La peur des araignées dévoilée par la psychanalyse freudienne

Les psychanalystes ont très peu parlé de la phobie des araignées, un trouble fréquent, parfois fort invalidant. Selon Abraham, Freud et Jean-Pierre Winter, la signification « inconsciente » de cet animal renvoie à l’organe sexuel féminin ou à la mère (« méchante » ou « cannibale »). Question pratique : Peut-on se débarrasser de l’arachnophobie ? Si oui, comment ?

Selon les psychanalystes, la compréhension spontanée de nos comportements et surtout de nos troubles est superficielle, naïve, fondamentalement erronée. La véritable signification, « profonde », est inconsciente. C’est le privilège du psychanalyste de pouvoir la décrypter. Selon Freud, en cas d’un trouble comme la phobie, ce décryptage est une condition nécessaire et suffisante pour le faire disparaître.

La voie royale pour découvrir l’inconscient

Freud a maintenu, tout au long de son œuvre, que l’interprétation des rêves est « la via regia menant à la connaissance de l’inconscient » [1]. Dans son dernier livre, il répète que « le rêve est notre objet d’étude le plus favorable pour découvrir le contenu du ça inconscient » [2].

Selon lui, le rêve dont on se souvient au réveil est le résultat d’un « travail » de transformation du contenu véritable sous la pression de la censure intérieure. Pour découvrir le sens caché, il faut reconstruire le sens à partir des éléments du rêve, que Freud compare à des morceaux de puzzle [3]. Pour y arriver, le rêveur doit faire des « associations libres » à partir de chaque morceau, puis l’analyste assemble ce « puzzle ». Certains éléments sont directement compréhensibles de par leur signification symbolique : « Grâce à la connaissance de la symbolique du rêve, il est possible de comprendre le sens de tel ou tel élément du contenu de rêve, ou de tel ou tel fragment du rêve, ou quelquefois même de rêves entiers, sans être forcé d'interroger le rêveur sur ses idées incidentes. Nous nous rapprochons ainsi de l'idéal populaire d'une traduction du rêve et remontons par ailleurs à la technique d'interprétation des peuples anciens, pour lesquels interprétation du rêve et interprétation par la symbolique étaient identiques » [4].

« Dans le rêve ce sont avant tout les organes sexuels et les pratiques sexuelles qui connaissent une présentation symbolique, en lieu et place d'une présentation directe » [5]. Ainsi, « L’organe génital masculin trouve un substitut symbolique dans des choses qui lui ressemblent par la forme, donc longues et dirigées vers le haut, comme : bâton, parapluies, tiges, arbres, etc. […] L’organe génital féminin est présenté symboliquement par tous les objets qui partagent sa propriété d’enclore une cavité susceptible d’accueillir quelque chose en elle. Donc par des puits, des fosses, des cavernes, par des récipients et des bouteilles, par des étuis, des valises, des boîtes, des caisses, des sacs, etc. […] Parmi les animaux, on peut citer au moins l’escargot et le coquillage comme des symboles sexuels incontestablement [unverkennbar] féminins » [6].

La signification de l’araignée selon Freud et Abraham

Dans un petit article « L’araignée, symbole onirique » [7], Karl Abraham écrit : « Tout psychanalyste a rencontré l’araignée comme symbole dans les rêves de ses patients ». Sans doute avec raison : la phobie des araignées est, avec celle des serpents et du vide (acrophobie), une des phobies les plus fréquentes [8]. On s’étonne donc qu’il y ait extrêmement peu de littérature psychanalytique sur ce sujet.

Wilhelm Stekel semble le premier a avoir publié une interprétation. Abraham rapporte : « Stekel, dans Le Langage du rêve [1911], cite l’araignée comme symbole phallique, mais ses exemples sont traités si superficiellement qu’il n’en ressort rien de plus ».

Abraham ajoute : « Freud signale que l’araignée représente la mère — à savoir la mère méchante que l’enfant redoute », interprétation qu’il confirme à la lumière d’un (seul) cas. Le patient avait rêvé qu’en saisissant des dossiers une grosse araignée velue était tombée à ses pieds. Il s’était réjoui qu’elle ne l’avait pas touché. Abraham ne mentionne aucune « association libre », mais précise que le patient lui a dessiné l’araignée telle qu’apparue en rêve, à la suite de quoi Abraham donne une interprétation allant dans le sens de l’affirmation de Freud : « L’araignée qui tombe c’est le pénis prêté à la mère qui s’en détache lorsque le patient s’approche de l’armoire (symbole maternel). La joie du patient de ne pas l’avoir touchée correspond à son effarouchement devant l’inceste. […] La “méchante” mère représentée par l’araignée, d’après Freud, se révèle représenter une femme virilisée ; son membre et son esprit d’initiative apeurent le garçon, même effet que celui que ferait un homme à une adolescente immature » (p. 143).

Freud a écrit pour la première fois sur la signification symbolique des insectes en 1921 : « Dans la symbolique des rêves, insectes et vermines signifient les frères et sœurs (péjorativement : en tant que petits enfants) » [9].

L’araignée fait partie des arthropodes, mais se distingue des insectes par le fait d’avoir davantage de pattes. Freud n’a écrit sur la signification « profonde » de l’araignée qu’en 1933, en évoquant « de nouvelles élucidations de symboles ». Curieusement il attribue la découverte à Abraham : « D’après Abraham (1922), l’araignée, dans le rêve, est un symbole de la mère, mais de la mère phallique dont on a peur, si bien que l’angoisse devant l’araignée exprime l’effroi devant l’inceste avec la mère et l’horreur devant l’organe génital féminin. Vous savez peut-être que la figure mythologique de la tête de Méduse doit être ramenée à ce même motif de l’effroi de la castration » [10]. On aimerait savoir si cette « découverte » psychanalytique concerne autant les hommes que les femmes et si elle explique pourquoi l’arachnophobie est deux fois plus fréquente chez les femmes [11].

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La phobie des araignées selon le psychanalyste J.-P. Winter

À lire l’ensemble des publications de Freud et beaucoup d’autres textes psychanalytiques, il semble que pratiquement aucune cure freudienne n’ait été entreprise pour traiter ce trouble fréquent dans la population, parfois fort invalidant (j’ai moi-même traité par TCC des personnes n’osaient pas s’asseoir dans l’herbe, descendre à la cave, etc.).

Jean-Pierre Winter a fourni une explication psychanalytique de la phobie de l’araignée dans le magazine Psychologies (octobre 2011). Je cite in extenso cette page d’anthologie freudienne :

« “Cet animal cristallise symboliquement l’angoisse devant le féminin”, révèle le psychanalyste Jean-Pierre Winter, auteur notamment de Dieu, l'Amour et la Psychanalyse (2011). Ses pattes évoqueraient le souvenir archaïque de la chevelure maternelle ; son abdomen, le visage ; et la bête entière renverrait à une femme cannibale menaçant son enfant de le “manger” de baisers. Quant à sa tendance à s’éclipser aussitôt aperçue, elle rappellerait la peur que tout adulte a pu ressentir nourrisson : celle de la disparition définitive de la mère. “La toile, inconsciemment associée à l’hymen, susciterait la crainte de le déchirer ou d’être pris dedans.” Installée en son centre, l’araignée évoque la vulve, l’inconnu noir, “avec ce que peut avoir d’effrayant, dans l’imaginaire, le sexe dévorant qui retient sa proie”. Mais, la vraie panique, c’est lorsqu’elle sort de sa toile. Devenue insaisissable, elle nous ramènerait à une vieille angoisse de castration enfouie dans l’inconscient. “Quand les enfants découvrent la différence des sexes, ils imaginent que le phallus est amovible, chez les filles comme chez les garçons”, éclaire le psychanalyste. Ainsi, le petit Hans, garçon de 5 ans étudié par Freud, était-il apeuré par le fantasme d’un pénis “dévissable avec des tenailles”. Un scénario suffisamment terrifiant pour engendrer une phobie de cet animal. D’autant que si “l’araignée symbolise la mère, impossible de la tuer”, note encore Jean-Pierre Winter [12].

Notons en passant que Winter énonce ici une interprétation du fantasme de Hans où il est question de tenailles. Ce n’est absolument pas ce qui se lit dans Freud ! (voir la note [13]).

Rappelons que, selon la doctrine freudienne, seuls les garçons subissent « l’angoisse de castration ». Les filles ne peuvent perdre un « phallus amovible ». Elles éprouvent, dixit Freud, un « complexe de castration » : le sentiment d’un préjudice et la jalousie à l’égard de ceux qui ont un pénis.

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 J.-P. Winter (source : YouTube)

Abraham, Freud et Winter n’envisagent pas d’autres significations possibles. Dans les religions et les mythologies — sources, selon Freud, de la découverte des significations cachées — les significations ne manquent pourtant pas. Dans leur Dictionnaire des symboles, Jean Chevalier, Alain Gheerbrant et coll. concluent de l’examen de religions et de mythes : « L’araignée apparaît tout d’abord comme une épiphanie lunaire, dédiée au filage et au tissage. Son fil évoque celui des Parques. La Bible et le Coran s’accordent à souligner sa fragilité. […] L’araignée fait aisément figure de créatrice cosmique, de divinité supérieure, de démiurge. C’est le cas dans de nombreuses populations. […] Au plan mystique, le fil de l’araignée évoque le cordon ombilical, ou la chaîne d’or reliant la créature au créateur, et par laquelle celle-là tente de se hisser vers celui-ci, thème évoqué par Platon et repris par le Pseudo-Denys l’Aréopagite. […] Les Upanishad font de l’araignée s’élevant le long de son fil un symbole de liberté » [14].

La révélation de la signification « profonde » guérit-elle ?

Les deux postulats de base de Freud sont : « Chaque fois que nous sommes en présence d'un symptôme, nous pouvons en conclure qu'il existe chez le malade des processus inconscients déterminés qui justement contiennent le sens du symptôme. Mais il est nécessaire aussi que ce sens soit inconscient afin que le symptôme se produise. À partir de processus conscients il ne se forme pas de symptômes ; dès que les processus inconscients en question sont devenus conscients, le symptôme doit disparaître » [15]. Ni Freud, ni Abraham, ni Winter n’évoquent l’élimination d’une arachnophobie par la révélation de la signification « inconsciente ». Ils se contentent d’ « expliquer » par de vagues analogies. Ludwig Wittgenstein, qui connaissait fort bien le freudisme, avait conclu : « Les pseudo-explications fantaisistes de Freud ont rendu un mauvais service. Aujourd'hui n'importe quel âne dispose de ces images pour “expliquer” les symptômes pathologiques » [16]. Rien n’est plus facile que d’imaginer des explications de comportements problématiques. Le difficile c’est de réaliser des modifications observables et durables de ces comportements.

À en croire les frères Miller, l’analyse freudienne du sens « profond » a opéré des miracles au début du freudisme. Jacques-Alain affirme : « Au départ, les cures analytiques avaient des résultats rapides et spectaculaires. Il suffisait de livrer à un patient la clé de l’Œdipe, c'était si révolutionnaire que cela le métamorphosait. Au fur et à mesure, la nouveauté se dissipait, les cures devenaient plus longues, plus complexes » [17]. Gérard raconte le même genre d’histoire : « Qu'est-ce que l'âge d'or de la découverte freudienne, sinon ce temps béni des dieux où les symptômes analysés cédaient comme par miracle ? Lecture émerveillée des premiers textes de Freud... La psychanalyse dévoilait le lien du sujet au langage, témoignait de l'emprise du signifiant sur le corps, réussissait à annuler la souffrance par la parole » [18]. La lecture attentive des publications de Freud et de ses lettres montre que c’est totalement faux. Pour des détails, voir : “Les désillusions de Freud sur l’efficacité thérapeutique de sa méthode”. Science et pseudo-sciences, 2014, 309 : 64-70 ; 310 : 46-53. En ligne : http://www.pseudo-sciences.org/spip.php?article2367

Une thérapie efficace de l’arachnophobie

Pour traiter une phobie d’araignée, il est très peu utile de chercher des significations « inconscientes » ou de se ressouvenir des événements passés en rapport avec les araignées (la majorité des arachnophobes ne peuvent dater leur première expérience pénible avec une araignée).

L’approche cognitivo-comportementale est de loin la plus efficace. Après s’être informé correctement sur les araignées [19], l’idéal est d’apprendre comment gérer une forte activation émotionnelle (expirer le plus lentement possible, diminuer le tonus musculaire, utiliser des auto-instructions). L’étape suivante consiste à se confronter à des araignées : regarder d’abord des petites dans un bocal fermé, puis les observer circulant sur une table. Répéter l’opération avec des araignées plus grandes, le thérapeute montrant toujours l’exemple d’une approche et finalement d’un contact. Pour des détails, voir p.ex. : http://www.pseudo-sciences.org/spip.php?article373

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À noter que des psychanalystes colportent à ce sujet de pures calomnies. Ainsi Jacques-Alain Miller déclare : « À ceux qui l’ignorent encore, les TCC, ce sont des thérapies qui ont pour curieuse particularité de s’attaquer aux problèmes du patient par des exercices pratiques : vous avez peur de l’araignée ? On va vous soigner en vous forçant à toucher une araignée » [20] (je souligne). Élisabeth Roudinesco, tout aussi manipulatrice, écrit dans Le Monde, le journal où elle règne sur l’information psychologique : « Les comportementalistes prétendent guérir des phobies en trois semaines en obligeant un patient qui redoute les araignées à plonger sa main dans un bocal rempli d'inoffensives mygales » (14-2-2005). Je souligne.

N’importe quel étudiant qui a commencé une formation en TCC dira qu’il s’agit d’une connerie magistrale car on sait, depuis que les TCC sont apparues (années 1950), qu’une phobie s’intensifie lorsqu’on est brutalement mis en présence de ce qui fait peur ! Cela s’appelle le processus de « sensibilisation », l’inverse de l’« habituation » et de l’« extinction » que l’on recherche par la thérapie, et qui ne s’obtient que par une confrontation très progressive, avec des situations phobogènes, en commençant par les plus faciles.

Pour en savoir un peu plus sur les phobies et les TCC : http://www.pseudo-sciences.org/spip.php?article2542

Références

Toutes les citations de Freud sont empruntées à la traduction des Œuvres complètes parue aux PUF. Est chaque fois mentionné le volume suivi de la page.

[1] L’interprétation du rêve (1900) IV 663

[2] Abrégé de psychanalyse (1940) XX p. 255.

[3]“Remarques sur la théorie et la pratique de l’interprétation du rêve” (1923) XVI 174

[4] Du rêve (1901) Ajout de 1911, V 68.

[5] “L’intérêt que présente la psychanalyse” (1913) XII 111.

[6] Leçons d’introduction à la psychanalyse (1917) XIV 158 ; 160.

[7] Abraham, K. (1922) L’araignée, symbole onirique. Rééd. in Œuvres complètes. T. 2, trad. Payot, p. 141-145.

[8]Fredrikson, M., Annas, P., Fischer, H. & Wok, G. (1996) Gender and age differences in the prevalence of specific fears and phobias. Behaviour Research and Therapy, 34 : 33-39.

[9] Psychologie des masses et analyse du moi (1921) XVI 75

[10] Nouvelle suite des leçons d'introduction à la psychanalyse (1933) XIX 105.

[11] Fredrikson et al., Op. cit.

[12] http://www.psychologies.com/Moi/Problemes-psy/Anxiete-Phobies/Articles-et-Dossiers/Araignee-petite-bete-grande-peur/L-araignee-reine-de-nos-fantasmes

[13] Cf. Le Petit Hans. In Cinq psychanalyses. Œuvres complètes, PUF, Quadrige, 2011, p. 239. Le père écrit qu’un matin Hans lui raconte une histoire qu’il a imaginée : « “Dis donc, je me suis imaginé aujourd’hui quelque chose. Le plombier est venu et il m’a d’abord enlevé le derrière avec une pince et ensuite il m’en a donné un autre et ensuite pareil avec le fait-wiwi. Il a dit : Fais voir ton derrière et il a fallu que je me tourne et il l’a enlevé et puis il a dit : Fais voir ton fait-wiwi”. Le père saisit le caractère de cette fantaisie de souhait et ne doute pas un moment de la seule interprétation possible. — Moi : “Il t’a donné un plus grand fait-wiwi et un plus grand derrière.” — Hans : “Oui.” Moi : “Comme papa en a, parce que tu voudrais bien être le papa ?” — Hans : “Oui, et je voudrais aussi avoir une moustache comme toi et des poils comme ça.” (Il montre les poils de ma poitrine.) »

[14] Éd. Laffont, 1982, p. 60ss.

[15] Leçons d’introduction à la psychanalyse (1917) XIV 289.

[16] Culture and Value (1980) Rééd., University of Chicago Press, 1984, p. 55.

[17] Débat J.-A. Miller & M. Onfray (2010) “En finir avec Freud ?”, Philosophie magazine, n° 36, p. 13.

[18] Miller, D. & Miller, G. (1991) Psychanalyse 6 heures ¼. Seuil, p. 56.

[19] La grande majorité des araignées ne peuvent injecter leur venin à travers la peau d’un humain. En Belgique, il n’y a pas d’araignées réellement dangereuses. La situation est différente dans le Sud de la France et bien sûr dans des pays davantage au sud.

[20] En juillet 2008, dans une lettre ouverte à Mme Sarkozy sur Agoravox : « Sauvons la clinique » : http://www.agoravox.fr/actualites/sante/article/carla-bruni-sarkozy-pourra-signer-42202.

Deux sites pour d’autres publications de J. Van Rillaer sur la psychologie, la psychopathologie, l'épistémologie, les psychothérapies, les psychanalyses, etc.

1) Site de l'Association Française pour l'Information Scientifique: http://www.pseudo-sciences.org

2) Site à l'univ. de Louvain-la-Neuve: https://moodleucl.uclouvain.be/course/view.php?id=9996

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