Jacques Van Rillaer
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Billet de blog 22 juil. 2018

Jacques Van Rillaer
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Illusions jungiennes

Après quelques années de collaboration et d’amitié, Freud et Jung, pratiquant tous deux la psychanalyse, se sont accusés mutuellement de manquer de rigueur et se sont disputés. On examine ici ces relations, puis des éléments-clés de la théorie et la thérapie jungiennes. On évoque brièvement des facteurs de la séduction de la théorie de Jung qui, en définitive, manque de scientificité.

Jacques Van Rillaer
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Le présent texte a paru dans Nouvelles sceptiques (2014, 80 : 1557-1567), publié par le Comité belge pour l’analyse critique des parasciences (http://www.comitepara.be/accueil/index.html).  Paru également dans Le Québec sceptique, 2014, 85 : 38-43.

La présentation traditionnelle de Carl Gustav Jung, qui se trouve dans la grande majorité des manuels d’introduction à la psychologie, correspond à ce qu’on peut lire dans Le Petit Robert 2, Dictionnaire universel des noms propres : « Psychiatre et psychologue suisse (1875-1961). Disciple de S. Freud à partir de 1906, il s’en sépara en 1913 après avoir publié Métamorphoses et symboles de la libido (1912). […] L’idée la plus originale de la théorie de Jung est certainement celle d’inconscient collectif. Fonds commun de toute l’humanité, celui-ci est structuré par des “archétypes” » [1].

Nous examinons ici quelques illusions produites par Jung et par ceux qui le critiquent. La présentation ci-dessus contient déjà plusieurs énoncés discutables : le qualificatif « disciple », l’originalité de la notion d’archétype et sa valeur scientifique. Nous commençons par la notion de disciple.

1. Jung : un « disciple » de Freud ?

Le qualificatif « disciple » pour parler de Jung ou d’Adler procède d’une conception « freudocentrée » de l’histoire de la psychothérapie, conception dénoncée par des historiens de la psychanalyse, surtout depuis la magistrale histoire de la psychothérapie de Henri Ellenberger [2]. Si l’on déclare que Jung et Adler sont des disciples de Freud, il faut dire que Freud est le disciple de Breuer. Freud écrit en effet : « Si c’est un mérite d’avoir appelé la psychanalyse à la vie, alors ce n’est pas mon mérite. Je n’ai pas pris part aux premiers débuts de celle-ci. J'étais étudiant, et occupé à passer mes derniers examens, lorsqu'un autre médecin viennois, le Dr. Joseph Breuer, appliqua le premier ce procédé sur une jeune fille malade d'hystérie (de 1880 à 1882) » [3]. Adler et Jung avaient publié des idées originales avant de rencontrer Freud, ils ont fait partie de son cercle de collègues pendant quelques années, puis ont critiqué Freud et ont produit une œuvre substantielle nettement différente de la sienne. Jung écrivait lui-même : « J’aimerais rectifier l’erreur qui veut que je sorte de l’école freudienne. Je suis un élève de Bleuler » [4].

Jung et Freud se sont rencontrés en 1907. Chacun a été fort séduit par l’autre, chacun était gagnant dans cette relation qui a duré six ans : Jung croyait rencontrer le Darwin de la psychologie ; Freud se réjouissait de la reconnaissance qu’apportait l’assistant du célèbre psychiatre Bleuler, travaillant dans une des institutions psychiatriques les plus réputées d’Europe. Il voyait en Jung le moyen, pour sa psychanalyse, d’échapper à la critique de n’être qu’une science juive. Il a rapidement considéré Jung comme son héritier. Il lui écrivait en 1909 : « Vous serez celui qui comme Josué, si je suis Moïse, prendra possession de la terre promise de la psychiatrie » [5] et à Binswanger deux ans plus tard : « Si l’empire que j’ai fondé devenait orphelin, nul autre que Jung devrait hériter de tout. Vous voyez, ma politique poursuit inlassablement ce but » [6]. Il s’est arrangé pour qu’en 1910 Jung devienne le premier Président de l’Association psychanalytique internationale et le rédacteur en chef de la revue de psychanalyse.

Toutefois, dès la première rencontre des divergences de vue sont apparues et n’ont jamais disparu. La principale concernait la place de la sexualité. Jung se souvient : « Mon travail pratique m'avait fait connaître de nombreux cas de névroses dans lesquels la sexualité ne jouait qu'un rôle secondaire, alors que d'autres facteurs y occupaient la première place : par exemple, le problème de l'adaptation sociale, de l'oppression par des circonstances tragiques de la vie, les exigences du prestige, etc. Plus tard, j'ai présenté à Freud des cas de ce genre mais il ne voulait admettre, comme cause, aucun autre facteur que la sexualité. J'en fus très peu satisfait » [7].

Lorsque Jung fut invité en 1912 à l’université Fordham de New York pour présenter la psychanalyse, son exposé ne correspondait guère à la théorie freudienne. Il affirmait que « le plaisir n’est en aucune façon assimilable à la sexualité » [8], que la période que Freud considérait comme « de latence » est précisément celle où s’éveille la sexualité et que les événements de l’enfance sont moins importants que les conflits actuels [9].

2. Jung : un « psychanalyste » ?

En écrivant « Psychiatre et psychologue », l’auteur de l’article du Petit Robert adopte la terminologie de Freud, terminologie destinée affirmer l’autorité souveraine du Viennois sur la psychanalyse.

Ernest Jones, le biographe attitré de Freud, rappelle qu’à la suite de la rupture avec Jung et Adler, « les psychologues et d’autres encore saisirent avec joie cette occasion de proclamer que puisqu’il y avait trois “écoles de psychanalyse” qui n’arrivaient pas à s’entendre, il n’était plus nécessaire de prendre le sujet au sérieux » [10]. Freud a alors publié Contribution à l’histoire du mouvement psychanalytique (1914) où il écrit : « La psychanalyse est ma création. […] Je me trouve autorisé à soutenir le point de vue que, même encore aujourd’hui, où depuis longtemps je ne suis plus le seul psychanalyste, personne mieux que moi ne peut savoir ce qu’est la psychanalyse, par quoi elle se différencie d’autres manières d’explorer la vie d’âme et ce qui doit être couvert de son nom ou ce qu’il vaut mieux nommer autrement » [11]. Il s’autorise à décréter que ses anciens collègues ne sont plus « psychanalystes ». Concernant Jung, il écrit avec humour : « Jung a fourni avec sa “modification” de la psychanalyse un pendant au fameux couteau de Lichtenberg. Il a changé le manche et mis une nouvelle lame ; comme la même marque y est gravée, nous sommes maintenant censés tenir cet instrument pour celui d’avant » [12].

En fait, jusqu’au moment de cette rupture, Freud n’avait guère revendiqué la propriété du mot « psychanalyse », qui était la traduction de l’expression française « analyse psychologique », apparue au XVIIIe siècle et utilisée couramment par Pierre Janet dès la fin des années 1880 [13]. Il va alors tenter de labelliser à son profit le terme « Psychoanalyse ». Des jungiens continueront à utiliser ce terme, mais l’écriront en allemand « Psychanalyse » (sans « o ») pour se différencier de Freud. Plus tard, Jung adoptera l’expression « psychologie analytique » pour désigner sa façon à lui de faire de l’analyse psychologique.

En fait, l’expression « psychanalyse » peut être utilisée tout aussi bien pour désigner les analyses psychologiques de Freud que celles de Jung, d’Adler, de Sartre, de Bachelard [14] ou d’autres. Aujourd’hui beaucoup de jungiens utilisent, avec raison, l’expression « psychanalyse jungienne ». En Belgique, des jungiens ont constitué une « École belge de psychanalyse jungienne ». En France, la « Société française de psychologie analytique » se définit comme « la société de psychanalyse qui réunit et forme en France les psychanalystes se référant à l’œuvre clinique et théorique de C.G. Jung » [15].

3. Jung : un praticien de la psychologie « empirique » ?

Freud s’est toujours défini comme un chercheur en sciences naturelles. Dans son dernier article, il répétait : « La psychologie est une science de la nature (eine Naturwissenschaft) » [16]. Lui et ses disciples estimaient que Jung s’était égaré dans la mystique. Jung n’a eu de cesse de souligner qu’il était un scientifique. Ainsi il écrivait dans Psychologie et religion : « Je suis un empirique et comme tel, je m’en tiens au point de vue phénoménologique. Je ne crois pas cependant que ce soit pécher contre les principes de l’empirisme scientifique que de faire occasionnellement des réflexions qui dépassent les limites d’une simple accumulation d’observations et de leur classification. J’estime en effet, que sans réflexion intégrante toute expérience est impossible, “l’expérience” étant un processus d’assimilation hors duquel toute compréhension fait défaut. De cette constatation il découle que c’est du point de vue des sciences naturelles et non d’un point de vue philosophique que j’aborde les faits psychologiques » [17].

Jung renvoyait à Freud sa critique : « Freud a une “théorie”. Quant à moi, je n’ai aucune “théorie”, je me contente de décrire des faits. Je n’échafaude pas de théorie sur l’origine des névroses, je m’en tiens à leur description » [18].

En fait, Jung et Freud adhèrent à la même épistémologie : le positivisme classique. Ils croient qu’on peut commencer par observer des faits en toute objectivité et, dans un deuxième temps, construire une théorie comme on construit une maison avec des briques. Tout deux ont sous-estimé le fait qu’en psychologie — plus que dans n’importe quelle autre discipline scientifique — les observations sont sélectionnées, interprétées et même conditionnées par des théories implicites et explicites du chercheur.

Ce problème a été soulevé dès la parution en 1895 des Études sur l’hystérie [19], le premier livre de Freud sur des troubles mentaux. L’année suivante, John Michell Clarke — professeur à l’University College (Bristol) — concluait son compte rendu de l’ouvrage par cette réflexion épistémologique : « Il convient de rappeler la nécessité de garder à l’esprit, lorsqu’on étudie des patients hystériques, la grande complaisance avec laquelle ils répondent aux suggestions, car il se peut que ce soit là que se trouve le point faible de la méthode. Le danger est que, dans des confessions de ce genre, les patients sont susceptibles de se conformer dans leurs dires à la moindre suggestion qui leur est donnée — il se peut tout à fait inconsciemment — par le chercheur » [20].

Jung et Freud ont partagé l’illusion de « l’immaculée perception » [21]. L’un comme l’autre ont construit des systèmes séduisants sans prendre la peine d’observer de façon rigoureuse, systématique et critique. Freud écrivait : « Je ne suis absolument pas un homme de science, un observateur, un expérimentateur, un penseur. Je ne suis rien d'autre qu'un conquistador par tempérament, un aventurier » [22]. Jung est de la même famille de pensée. Bien qu’il ait commencé sa carrière par une recherche expérimentale, il l’a poursuivie avec ce mot d’ordre : « Celui qui veut connaître l’âme humaine n’apprendra à peu près rien de la psychologie expérimentale. Il faut lui conseiller d’accrocher au clou la science exacte, de se dépouiller de son habit de savant, de dire adieu à son bureau d’étude et de marcher à travers le monde avec un cœur humain » [23]. Il est vrai que la psychologie scientifique de cette époque n’avait pas grand chose à offrir, mais la méthode de Jung ne fournit pas beaucoup mieux au thérapeute que ce genre d’affirmation, au cœur de son ouvrage La guérison psychologique : « Le problème de la guérison est un problème religieux. Ce qui, pour emprunter une image au plan social, correspond le mieux à l’état de souffrance de la névrose, c’est la guerre civile. Par la vertu de la foi chrétienne, qui fait aimer ou accepter l’ennemi, et par le pardon, les hommes guérissent l’état de souffrance des hommes. Ce que par conviction chrétienne on recommande à l’extérieur, il faut l’appliquer sur le plan intérieur dans la thérapie des névroses » [24].

4. Les archétypes : des faits validés ?

Selon Jung, les archétypes sont des structures psychiques primordiales qui forment le contenu de l’inconscient collectif. Il s’agit de symboles qui se retrouvent, sous différentes apparences, « toujours, partout et par tous ». Ils représentent les dépôts d’expériences sans cesse répétées par les êtres humains et se transmettent génétiquement. Ils apparaissent dans les rêves, les visions, les mythes, les contes, les enseignements ésotériques. Ainsi, écrit Jung, « le dragon est un archétype très ancien, que je suppose provenir d’un âge où l’homme et les dragons vivaient ensemble — quand l’homme vivait avec des sauriens, et des mauvais sauriens en plus » [25].

Pour Jung cette conception n’a pas seulement un intérêt théorique : les archétypes agissent en nous inconsciemment et sa thérapie vise en grande partie à en faire émerger (principalement par l’analyse des rêves), tout en évitant qu’ils submergent le patient. Le thérapeute doit les révéler au patient de manière à ce qu’il puisse les assimiler et, dès lors, transformer sa façon de vivre. Des archétypes essentiels sont en l’occurrence l’animus (la part masculine de la femme) et l’anima (la part féminine de l’homme), le Vieux sage, la Terre Mère, auxquels peuvent se joindre par exemple le Sauveur, l’Enfant divin, le Mandala circulaire.

La croyance en l’existence d’idées élémentaires innées, communes à tous les hommes, est ancienne. Elle remonte à l’Antiquité, notamment à Platon. Jung lui-même cite des prédécesseurs (des philosophes comme Schopenhauer et des ethnologues comme Adolf Bastian), mais il affirme que son originalité est d’en faire une étude empirique.

La conception jungienne des archétypes a été critiquée notamment par Jean Piaget, le plus célèbre psychologue de l’enfance et spécialiste de l’épistémologie : « C.G. Jung a eu le mérite d’étudier et de montrer la grande généralité de certains symboles. Mais, sans preuve aucune (l’insouciance du contrôle est encore plus remarquable dans l’école jungienne que dans les écoles freudiennes), il a conclu de la généralité à l’innéité et à la théorie des archétypes héréditaires » [26].

A ma connaissance, l’analyse la plus rigoureuse de la théorie jungienne des archétypes a été menée par l’anthropologue Jean-Loïc Le Quellec, directeur de recherches au CNRS [27]. Il a passé au peigne fin les arguments de Jung pour affirmer l’universalité de ses archétypes. Il a appliqué à la lettre ce principe de Jung : « Il faut chercher en premier lieu l’explication historique d’un symbole dans son propre environnement culturel, puis trouver des symboles identiques ou semblables dans d’autres civilisations, pour pourvoir affirmer avec certitude qu’il s’agit d’un archétype » [28]. Le résultat est désastreux : aucun des archétypes jungiens ne se retrouve partout et à toutes les époques. Ainsi la Terre est sans doute souvent perçue comme une Mère, mais pas partout. En Égypte ancienne, la divinité de la Terre (Geb) était masculine. Elle fécondait Nut, la déesse céleste.

Une illustration du manque de rigueur de Jung est sa démonstration du caractère archétypal du vol de la pomme. Il écrit : « Le vol de la pomme est l’un de ces motifs oniriques types, qui réapparaissent avec de multiples variations dans quantité de rêves. C’est en même temps un thème mythologique bien connu, que nous retrouvons non seulement dans le récit biblique, mais aussi en d’innombrables mythes et légendes, provenant de toutes les époques et de toutes les latitudes. Il constitue une de ces images universellement humaines, susceptibles de renaître, autochtones, en chacun de nous et en tout temps » [29].

Dans le chapitre 3 de La Genèse, il n’est question que « du fruit de l’arbre désirable pour acquérir l’entendement » ! A quoi Le Quellec ajoute que nos pommes actuelles descendent de Malus sieversii, arbre originaire d’Asie centrale, et leur culture n’a commencé de se répandre dans le bassin méditerranéen qu’à partir du troisième millénaire avant l’ère commune. Il n’y a jamais eu de pommes sauvages en Australie, pas plus qu’en Amérique, en Afrique ou en Nouvelle-Zélande, toutes zones du globe où le pommier fut introduit par les colons européens. Il est donc absolument impossible de croire que l’image de la pomme pourrait se trouver partout et en tout temps.

Jung raconte que Freud surestimait sa propre pensée et qu’il lui a un jour dit : « Cela doit être vrai, puisque je l’ai pensé » [30]. Jung semble avoir eu la même confiance dans le pouvoir de sa propre pensée. En tout cas, ses théories ne sont guère plus scientifiques que celles de son rival.

5. Jung : un thérapeute et/ou un gourou ?

Jung a fait très peu état des effets positifs de ses thérapies. À l’époque de sa pratique de l’analyse freudienne, les résultats étaient manifestement médiocres. Il écrivait à Freud, dans une lettre où il expliquait comment il avait défendu la psychanalyse face à des contradicteurs : « J’ai considéré comme plus prudent de ne pas m’appuyer trop sur le succès thérapeutique, sinon on aura vite rassemblé un matériel apte à y montrer que le résultat thérapeutique est très mauvais, ce qui ferait du mal à la théorie également » [31]. Rien d’étonnant à cela. Les historiens du freudisme ont établi que Freud n’a jamais fait mieux que les autres psychothérapeutes de son temps. Sur les 31 patients aujourd’hui bien identifiés, seulement 3 ont été améliorés. La plupart ont vu leur état s’aggraver. Certains ont fini à l’asile, d’autres se sont suicidés [32].

Jung a joint à la méthode freudienne — qu’il croit utile pour les hédonistes qui cherchent des satisfactions infantiles — celle d’Adler et sa propre théorie des archétypes. Il était soucieux de la situation présente du patient et de son attitude envers la religion [33]. Les études contrôlées sur les effets de sa thérapie sont malheureusement très peu nombreuses [34]. Les résultats consignés ne sont guère enthousiasmants dès qu’il s’agit de troubles sérieux.

En 1912, Jung a eu l’idée de recommander l’analyse didactique pour tout psychanalyste ou aspirant à cette pratique. Le but annoncé était de réduire la subjectivité des analystes et de dépasser les conflits d’interprétation qui minaient alors la jeune association de psychanalyse. La direction de didactiques, activité beaucoup plus facile et rentable que le traitement de personnes réellement perturbées, est rapidement devenue la principale pratique de Freud [35]. Jung semble avoir fait de même. Irmarita Putnam, qui avait fait son analyse didactique chez lui, raconte que la clientèle de Jung était en grande partie composée de médecins et qu’il ne prenait pas de psychotiques en analyse [36].

Le psychiatre hollandais Albert van Renterghem, au retour de sa formation chez Jung, a donné une idée de l’ambiance régnant dans le cercle jungien déjà en 1912 : « Le Séminaire de Jung ne m'enthousiasmait pas trop. Le semeur déambulait dans la pièce à la manière d'un ours commentant un des Trois essais sur la théorie de la sexualité de Freud. Il demandait l'avis de l'assemblée. Tout cela me faisait penser aux disputes des Pères de l'Eglise lors du commentaire des Évangiles. [...] Je me sentais agacé et songeais à une sorte de comédie lorsque je voyais se promener dans le jardin l'apôtre Jung, entouré de disciples pendus à ses lèvres et qui craignaient de perdre un seul mot de celui qui avait reçu la grâce » [37]. Van Rentherghem, fondateur de premier institut de psychothérapie aux Pays-Bas, passa ensuite au freudisme, devint le premier président de l’Association néerlandaise de psychanalyse et, finalement, revint à la pratique de l’hypnose qu’il avait apprise chez Liébault en 1887.

Avec le temps, Jung est apparu de plus en plus comme l’« archétype » du Vieux Sage ou, si l’on préfère, un gourou pseudo-scientifique. Ces réactions à l’annonce de sa mort donnent une idée du climat d’occultisme instauré chez des disciples : « Plusieurs ont témoigné des “miracles” survenus au moment précis de la mort du maître : Laurens van der Post rêva que Jung était en train de lui faire signe, Barbara Hannah vit la batterie neuve de sa voiture subitement tomber en panne, et à Küsnacht la foudre aurait aussitôt frappé l’arbre sous lequel Jung avait coutume de s’asseoir » [38].

La séduction des doctrines de Jung et de Freud tient, pour une large part, au fait qu’elles donnent le sentiment de traiter de questions fondamentales de la condition humaine en se basant sur l’expérience clinique et la vérification scientifique. Chez Freud c’est surtout la dimension philoso-littéraire qui semble jointe à l’approche scientifique, Chez Jung c’est la dimension spirituelle. Cette apparente combinaison a conquis aussi bien des scientifiques et des médecins que des philosophes et des théologiens. Au contraire, pour bon nombre de psychologues d’orientation scientifique, ces deux théories psychanalytiques sont plutôt à qualifier comme le célèbre psychiatre Richard von Krafft-Ebing le fit de celle de Freud : « cela ressemble à un conte scientifique » [39].

Deux sites pour d’autres publications de J. Van Rillaer sur la psychologie, la psychopathologie, l'épistémologie, les psychothérapies, les psychanalyses, etc.

1) Site de l'Association Française pour l'Information Scientifique: http://www.pseudo-sciences.org

2) Site à l'univ. de Louvain-la-Neuve:

https://moodle.uclouvain.be/course/view.php?id=2492

Références

[1] Éd. 1987, p. 954

[2] Ellenberger, H. (1970) The Discovery of the Unconscious. The History and Evolution of Dynamic Psychiatry. Basic Books. 932 p. Trad., A la découverte de l'inconscient. Éd. Simep, 1974, 780 p. Rééd., Histoire de la découverte de l'inconscient. Fayard, 1994, 976 p.

[3] Ueber Psychoanalyse (Fünf Vorlesungen) (1910). Trad., De la Psychanalyse. Œuvres complètes, PUF, X p. 5.

[4] Cité par Paul Roazen (1986) La saga freudienne. Trad., PUF, p. 221.

[5] Lettre du 17-1-1909. In Freud, S. & Jung, C. G., Correspondance (1906-1909). Trad., Gallimard, 1975, p. 271.

[6] Lettre du 14-3-1911. In Freud, S. & Binswanger, L., Correspondance. Trad., Calmann-Lévy, 1995, p. 129.

[7] Jung, C. G. (1962) Erinnerungen, Traume, Gedanken. Zurich : Rascher. Trad., Ma vie. Souvenirs, rêves et pensées. Gallimard, 1966, p. 174.

[8] Pour Freud, tout plaisir était libidinal. Il écrivait p.ex. dans Trois essais sur la théorie sexuelle (1905) : « Quiconque voit un enfant rassasié quitter le sein et retomber en arrière, sombrer dans le sommeil, les joues toutes rouges et le sourire bienheureux, ne manquera pas de se dire que cette image reste encore la norme pour l’expression de la satisfaction sexuelle dans la vie ultérieure » (Trad., Œuvres complètes, PUF, VI, p. 117).

[9] Pour des détails sur ces conférences, voir F. Sulloway (1981) Freud, biologiste de l'esprit. Trad., Fayard, p. 414s.

[10] Jones, E. (1955) Sigmund Freud : Life and Work. Vol. 2. Basic Books. Trad., La vie et l'œuvre de Sigmund Freud. PUF, 1961, p. 161.

[11] Trad., Œuvres complètes, PUF, 2006, XII, p. 249.

[12] Id., p. 314.

[13] Pour des détails, voir : J. Van Rillaer (2010) Analyses psychologiques et psychanalyses : un capharnaum. Science et pseudo-sciences, 293 : 4-11. En ligne : <http://www.pseudo-sciences.org/spip.php?article1538>

[14] Sartre utilisait l’expression « psychanalyse existentielle » pour désigner le déchiffrement du « choix fondamental » d’une personne (L'Etre et le Néant. NRF, Gallimard, 1943, p. 656ss). Bachelard intitulait un de ses principaux ouvrages La formation de l'esprit scientifique. Contribution à une psychanalyse de la connaissance objective (Éd. Vrin, 1947).

[15] http://www.cgjungfrance.com

[16] Some elementary lessons in psycho-analysis (1940) Gesammelte Werke, XVII, p. 143. Trad., Œuvres complètes, PUF, XX, p. 311.

[17] Éd. Buchet/Chastel, 1958, p. 14.

[18] Jung, C. G. (1935) Answers to questions on Freud. In : Critique of Psychoanalysis. Princeton University Press, 1975, p. 293.

[19] Breuer, J. & Freud, S. (1895) Studien Ueber Hysterie. Vienne.

[20] Clarke, J. M. (1896) Review of Breuer and Freud (1895) Brain, 19 : 414. Cité par M. Borch-Jacobsen & S. Shamdasani (2006) Le dossier Freud. Enquête sur l’histoire de la psychanalyse. Paris : Les Empêcheurs de penser en rond, p. 181.

[21] Van Rillaer, J. (1981) Les illusions de la psychanalyse. Bruxelles : Mardaga, p. 173s.

[22] Freud, S. (1887-1904) Lettres à Wilhelm Fliess. Éd. établie par J. M. Masson, PUF, 2006, p. 504 (Lettre du 1er février 1900).

[23] Neue Bahnen der Psychologie (1912). Cité dans L’âme et la vie. Éd. Buchet/Chastel, 1963, p. 111.

[24] La guérison psychologique. Trad., Buchet/Chastel, 1953, p. 291s.

[25] Nietzsche’s Zarathustra : notes of the seminar given in 1934-1939. Princeton University Press, 1988, p. 395. J.-L. Le Quellec (Jung et les archétypes. Éd. Sciences Humaines, 2013), qui rapporte cet exemple (p. 81), précise que Jung avait adopté l’hypothèse du paléontologue Edgar Dacqué selon laquelle les premiers hommes côtoyaient les dinosaures.

[26] La psychologie de l’enfant. PUF, 14e éd., 1966, p. 49s

[27] Jung et les archétypes. Un mythe contemporain. Auxerre : Éd. Sciences Humaines, 2013, 454 p. Présentation : http://www.pseudo-sciences.org/spip.php?article2287

[28] Ibidem, p. 20

[29] Ibidem, p. 95.

[30] Cité dans Borch-Jacobsen, M. & Shamdasani, Sonu (2006) Le dossier Freud. Enquête sur l’histoire de la psychanalyse. Paris : Les Empêcheurs de penser en rond, p. 234.

[31] 4 décembre 1906. In Freud, S. & Jung, C. G. (1975), Op. cit.

[32] Voir Borch-Jacobsen, M. (2011) Les patients de Freud. Auxerre : Éd. Sciences Humaines, 224 p. Compte rendu en ligne : http://www.pseudo-sciences.org/spip.php?article1969

[33] Pour un exposé de l’ensemble de la théorie et de la pratique jungiennes, voir Ellenberger, Op. cit., chapitre 9.

[34] Pour une méta-analyse, voir Christian Roesler (2013) Evidence for the effectiveness of Jungian psychotherapy : A review of empirical studies. Behavioral Science, 3 : 562-575. Ce chercheur n’a guère trouvé d’études rigoureusement contrôlées comme on en trouve des centaines pour d’autres thérapies, en particulier les thérapies cognitivo-comportementales.

[35] Cf. Van Rillaer, J. (2004) Bénéfices cachés de la psychanalyse. Science et pseudo-sciences, 261: 3-11. En ligne : <http://www.pseudo-sciences.org/spip.php?article294>

[36] Roazen, P. (1995) How Freud worked : first-hand accounts of patients. Trad., Dernières séances freudiennes. Des patients de Freud racontent. Seuil, 2005, p. 231.

[37] Brinkgreve, C. (1979) Het eerste nederlandse Instituut voor Psychotherapie. Vrij Nederland. Bijvoegsel 7, 17-2-1979, p. 25.

[38] Le Quellec, Op. cit., p. 97.

[39] « Es klingt wie ein wissenschaftliches Märchen ». Cité par Freud dans sa lettre à Fliess du 26-4-1896 (Freud, S., Lettres à Wilhelm Fliess., Op. cit., p. 236).

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L'électricité est-elle un bien commun ?
[Rediffusion] L'électricité est-elle un bien commun, comme Yannick Jadot l'a fait récemment ? La formule produit un effet électoraliste garanti. Mais cette opération rhétorique est sans intérêt s’il s’agit, à partir de la fonction sociale actuelle de l’électricité, de faire apparaître dans le système énergétique des options qui méritent un positionnement politique.
par oskar
Billet de blog
L’électricité, un bien commun dans les mains du marché
Le 29 août dernier, le sénateur communiste Fabien Gay laisse exploser sa colère sur la libéralisation du marché de l’électricité : « Ce sont des requins et dès qu’ils peuvent se goinfrer, ils le font sur notre dos ! ». Cette scène témoigne d’une colère partagée par bon nombre de citoyens. Comment un bien commun se retrouve aux mains du marché ?
par maxime.tallant
Billet de blog
Nationalisation d’EDF : un atout pour la France ?
Le jeudi 24 novembre, c’est dans un contexte bien particulier que le nouveau PDG d’EDF Luc Rémont prend ses fonctions. De lourds dossiers sont sur la table : renationalisation du groupe, relance du parc nucléaire et des renouvelables, négociation avec Bruxelles sur les règles du marché de l’électricité et gestion de la production avant les trois mois d’hiver.
par Bernard Drouère
Billet de blog
Les coupures d'électricité non ciblées, ce sont les inégalités aggravées
Le gouvernement prévoit de possibles coupures d'électricité cet hiver : j'ai vraiment hâte de voir comment seront justifiées l'annulation de trains et la fermeture d'écoles pendant que les remontées mécaniques de Megève ou Courchevel continueront à fonctionner. Non ciblées sur les activités « non essentielles », ces coupures d'électricité pourraient aggraver les inégalités.
par Maxime Combes