Raphaël Enthoven : la pensée paranoïde d’un freudolâtre

Raphaël Enthoven voit, dans la modification d’une phrase de la prière “Notre Père”, un message subliminal d’islamophobie

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Les autorités vaticanes ont proposé une nouvelle traduction d’une phrase du “Notre Père”, la prière par excellence des chrétiens : “et ne nous soumets pas à la tentation” devient “et ne nous laisse pas entrer en tentation”.

Ce 21 novembre, le philosophe Raphaël Enthoven, dans sa chronique quotidienne sur Europe-1, y voit un “message subliminal”…“islamophobe”. Sans rire il déclare : “Ce qui se joue là, sournoisement, contre l’islam, crève les tympans quand on tend l’oreille” et il invite les “paranoïaques de l’islamophobie” à “tendre l’oreille pour une fois dans la bonne direction”.

Son raisonnement de "philousophe" : le mot “islam” signifie “soumission”. DONC : “la suppression — inutile — du verbe soumettre est juste une façon pour l’Église de se prémunir contre toute suspicion de gémellité entre les deux cultes”. Et d’ajouter : désormais les fidèles «ânonneront quotidiennement, à mots couverts : “chez nous Dieu ne soumet pas, nous ne sommes pas du tout des musulmans, c’est librement qu’on croit”»[1].

Enthoven servant du freudisme

Enthoven est un adepte de la psychanalyse. Il y a longtemps, j’ai eu l’occasion d’échanger quelques mails avec lui. J’ai ainsi appris qu’il avait une grande admiration pour Mme Roudinesco, dont on connaît les plaidoiries pour la psychanalyse au mépris de données historiques désormais bien établies [2].

Pour un exemple parmi bien d’autres de la façon dont Enthoven défend la psychanalyse, voir par exemple son entretien avec le philosophe Clément Rosset: http://www.pseudo-sciences.org/spip.php?article1539

La pensée paranoïde et paranoïaque

Freud écrit que “les paranoïaques accordent la plus grande significativité aux petits détails de la vie des autres, les interprètent et en font la base de conclusions de grande portée. […] Tout ce qu'il remarque chez les autres est significatif, tout est interprétable. Comment donc en arrive-t-il là ? Il projette vraisemblablement dans la vie d'âme des autres ce qui dans la sienne propre est inconsciemment présent” [3].

Dans un moment de lucidité, Freud a mis en rapport le système interprétatif du psychanalyste et celui du paranoïaque. Il note que, dans les deux cas, des détails minimes sont exploités et combinés avec d'autres pour fournir des explications. Il ajoute que la seule façon de se garder d'une interprétation délirante est de baser l'interprétation sur un nombre important d'observations [4].

Malheureusement, Freud n'a pas développé cette question et ses disciples ne s'en sont pas beaucoup souciés. Parmi les analystes qui sont revenus sur ce thème extrêmement important, il faut citer Roustang et Lacan. Le premier écrit : “La théorie analytique ne peut se prévaloir de critères internes de validité et de véracité, et c'est ce qui la distingue des sciences exactes. [...] Le délire, c'est la théorie d'un seul, tandis que la théorie est le délire de plusieurs, susceptible de se transmettre” (Un destin si funeste, éd. Minuit, 1976, p. 52). Quand à Lacan, il n'hésite pas à déclarer que “la psychanalyse est une pratique délirante ... C'est ce que Freud a trouvé de mieux. Et il a maintenu que le psychanalyste ne doit jamais hésiter à délirer” (Ornicar ?, 1977, n°9, p. 13).

Freud paranoïde

Freud était-il paranoïde, voire paranoïaque ? Paul Roazen répond, sans doute avec raison, par l’affirmative. Rappelons que Roazen est un célèbre historien de la psychanalyse, dont la Gardienne du Temple, Mme Roudinesco, écrivait dans sa nécrologie : “A l’évidence, les ouvrages de Roazen sont devenus indispensables à qui veut comprendre l'histoire si charnelle et si passionnelle de la saga freudienne” (Le Monde, 22-11-2005). Roazen, qui a interviewé 25 clients de Freud (j’écris “clients ” car la plupart des interviewés n’étaient pas des malades mais des futurs analystes faisant une didactique), écrit : « Pouvait-on considérer Freud comme un paranoïaque ? Rosenfeld le pensait, à cause de toutes ces fâcheries auxquelles aboutissaient ses relations avec les autres. […] Son pessimisme quant à l'être humain n'était pas de nature dépressive, mais un trait paranoïaque caché » [5]

John Farrell — dans Freud's paranoid quest: Psychoanalysis and modern suspicion — montre bien les traits paranoïdes de Freud (énorme besoin d’être admiré, sentiment d’être rejeté ou attaqué, conflits incessants avec des collègues et disciples, constantes interprétations soupçonneuses, etc.) et la mentalité paranoïde de la psychanalyse (tout a toujours une autre signification que ce qui paraît évident ; cette signification est toujours cachée, honteuse, “refoulée”, hostile…).

Analyse freudienne d’Enthoven

Bien que l’argument ad hominem ne soit pas un argument sérieux pour discréditer un énoncé philosophique ou scientifique, on ne peut s’empêcher de se demander quelle est la véritable motivation d'Enthoven. Freud dirait qu’il “projette dans la vie d'âme des autres ce qui dans la sienne propre est inconsciemment présent”. Serait-il, lui, islamophobe ? Au fait, quelle est la religion de ses ancêtres ? Et dès lors, qu’est-ce qu’il “ânonne” inconsciemment ?

[1] https://www.la-croix.com/Religion/Catholicisme/France/Raphael-Enthoven-croit-avoir-message-subliminal-nouveau-Notre-Pere-2017-11-21-1200893707

[2] http://www.mythesfreudiens.com/roudinesco.legendes.pdf

[3] Sur la psychopathologie de la vie quotidienne, 1904. Trad. Œuvres complètes, PUF, V p. 351.

[4] Vorlesungen zur Einführung in die Psychoanalyse, [1917], Gesammelte Werke, XI 62.

[5] Dernières séances freudiennes. Des patients de Freud racontent. Trad., Seuil, 2005, p. 281.

[6] University Press, 1996, 288 p.

 

 

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