Le complexe de castration : nous sommes tous concernés, affirment les freudiens

Freud parle de “complexe de castration” pour les deux sexes, mais parfois aussi seulement pour les femmes, les hommes souffrant, eux, de “l’angoisse de la castration”. Selon lui et ses disciples, la peur de perdre le pénis chez l’homme, et l’absence de pénis chez la femme, jouent un rôle capital dans toute l’existence, ce que démontre en particulier le fétichisme sexuel.

Freud utilise pour la première fois l’expression « complexe de castration » dans le texte sur le Petit Hans (1909). Il affirme que le garçon redoute d’être castré par son père à cause de son désir pour sa mère. À cette occasion, il donne une explication pour le moins originale de la misogynie et de l’antisémitisme : « Le complexe de castration est la plus profonde racine inconsciente de l’antisémitisme, car dès son plus jeune âge le garçon entend dire que l'on coupe au Juif quelque chose au pénis — un morceau du pénis, pense-t-il —, et cela lui donne le droit de mépriser le Juif. De même, la morgue envers la femme n'a pas de racine inconsciente plus forte » [1].

Le complexe de castration va prendre de plus en plus d’importance dans ses spéculations. Il expliquera que le complexe de castration est dû à la découverte de l’absence de pénis chez la fille, à des menaces des parents suite à la masturbation et à « une trace mnésique venant des premiers âges de la famille préhistorique où le père jaloux dépouillait effectivement le fils de son organe génital lorsque celui-ci était pour lui un rival importun auprès de la femme ». (Freud est resté jusqu’à la fin de sa vie un adepte de la théorie lamarckienne de la transmission de caractéristiques acquises).

Il affirmera : « Le complexe de castration est l’expérience du trauma le plus fort de la jeune vie du garçon. Les effets de la menace de castration sont multiples et incommensurables [unübersehbar], ils concernent toutes les relations du garçon avec son père et sa mère, plus tard avec l'homme et la femme de façon générale » [2] ; « l’expérience psychanalytique place le complexe de castration au-delà de tout doute et nous invite à y reconnaître la clé de toute névrose [Schüssel zu jeder Neurose] » [3].

Le fétichisme comme preuve du complexe de castration

Il écrit que « l’investigation du fétichisme est à recommander de façon pressante à tous ceux qui doutent encore de l'existence du complexe de castration » [4]. Le fétichisme sexuel est l’utilisation d’objets ou de parties non génitales du corps (p.ex. les pieds) comme stimuli fortement désirés ou indispensables pour l’excitation sexuelle. Le mot a pris ce sens depuis l’article d’Alfred Binet « Le fétichisme dans l’amour » (1887). Dans cet article, que Freud cite, Binet fournit une explication encore admise par des psychologues scientifiques : le fétichisme résulte d’une « association d’idées par ressemblance ou par contiguïté », qui s’est produite à l’occasion d’une forte excitation sexuelle. L’effet est d’autant plus marqué que la personne regarde ou imagine les stimuli au cours d’expériences sexuelles répétées, très souvent des masturbations. Binet notait également le facteur âge : le fétichisme se développe surtout chez des sujets jeunes, c’est-à-dire « à un âge où les associations sont fortes ».

Freud n’évoque nullement ce conditionnement. Il affirme que dans tous les cas « le fétiche est un substitut de pénis (Penisersatz) et précise : « non le substitut de n’importe quel pénis, mais d’un pénis déterminé, tout à fait particulier, qui a dans les toutes premières années d’enfance une grande significativité, mais qui vient à être ultérieurement perdu. C’est-à-dire : il devrait normalement être abandonné, mais que le fétiche est précisément voué à le préserver de la disparition. Pour le dire plus clairement, le fétiche est le substitut du phallus de la femme (de la mère) auquel a cru le petit garçon et auquel il ne veut pas renoncer » (p. 125s), c’est le « stigma indelebile du triomphe sur la menace de castration et la protection contre elle ». Il ajoute une autre loi psychologique générale : « L'effroi de la castration à la vue de l'organe génital féminin ne reste vraisemblablement épargné à aucun être masculin ». J’invite le lecteur masculin à s’introspecter sur sa réaction à la vue d’organes sexuels féminins : toujours « l’effroi » ou autre chose ?

Il semble qu’à l’époque de Freud, il n’y ait pas eu de publication sur des cas de fétichisme chez des femmes. Depuis, on a constaté que des femmes présentent ce comportement (p.ex. porter des vêtements en cuir ou en latex), quoique moins souvent que les hommes [5]. Le psychanalyste George Zavitzianos (fondateur du groupe psychanalytique grec) a sauvé l’explication de Freud en ajoutant celle-ci : chez la femme le fétiche représente « inconsciemment » le pénis du père [6].

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Martin Van Maële (Wikipedia)

Le complexe de castration cause de difficultés scolaires

L’importance du complexe de castration sera évidemment maintenue chez les freudiens. Françoise Dolto par exemple y voit le déterminant majeur de difficultés scolaires : « Sur le plan de toutes les activités intellectuelles et sociales, le complexe de castration entrera en jeu ; l'intérêt de l'enfant découle de sa curiosité sexuelle et de son ambition à égaler son père, curiosité et ambition coupables tant que le complexe d'Œdipe n'est pas liquidé. Dans le domaine scolaire surtout, on verra des inhibitions au travail ; le garçon deviendra incapable de fixer son attention. C'est l'instabilité de l'écolier, si fréquente, et source pour lui de tant de remontrances. Le calcul, particulièrement, lui paraîtra difficile ; le calcul étant associé dans l'inconscient aux “rapports” (ressemblance, différence, supériorité, égalité, infériorité) — aux problèmes quels qu'ils soient — et l'orthographe associée à “l’observation”, grâce à laquelle on “voit clair” » [7].

Le complexe de castration cause du tabagisme

Dans la collection « Renouveaux en psychanalyse » (éd. Dunod, 1999), le psychanalyste Philippe Grimbert reprend quasi mot pour mot la « trouvaille » de Freud pour expliquer le tabagisme : « Chez le garçon devenu adulte la cigarette est le substitut du phallus de la femme (la mère) auquel il a cru étant enfant et auquel il ne veut pas renoncer, puisque ce serait accepter l'imminence de la castration. La cigarette, exhibée comme un phallus et venant obturer le vide de l'orifice buccal associé au sexe féminin, demeure le signe d'un triomphe sur la menace de castration et une protection contre cette menace. Car il n'est probablement épargné à aucun être masculin de ressentir la terreur de la castration, lorsqu'il voit l'organe sexuel féminin. » (p. 139). Il reste à vérifier si la révélation de cette signification « profonde » permet de libérer de la tabacomanie…

 

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Freud par Ralph Steadman

« Castration » comme concept chewing-gum

Il suffit d’entendre le mot « castration » dans un sens freudien pour envisager tout le développement de l’individu comme une succession de « castrations ». Dolto écrit : « Dans le cas d'un
développement non bloqué, l'évolution neurophysiologique et psychique de l'enfant est soutenue par le dépassement des castrations de chaque stade : césure du cordon ombilical (et établissement de la respiration-olfaction, audition, nutrition), sevrage du sein, sevrage du biberon et de la seule nourriture liquide, dégagement de la dépendance physique fonctionnelle,
marche autonome, continence, autonomie totale. Le dépassement de chaque castration est acquis comme une mutation de l'éthique narcissique, mutation qui structure les tabous du vampirisme (stade fœtal), du cannibalisme (stade oral), du collage à la mère (stade anal, urétral, vaginal archaïque) » [8].

Le complexe de castration est censé jouer dans tous les troubles mentaux. Laplanche et Pontalis concluent leur revue de la question en écrivant : « On pourrait concevoir une nosographie psychanalytique qui prendrait comme un de ses axes majeurs de référence les modalités et les avatars du complexe de castration, comme l'attestent les indications que Freud a données, vers la fin de son œuvre, sur les névroses, le fétichisme et les psychoses » [9].

Pour coller la « castration » sur tout, il suffit d’interprétations symboliques. Laplanche et Pontalis écrivent : « Le fantasme de castration est retrouvé sous divers symboles : l'objet menacé peut être déplacé (aveuglement d'Œdipe, arrachage des dents, etc.), l'acte peut être déformé, remplacé par d'autres atteintes à l'intégralité corporelle (accident, syphilis, opération chirurgicale), voire à l'intégrité psychique (folie comme conséquence de la masturbation), l'agent paternel peut trouver les substituts les plus divers (animaux d'angoisse des phobiques) » [10].

La « Castration » chez Lacan

Le concept est resté central chez Lacan, qui l’utilise dans un sens large, élastique, comme dans cette phrase où il évoque ce qu’on appelle en français ordinaire la perte d’érection après l’éjaculation : « Nous ne savons pas comment les autres animaux jouissent, mais nous savons que pour nous la jouissance est la castration. Tout le monde le sait, parce que c’est tout à fait évident : après ce que nous appelons inconsidérément l’acte sexuel (comme s’il y avait un acte !), après l’acte sexuel, on ne rebande plus » [11].

Comme Freud, Lacan affirme que l’expérience psychanalytique invite à reconnaître dans le complexe de castration la clé de toute névrose. Simplement il le formule en termes réservés à l’élite des initiés : « La castration imaginaire, le névrosé l'a subie au départ, c'est elle qui soutient ce moi fort, qui est le sien, si fort, peut-on dire, que son nom propre l'importune, que le névrosé est au fond un Sans-Nom. Oui, ce moi que certains analystes choisissent de renforcer encore, c'est ce sous quoi le névrosé couvre la castration qu'il nie. Mais cette castration, contre cette apparence, il y tient. Ce que le névrosé ne veut pas, et ce qu'il refuse avec acharnement jusqu'à la fin de l'analyse, c'est de sacrifier sa castration à la jouissance de l'Autre, en l'y laissant servir. Et bien sûr n'a-t-il pas tort, car encore qu'il se sente au fond ce qu'il y a de plus vain à exister, un Manque-à-être ou un En-Trop, pourquoi sacrifierait-il sa différence (tout mais pas ça) à la jouissance d'un Autre qui, ne l'oublions pas, n'existe pas. Oui, mais si par hasard il existait, il en jouirait. Et c'est cela que le névrosé ne veut pas. Car il se figure que l'Autre demande sa castration. Ce dont l'expérience analytique témoigne, c'est que la castration est en tout cas ce qui règle le désir, dans le normal et l'anormal » [12].

Si, au lieu de se gargariser de mots, on prend la peine de définir opérationnellement la peur de la castration en vue de vérifier sa fréquence chez les garçons, on en arrive à la conclusion de Robert Sears : « Il n'y a guère de données qui prouvent l'universalité du complexe de castration. Bien au contraire. Les enfants qui ont bénéficié d'une information sexuelle adéquate manifestent peu de craintes et de croyances curieuses en ce qui concerne le processus sexuel » [13].

Références

[1] Cinq psychanalyses. PUF, coll. Quadrige, 2011, p. 183.

[2] Abrégé de psychanalyse (1940), Œuvres complètes, PUF, XX, p. 284s, je souligne.

[3] Dostoïevsky et la mise à mort du père (1928), Œuvres complètes, PUF, XIV 408 ; XVIII 215 XIV

[4] Fétichisme (1927), Œuvres complètes, PUF, XVIII 128.

[5] Rehor, J. (2015) Sensual, Erotic, and Sexual Behaviors of Women from the “Kink” Community. Archives of Sexual Behavior, 44 : 825-836.

[6] Zavitzianos, G. (1982) The perversion of fetishisme in women. The Psychoanalytic Quartely, 51 : 405-425.

[7] Dolto, F. (1971) Psychanalyse et pédiatrie. Seuil, p. 99. (italiques de Dolto).

[8] Le cas Dominique. Seuil, 1971, p. 230.

[9] Vocabulaire de la psychanalyse. PUF, 1967, p. 78.

[10] Ibidem, p. 75.

[11] Intervention de Jacques Lacan à Bruxelles, publiée dans Quarto. Supplément belge à La lettre mensuelle de l’École de la cause freudienne, 1981, n° 2, p. 8.

[12] Subversion du sujet et dialectique du désir dans l’inconscient freudien (1960). Rééd. in Écrits, Seuil, 1966, p. 826.

[13] Survey of objective studies of psychoanalytic concepts. N.Y.: Social Science Research Council, N° 51, 156 p., 1943, Rééd., Éd. Edwards Brothers, 1951, p. 136.

Deux sites pour d’autres publications de J. Van Rillaer sur la psychologie, la psychopathologie, l'épistémologie, les psychothérapies, les psychanalyses, etc.

1) Site de l'Association Française pour l'Information Scientifique: http://www.pseudo-sciences.org

2) Site à l'univ. de Louvain-la-Neuve: https://moodleucl.uclouvain.be/course/info.php?id=9996

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