Mardaga, p. 300 à 303.

[7] Déclin et chute de l'empire freudien. Trad., Paris: F.-X. de Guibert, p. 234.

Pour d’autres publications de J. Van Rillaer :

1) http://www.pseudo-sciences.org

2) Site de l'université de Louvain-la-Neuve:

 1° Taper dans Google : Moodle + Rillaer + EDPH2277

 2° Cliquer sur : EDPH – Apprentissage et modification du comportement

 3° Cliquer “Oui” à la page suivante : Règlement

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