La psychanalyse didactique : « purification » ou conditionnement ?

L’analyse didactique, conçue par Jung et Freud comme une “purification psychanalytique”, façonne la manière de percevoir et d’interpréter des futurs analystes aussi sûrement que les années de séminaire façonnent la pensée des futurs prêtres. Sont évoqués la genèse de l’instauration des didactiques et les processus de conditionnement à l’œuvre dans la pièce maîtresse de la formation analytique.
  1. Les conflits d’interprétation
  2. L’analyse didactique comme moyen de surmonter les conflits
  3. Le conte de l’auto-analyse de Freud
  4. La pièce maîtresse de la formation du psychanalyste
  5. Un job en or
  6. Les processus de conditionnement
  7. Des analystes doutent de la valeur des didactiques freudiennes
  8. Conclusion

À partir de 1902, Freud a tenu chez lui des réunions hebdomadaires qu’il a appelées « Société psychologique du mercredi » et, à partir de 1908, « Société psychanalytique de Vienne ». S’y retrouvaient des confrères, comme Stekel et Adler, et des non-médecins, comme Max Graf, musicologue, et Otto Rank, alors serrurier.

1. Les conflits d’interprétation

Les analyses menées par Adler et Stekel n’aboutissaient guère aux mêmes significations « fondamentales » que les analyses de Freud. Freud et ses collègues sont alors entrés en conflit. Les divergences théoriques ont mené à un conflit affectif et à la rupture des relations de Freud avec Adler en 1911 et avec Stekel l’année suivante.

Freud a estimé que les interprétations d’Adler et de Stekel étaient l’expression d’une « résistance affective » à reconnaître la primauté de la sexualité dans tous les troubles. Il a aussi interprété ces désaccords comme des symptômes de troubles mentaux. Il a psychiatrisé les contestataires, un mécanisme qu’il utilisera pour se défendre contre tous ses opposants. Il écrivit à Jung le 14 mars 1911 : « Stekel représente l'inconscient pervers, non corrigé ; Adler, le moi paranoïaque ».

Le même scénario s’est répété en 1912 avec Jung, que Freud avait un temps considéré comme son « cher fils et successeur » [1] et qui était alors le premier président de l’Association Psychanalytique Internationale. Jung estimait que le refoulement de la sexualité n’expliquait pas tous les troubles. Freud attribua à nouveau cette divergence d’opinion à des « résistances affectives ».

2. L’analyse didactique comme moyen de surmonter les conflits

Jung imagina alors un moyen d’endiguer la cacophonie des interprétations divergentes et de préserver l’unité de la jeune confrérie des analystes : tous les psychanalystes devraient se faire psychanalyser par un confrère de manière à éliminer leurs refoulements. Les analystes pourraient alors mieux interpréter les propos des patients et arriver, sans résistances affectives, aux ressorts ultimes des troubles. Jung et d’autres se firent psychanalyser par des confrères et des consœurs. Freud soutint le principe, à ceci près qu’il refusa de se soumettre à la purification psychologique, affirmant qu’il avait déjà réalisé son analyse par lui-même. Il ajouta que cette auto-analyse lui avait permis ses principales découvertes, passant sous silence ses très nombreuses lectures.

Jung refusa cet expédient. Quand Freud se défendit en le traitant de « névrosé », il répliqua dans une lettre, qui précipita la fin de leurs relations : « Je ne suis pas névrosé du tout — bien heureux ! Je me suis en effet fait analyser lege artis et tout humblement, ce qui m'a fort bien convenu. Vous savez bien jusqu'où peut aller le patient dans son auto-analyse, il ne sort pas de sa névrose — comme vous. […] Aimez-vous donc à ce point les névrosés que vous êtes toujours entièrement d'accord avec vous-même ? » [2].

3. Le conte de l’auto-analyse de Freud

La publication des lettres de Freud à son ami Wilhelm Fliess a permis de découvrir que son auto-analyse tient plus de la légende que de la réalité [3]. Dans l’espoir de soigner un état de dépressivité — qu’il qualifia de « petite hystérie » —, Freud a commencé à s’analyser systématiquement en octobre, mais il a cessé le mois suivant ! Il écrivit le 14 novembre 1897 : « Mon auto-analyse reste interrompue. J'ai compris pourquoi. Je ne peux m'analyser moi-même qu'avec des connaissances objectivement acquises (comme un étranger), l’auto-analyse proprement dite est impossible, sinon il n'y aurait pas de maladie [névrotique] ». Son auto-analyse n’a duré que quelques semaines, elle fut fort décevante et finalement reconnue impossible ! Elle deviendra néanmoins un dogme essentiel du freudisme. Jones, dans sa biographie du Maître, écrira que ce fut là « le plus héroïque de ses exploits. […] Le caractère unique de cet exploit demeure. Ce qui a été fait une fois demeure à jamais. Car nul ne pourra désormais être le premier à explorer ces profondeurs » [4].

4. La pièce maîtresse de la formation du psychanalyste

Avant que Jung ne conçoive l’idée de didactique, Freud disait : « Quand on me demande comment on peut devenir psychanalyste, je réponds : par l’étude de ses propres rêves » [5] et « nous réclamons que chaque psychanalyste commence son activité par son auto-analyse (Selbstananalyse) » [6]. Suite à l’innovation de Jung, il écrivit : « Il ne suffit pas que le médecin soit lui-même un homme approchant de la normale, on est bien plutôt en droit de poser l'exigence qu'il se soit soumis à une purification (Purifizierung) psychanalytique et qu'il ait pris connaissance de ceux de ses complexes personnels qui seraient de nature à le perturber dans sa manière d'appréhender ce qui est offert par l'analysé. […] Je mets au compte des nombreux mérites de l'école analytique de Zurich le fait qu'elle a rendu cette condition plus rigoureuse et l'a consignée dans l'exigence que quiconque veut effectuer des analyses sur d'autres doit auparavant se soumettre lui-même à une analyse auprès de quelqu'un de compétent » [7].

Après la rupture avec Jung, Freud relativisera l’importance de la didactique. En 1914, il répétera que l’auto-analyse des rêves peut suffire : « Mon auto-analyse, dont la nécessité m'apparut bientôt évidente, je l'ai menée à l'aide d'une série de mes propres rêves qui me conduisirent à travers tous les événements de mes années d'enfance, et aujourd'hui encore je suis d'avis que, s'agissant d'un bon rêveur et d'un être humain pas trop anormal, cette sorte d'analyse peut suffire » [8]. Lorsqu’en 1922 Siegfried Bernfeld lui demanda s’il devait faire une analyse avant de commencer à pratiquer, Freud répondit non : « J'ai demandé à Freud s'il considérait que cette préparation était souhaitable pour moi. Sa réponse fut : “Absurde, allez-y. Vous vous heurterez sans doute à certaines difficultés. Il sera bien temps de savoir comment nous pouvons y remédier (quand) vous les rencontrerez.” Une semaine à peine était passée qu’il m’adressait mon premier cas » [9].

Ce n’est qu’en 1925, au congrès de Bad Homburg, que fut votée l’exigence d’une didactique pour tout candidat psychanalyste. Plusieurs analystes célèbres ne se soumirent pas à cette « purification », Otto Rank et Karl Abraham par exemple. De ce dernier, Freud écrivit à sa mort : « Nous enterrons un des plus solides espoirs de notre jeune science. […] Il acquit une position si éminente qu’un seul nom a pu être nommé aux côtés du sien ». (L’autre nom est sans doute Ferenczi) [10].

Soulignons que pour bon nombre de candidats, ce qui est appris en didactique est d’un intérêt très relatif. Le témoignage d’Abram Kardiner, qui devint un freudien zélé, est exemplaire : « Une grande partie de mon analyse se passa en petits bavardages, nous parlions de mes collègues et Freud, à l'occasion, y allait de son petit ragot. Ainsi il était franchement hostile à Oberndorf parce qu'il faisait preuve de scepticisme et d'indocilité quand on lui proposait une
interprétation. Il me parla par ailleurs d'Alfred Adler, de Stekel et de bien d'autres. Il disait d'Adler qu'il était trop orgueilleux pour vivre dans l'ombre du géant — entendez Freud » [11].

5. Un job en or

Freud a évidemment compris que mener des didactiques est une activité beaucoup plus facile, plus lucrative et plus gratifiante que d’essayer, souvent en vain, de traiter des malades [12]. Ainsi, il écrivait le 3 novembre 1921 à Pfister : « Tout mon temps est accaparé par des médecins anglais et américains. En sorte que je travaille maintenant pour le dollar et n’arrive à rien faire d’autre » [13]. Jusqu’à sa mort en 1939 ce sera sa principale occupation. Il justifiera alors la procédure par trois fonctions : convaincre de l’existence de l’inconscient, apprendre la technique et opérer la sélection des candidats [14].

La didactique est devenue progressivement « le » critère de l’autorité de l’analyste, à l’intérieur des associations et dans les relations avec le monde extérieur. Sa durée permet de trancher les conflits théoriques. Ainsi Freud écrivait-il à Jones : « Quand deux analystes sont d'opinions divergentes sur un point, l'hypothèse que le point de vue erroné de l'un provient de ce qu'il a été insuffisamment analysé et se laisse donc influencer par ses complexes pour brouiller la science sera justifié dans bien des cas » [15].

Lacan a bousculé les règles. Cela tient en partie à sa propre didactique. Son didacticien, Rudolf Loewenstein a voulu le contraindre à poursuivre sa didactique, alors déjà longue de six ans, que Lacan avait fini par trouver inutile [16]. Lacan finit par être titularisé malgré une didactique inachevée. Par la suite il a déclaré l’inutilité de la distinction de l’analyse thérapeutique et didactique, et celle de « membre titulaire » et « membre tout court ». Il est allé jusqu’à déclarer en 1967 : « Le psychanalyste ne s'autorise que de lui-même. Ce principe est inscrit aux textes originels de l'Ecole [lacanienne] et décide de sa position. Ceci n'exclut pas que l'Ecole garantisse qu'un analyste relève de sa formation » [17].

N’empêche, Lacan, en instituant la technique des « séances à durée variables » — appliquée spécialement dans les didactiques — analysait « didactiquement » plusieurs dizaines de postulants par jour. Au fil des années, les séances devinrent de plus en plus courtes et la « formation » lacanienne prit l’allure d’une production à la chaîne. Les candidats au titre d’analyste avaient à peine le temps de s’allonger et de dire quelques mots [18]. Pour eux, la seule chose qui comptait était d’être reconnu « psychanalyste formé par Lacan » pour en tirer ensuite de substantiels bénéfices. Un exemple : « Un jeune médecin, héritier d'une cinquantaine de millions et en analyse chez Lacan, avoue payer 400 francs des séances de dix minutes. Il y retourne, à des périodes où des choses particulièrement importantes émergent de l'inconscient, jusqu'à dix fois par semaine, ce qui représente une somme pouvant atteindre deux millions anciens par mois d'analyse » [19].

 

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6. Les processus de conditionnement

a) Le savoir préalable

Dans le compte rendu de la première séance de l’Homme aux rats, Freud écrit : « Le malade donne l'impression d'un esprit clair et vif. À ma question sur ce qui l'amène à mettre au premier plan les informations relatives à sa vie sexuelle, il répond que c'est ce qu'il connaît de ma doctrine ». Ce qui est vrai de patients l’est bien davantage dans le cas des candidats à la profession : ceux-ci connaissent la musique avant de commencer. Leurs associations « libres » s’orientent « spontanément » vers les thèmes-clés de l’École : enfance, sexualité, Œdipe, castration s’il s’agit du freudisme ; sentiments d’infériorité, désir d’être reconnu, projets de vie s’il s’agit de l’adlérisme ; questions plus spirituelles s’il s’agit du jungisme ; le « travail sur les mots », la question du Désir, de la Paternité et de la Castration s’il s’agit d’un lacanien, etc. On trouve quantité d’illustrations dans les journaux d’analysés par Freud. Ainsi Smiley Blanton retient de sa 6e séance : « Très intéressante séance aujourd'hui. Au milieu de l'analyse d'un rêve, Freud m'a demandé : Savez-vous pourquoi vous opposez une si forte résistance ? — Non, à moins que ce rêve soit en relation avec ma vie sexuelle, ai-je répondu. — C’est plutôt avec votre analyse qu'il se trouve probablement en relation, m'a dit Freud. Je me suis aperçu que dans les rêves l'automobile symbolisait souvent l'analyse » [20].

Certains postulants sont gênés par le sentiment de cette influence. Ainsi Joseph Wortis note dès la 2e séance de didactique : « Je dis à Freud que j'éprouvais une impossibilité à laisser librement flotter ma pensée car j'étais sûrement influencé par sa présence et par ce qu'elle me faisait venir à l'esprit : sexe et névrose. Il ne fit aucun commentaire et me dit seulement de continuer. Il me semblait évident que nos pensées ne peuvent être que différentes lors de situations différentes et que la simple présence d'un psychanalyste a tendance à faire surgir électivement certaines idées, certains souvenirs » [21].

La plupart des candidats sont heureux de retrouver la doctrine dans leurs associations et de recevoir l’approbation du didacticien. Ainsi Kardiner écrit : « Au moment de terminer la première séance, Freud m’interrompit et me demanda : “Avez-vous préparé cette séance ?” Je répliquai : “Non ! Mais pourquoi me posez-vous cette question ?” — “Parce que cette présentation était parfaite. Je veux dire druckfertig (bon à tirer) comme on dit en allemand. À demain”. Il me serra la main et je partis, ravi, impressionné par l'idée que “je pouvais réellement retenir son attention”. En le quittant, je supportais difficilement l’idée d'attendre la séance du lendemain » [22].

b) L’idéalisation du didacticien

Kardiner rapporte, dans Mon analyse avec Freud, la pensée qui lui vint après avoir reçu la lettre par laquelle il était accepté pour une didactique : « Voici que l'occasion m'était donnée de travailler avec l'homme qui avait ouvert la voie vers les mystères de l'esprit humain » [23]. Blanton écrit dans son journal qu’il a dit à Freud : « Sans forcer mes mots, je pense que vous êtes l'un des plus grands esprits de tous les temps. Dans le présent, vous, et peut-être Einstein, êtes les deux plus grands esprits universels » [24]. Certes, aujourd’hui tous les postulants n’ont pas pour le didacticien l’admiration qu’avaient ceux qui venaient chez Freud. Toutefois je pense que la plupart l’imaginent comme détenteur d’une puissance quasi magique.

c) Le pouvoir arbitraire de la délivrance du certificat

Le didacticien décide souverainement du moment de l'accession au fauteuil lucratif. Au fil de plusieurs centaines de séances, le postulant interprète et associe de mieux en mieux en fonction de ce qui est attendu de lui. Il y va de son intérêt : il sera « digne d’entrer » dans la « docte corporation » lorsqu'il « répondra bien » [25], lorsque sa mise en condition sera suffisante, lorsque l'autosuggestion remplacera ou complètera la suggestion. Aussi certains, comme Kardiner, se conforment à la doctrine et se soumettent consciemment ou inconsciemment : « J'avais peur de Freud : je craignais qu'il découvre mon agressivité cachée. Je passai donc une alliance muette avec Freud : “Je continuerai d'être docile pourvu que vous m'accordiez votre protection”. S'il me repoussait, je perdais à jamais toute chance d'entrer dans le cercle magique de la profession. Mais cet accord tacite eut pour effet de dérober à l'analyste tout un aspect important de ma personnalité » [26]. Ceux qui ne se conforment pas au schéma de pensée sont considérés comme inaptes et sont congédiés, comme Joseph Wortis. Freud, en réaction à quelques objections, lui a asséné : « Vous devez apprendre à absorber certaines choses et à ne pas les discuter. Vous devez changer d'attitude. [...] Acceptez ce que l'on vous dit, réfléchissez-y et digérez-le. C'est la seule façon d'apprendre. Il faut le prendre ou le laisser » [27]. Freud a mis fin à la didactique après quatre mois. (À la sortie du livre de Wortis sur son analyse, Anna Freud écrivit que celui-ci avait « quasiment commis un crime » et demanda à Kurt Eissler comment poursuivre en justice ce contestataire [28]).

La question de la didactique est surtout cruciale pour les candidats qui n’ont pas de diplôme de psychiatre ou de psychologue, car l’enregistrement, dans la plupart des associations de psychanalyse, ne dépend pas de ces diplômes mais essentiellement du rite d’initiation. On peut être au départ institutrice (comme Anna Freud), pasteur (comme Oscar Pfister), historienne (comme É. Roudinesco), philosophe (comme les frères Miller), professeur de sanscrit (comme J. Masson), jésuite (comme François Roustang et Denis Vasse) ou sans aucun diplôme (comme Marie Bonaparte), et devenir membre effectif d’une association psychanalytique. Il faut toutefois, répétons-le, que le didacticien accorde le « satisfecit ». Certains postulants, n’arrivant pas à satisfaire le conducteur du processus, dépriment ou se suicident [29]. Rappelons la formule de Lacan : « Le psychanalyste assurément dirige la cure » [30].

d) L’investissement : facteur d’adhésion

Le psychologue Léon Festinger a montré expérimentalement qu’au plus on investit de l’argent et/ou des efforts dans une activité, au plus on lui accorde de la valeur, au plus on est tenté de la poursuivre [31]. Une didactique est longue (actuellement entre quatre et dix ans) et très coûteuse. On y parle la plupart du temps de choses peu pertinentes, mais ce processus au long cours apporte régulièrement de petites satisfactions : une interprétation, une approbation, une interrogation, une poignée de main chaleureuse. Ces renforçateurs — comme les pièces qui tombent des machines à sous — permettent de continuer pendant des années. S’arrêter signifierait perdre brutalement un fameux investissement.

e) L’effet de groupe

Le poète allemand Novalis (XVIIIe siècle) notait : « Ma conviction gagne infiniment en force dès qu’une seconde personne l’a adoptée ». Depuis, des recherches de psychologie sociale ont montré que nos convictions ont tendance à se maintenir ou à se renforcer quand nous les partageons dans un groupe et quand nous parvenons à en convaincre d’autres personnes. Nos croyances sont davantage affaire d’échanges sociaux que d’observation et de raison [32].

Dès le début de l’aventure psychanalytique, Freud a pris soin d’organiser des rencontres amicales, des associations et des congrès. À partir de 1913, il ne s’est plus rendu dans des congrès de psychologie, de psychiatrie ou de neurologie, mais a participé très régulièrement à des congrès freudiens. Les psychanalystes cultivent les relations fraternelles à la manière des francs-maçons. Pour chaque membre, c’est un puissant facteur d’auto-endoctrinement. Le plus célèbre historien de la psychothérapie, Henri Ellenberger, analysé didactiquement par Oscar Pfister (un ami de Freud), note très justement que « le candidat analyste est intégré dans sa Société de façon plus indissoluble encore qu'un Pythagoricien, un Stoïcien ou un Épicurien pouvaient l'être dans leurs propres organisations » [33].

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3e congrès international de psychanalyse (Weimar, 1911)

7. Des analystes doutent de la valeur des didactiques freudiennes

Freud écrivait à René Laforgue le 5 janvier 1928 : « Cela me déroute parfois que les analystes eux-mêmes ne soient pas radicalement changés par leur commerce avec l'analyse » [34]. Dans un de ses derniers textes, il reconnaissait qu’« il est incontestable que les analystes n’ont pas complètement atteint, dans leur propre personnalité, le degré de normalité psychique auquel ils veulent éduquer leurs patients. Des adversaires de l’analyse ont coutume de relever cet état de fait en ricanant et d’en tirer argument pour conclure à l’inutilité des efforts analytiques » [35]. Il conseillait de refaire périodiquement une didactique : « Chaque analyste devrait périodiquement, par exemple tous les cinq ans, se constituer à nouveau l'objet de l'analyse, sans avoir honte de cette démarche. Cela signifierait donc que l'analyse personnelle, elle aussi, et pas seulement l'analyse thérapeutique pratiquée sur le malade, deviendrait, de tâche finie, une tâche infinie (eine unendliche Aufgabe) » [36].

En 1948, le psychanalyste hongrois Michael Balint, alors émigré à Londres, a lancé un pavé dans la mare : « Toute l'atmosphère rappelle fortement les cérémonies primitives d'initiation. Du côté des initiateurs — le comité de formation et les analystes didacticiens — on constate le secret qui entoure notre savoir ésotérique, l'énoncé dogmatique de nos exigences et l'usage de techniques autoritaires. Du côté des candidats, c'est-à-dire ceux qu'il s'agit d'initier, on constate la prompte acceptation des fables exotériques, la soumission au traitement dogmatique et autoritaire sans beaucoup de protestations, et un comportement trop respectueux. Nous savons que le but général de tous les rites d’initiation est de forcer le candidat à s’identifier avec son initiateur, d’introjecter l’initiateur et ses idéaux, et de construire à partir de ces identifications un fort surmoi qui l’influencera tout au long de sa vie » [37].

Voici un témoignage qui rejoint mon expérience d’ancien membre d’une École de psychanalyse : le psychanalyste Jeffrey M. Masson, directeur des Archives Freud en 1980-81, qui a fini par être exclu de l'Association internationale de psychanalyse à cause d’une divergence de vue sur la théorie de la séduction de Freud, écrit : « Il me paraît difficile de devenir objectif et autonome après une formation psychanalytique. Lorsque je prends du recul à l'égard de ce training, je vois qu'il constitue pour une large part un processus d'endoctrinement (an indoctrination process), un instrument qui m'a socialisé dans une direction déterminée. Il s'agit en partie d'un processus intellectuel, en partie d'un processus politique et même, dans une certaine mesure, d'une question de classe sociale. La corporation importe ici plus que toute autre considération. Lorsque ce processus fonctionne bien, il devient quasi impossible de remettre en question une des idées essentielles de l'organisation parentale. Je ne veux pas dire, évidemment, que les psychanalystes ne se posent pas de questions au sujet de Freud ou des enseignements freudiens. Bien sûr qu'ils le font, tout le temps. Mais ils le font dans un cadre bien défini et à l'intérieur de la corporation. Pour la plupart des analystes, il est inimaginable de sortir de ce cadre et de s'interroger sur les fondements même de la psychanalyse » [38].

8. Conclusion

La didactique est une opération de « purification » comparable au noviciat qui conduit à la prêtrise. Le postulant se forme via un rapport personnel avec un maître à penser et à interpréter, supposé savoir ce qu’il en est de l’Inconscient. Cette longue initiation, accompagnée de la lecture commentée en « séminaire » des textes fondateurs, est l’apprentissage contrôlé d’une doctrine établie et d’une grille de décodage facilement applicable à tous les comportements. Comme il y a des renégats de la religion, il y en a de la psychanalyse. Parmi ces derniers, certains changent d’École de psychanalyse, d’autres changent de paradigme psychologique ou changent de métier. Les psychanalystes fidèles leur en veulent particulièrement.

Références

[1] Freud utilise cette expression dans sa lettre du 10 août 1910 à Jung (Freud, S. & Jung, C., Correspondance, trad., Gallimard, vol. 2, p. 81).

[2] Lettre du 18-12-1912. In Correspondance. Op. cit., p. 311 (italiques de Jung).

[3] Pour des détails, voir Borch-Jacobsen & Shamdasani. Op. Cit., p. 73 à 82.

[4] Jones, E. (1953) Sigmund Freud : Life and Work. Basic Books, vol. 1. Trad., La vie et l'œuvre de Sigmund Freud. PUF, 1970, p. 351s.

[5] De la psychanalyse (Cinq leçons) (1910). Trad., Œuvres complètes, PUF, X 30.

[6] Les chances d’avenir de la thérapie psychanalytique (1910). Trad., Œuvres complètes, PUF, X 67.

[7] Conseils au médecin dans le traitement psychanalytique (1912). Trad., Œuvres complètes, PUF, XI 150s.

[8] Contribution à l'histoire du mouvement psychanalytique (1914) Œuvres complètes. PUF, XII, 263.

[9] De la formation analytique. Trad., Paris, éd. Psi, 2000, p. 22.

[10] Karl Abraham. Nécrologie (1925). Trad., Œuvres complètes, PUF, XVIII, p. 103.

[11] Kardiner, A. (1977) Mon analyse avec Freud. Trad., Belfond, 1978, p. 106.

[12] Dans Les patients de Freud (éd. Sciences humaines, 2011), l’historien M. Borch-Jacobsen, qui a travaillé aux Archives Freud (à Washington) présente les 31 patients à présent bien connus de Freud. À peine trois de ces patients ont bénéficié de sa “cure par la parole”. Les autres n'ont pas été améliorés ou se sont même détériorés. Plusieurs ont fini en institution psychiatrique ou se sont suicidés. Voir : http://www.pseudo-sciences.org/spip.php?article1969

[13] Freud, S. & Pfister, O. (1963) Correspondance. 1909-1939. Trad., Gallimard.

[14] Die endliche und die unendliche Analyse (1937), Gesammelte Werke, XVI : 94s.

[15] Lettre du 31-5-1927. Correspondance Freud-Jones. Trad. PUF, 1998, p. 718.

[16] Laurent, Éric (2010) Lacan analysant. La Cause freudienne, 74 : 16-19.

[17] Proposition du 9 octobre 1967 sur le psychanalyste de l'Ecole. Réédité dans Autres écrits. Paris : Seuil, 2001, p. 243.

[18] Pour des détails sur la façon dont Lacan psychanalysait : http://www.pseudo-sciences.org/spip.php?article1553

[19] Frischer, D. (1977) Les analysés parlent. Stock, p. 246.

[20] Blanton, S. (1971) Journal de mon analyse avec Freud. Trad., PUF, p. 27. Je souligne.

[21] Wortis, J . (1974) Psychanalyse à Vienne, 1934. Notes sur mon analyse avec Freud. Trad., Denoël, p. 34.

[22] Kardiner, A. (1978) Mon analyse avec Freud. Trad., Belfond, p. 59s.

[23] Ibidem, p. 30.

[24] Blanton, S., Op. cit., p. 83. Soulignons le « peut-être » Einstein.

[25] Dans Le Malade imaginaire de Molière, le récipiendaire est diplômé médecin quand il a bien répondu : « Bene, bene, bene, bene respondere : Dignus, dignus est intrare In nostro docto corpore ».

[26] Kardiner, Op. cit, p. 90.

[27] Wortis, J. (1974) Psychanalyse à Vienne, 1934. Trad., Denoël, p. 128.

[28] Borch-Jacobsen, M. & Shamdasani, S. (2006) Le dossier Freud. Paris : Les Empêcheurs de penser en rond, p. 368.

[29] Favret-Saada, J. (1977) Excusez-moi, je ne faisais que passer. Temps Modernes, 371: 2089-2103.

[30] Écrits. Seuil, 1966, p. 586.

[31] Festinger, L. (1957) A theory of cognitive dissonance. Evanston : Row, Peterson, 291 p.

[32] Van Rillaer, J. (2009) Les croyances : une question d’interactions sociales. Science et pseudo-sciences. 284 : 34-38.

En ligne : http://www.pseudo-sciences.org/spip.php?article1116

[33] A la découverte de l'inconscient. Histoire de la psychiatrie dynamique. Éd. Simep, 1974, p. 466.

[34] Nouvelle Revue Française de Psychanalyse, 1977, 15 : 235.

[35] L'analyse finie et l'analyse infinie (1937). Trad., Œuvres complètes. PUF, XX 49.

[36] Ibidem, p. 51.

[37] On the psychoanalytic training system. International Journal of Psychoanalysis, 29 : 167.

[38] Masson, J.M. (1990) Final Analysis. The making and unmaking of a psychoanalyst. Addison-Wesley, 1990, p. 210.

Deux sites pour d’autres publications de J. Van Rillaer sur la psychologie, la psychopathologie, l'épistémologie, les psychothérapies, les psychanalyses, etc.

1) Site de l'Association Française pour l'Information Scientifique: http://www.pseudo-sciences.org

2) Site à l'univ. de Louvain-la-Neuve: https://moodleucl.uclouvain.be/course/view.php?id=9996

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