Souvenirs illusoires 3. La transformation de souvenirs

Parmi les psychologues qui ont réalisé des expériences sur la transformation des souvenirs, Elisabeth Lofus et Daniel Schacter occupent une place importante. On présente ici l’événement qui a déterminé Loftus à s’occuper de cette question. On évoque également la transformation des “souvenirs-flashes”, des souvenirs qui constituent cependant une forme de rappel particulièrement fidèle.

Les chercheurs les plus réputés sur le fonctionnement de la mémoire sont Daniel Schacter [1] (université Harvard) et Elisabeth Loftus (université de Washington), ancienne présidente de l'Association américaine de psychologie.

Loftus est la psychologue qui a réalisé les expériences les plus célèbres sur les déformations de souvenirs. Elle a été personnellement impliquée dans cette recherche. Agée de quatorze ans, elle passait ses vacances avec sa mère, sa tante et son oncle, quand, un matin, elle apprit que sa mère s'était noyée dans la piscine. Elle raconte :

« Je suis retournée bien des fois dans cette scène, par la pensée, et chaque fois, le souvenir a gagné en force et en substance. Je pouvais voir les pins, sentir leur odeur de résine, frissonner au contact de l'eau verte du lac, goûter le thé glacé de l'oncle Joe. Mais la mort elle-même était toujours restée vague, imprécise. Je n'ai jamais vu le corps de ma mère, et je ne pouvais pas l'imaginer morte. Mon dernier souvenir d'elle est lorsqu'elle est entrée sur la pointe des pieds dans ma chambre, la veille de sa mort, et qu'elle m'a embrassée en murmurant “Je t'aime”.

Trente ans plus tard, à la fête des quatre-vingt-dix ans de l'oncle Joe, ce dernier m'informa que c'était moi qui avais trouvé ma mère dans la piscine. Après le choc initial — “Non, c'était la tante Pearl, je dormais, je ne me souviens de rien” — les souvenirs commencèrent à revenir, lentement, de manière imprévisible, comme la fumée des feux de camp le soir. Je pouvais me voir, petite fille mince aux cheveux bruns, regardant les reflets bleus et blancs de la piscine. Ma mère, en robe de nuit, flotte, le visage vers le bas. “Maman, Maman ?” Je pose la question plusieurs fois, et ma voix enfle sous la terreur. Je commence à hurler. Je me rappelle les voitures de police, leurs gyrophares, et la civière avec la couverture propre et blanche, enveloppant le corps.

Bien sûr. Tout devient clair. Rien d'étonnant si j'ai été hantée par le souvenir des circonstances de la mort de ma mère... Le souvenir a toujours été présent, mais je ne pouvais pas le saisir. Grâce à cette nouvelle information, le puzzle était reconstitué. [...] Pendant trois jours, mon souvenir ne cessa de gagner en substance. Puis, un matin, mon frère m'appela pour me dire que mon oncle, après vérification, avait réalisé qu'il s'était trompé : sa mémoire avait temporairement failli. II se rappelait maintenant — et d'autres membres de la famille le confirmaient — que le corps de ma mère avait été découvert par la tante Pearl.

Après ce coup de téléphone, mon souvenir s'est dégonflé comme un ballon de baudruche crevé d'un coup d'aiguille. J'étais confondue par le degré de crédulité dont peut faire preuve un esprit pourtant sceptique, le mien. II avait suffi d'une suggestion, recueillie en passant, pour que je me lance dans une quête intérieure de confirmations et que je crée mon propre souvenir. Quand il s'avéra que ce souvenir n'était qu'une fiction, je fus profondément déçue ; j'éprouvai un étrange attachement au film coloré de ma vérité narrative inventée. Ce faux souvenir m'avait réconfortée, avec sa précision. II avait un début, un milieu, une fin, il était cohérent. II avait rempli un vide angoissant : je savais enfin ce qui s'était passé ce jour-là. Quand tout cela se fut évanoui, je me suis retrouvée de nouveau seule avec quelques détails obscurs, beaucoup de morceaux manquants et une douleur passagère » [2].

Le récit de Loftus illustre la volatilité des souvenirs. Les souvenirs ne sont pas des informations figées, entreposées dans un endroit précis, d'où elles ressortent sans altération après des périodes plus ou moins longues.

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Elisabeth Loftus (Source : Université de Washington)

Les souvenirs-flashes

Dans les années 1980, les psychologues ont pensé qu'une forme de rappel était particulièrement fidèle : les « souvenirs-flashes », les images qui demeurent en mémoire après un événement inattendu et choquant. En 1976, Roger Brown et James Kulick interrogèrent 80 personnes sur leurs souvenirs des circonstances dans lesquelles ils avaient appris l'assassinat de Kennedy, treize ans plus tôt. Toutes les personnes, sauf une, avaient une image précise de ce qu'elles faisaient à ce moment-là [3]

Il semble bien établi que les souvenirs-flashes sont nettement plus durables et plus fiables que la plupart des souvenirs d'événements de la vie ordinaire. Une des raisons est leur répétition : ils sont régulièrement rappelés au cours des années qui suivent. Toutefois, même ces souvenirs particulièrement vifs sont déformés ! La démonstration la plus célèbre est une recherche d'Ulrich Neisser et Nicole Harsch, publiée en 1992 [4]. Ces psychologues ont demandé à deux reprises, à 44 étudiants de se rappeler les circonstances dans lesquelles ils avaient appris l'explosion de la navette Challenger : moins de vingt-quatre heures après l'événement et deux ans et demi plus tard. Voici un exemple typique de deux récits d'une même étudiante :

Janvier 1986. « Je me trouvais au cours de religion quand des personnes sont entrées et ont parlé de l'explosion. Je ne connaissais pas les détails, je savais seulement que la navette avait explosé. Après le cours, je suis rentrée dans ma chambre et j'ai regardé le programme de télévision qui en parlait, et c'est là que j'ai appris tous les détails. »

Septembre 1988. « Quand j'ai entendu parler de l'explosion pour la première fois, j'étais assise dans ma chambre d'étudiante, en compagnie d'une camarade. Nous regardions la télévision. La nouvelle fut annoncée à la télévision par un flash spécial et nous avons été toutes les deux tout à fait abasourdies. J'étais vraiment bouleversée. Alors je suis montée à l'étage pour en parler avec une amie, puis j'ai appelé mes parents. »

L'étudiante confond manifestement deux sources de sa première information. Neisser et Hirsch ont constaté chez tous les sujets des différences entre leurs deux versions. Chez plus d'un tiers des étudiants, les discordances étaient très importantes.

Lorsque les étudiants avaient terminé leur second récit, ils étaient invités à lire leur première version. Tous ont été étonnés des différences entre les deux. Ceux qui avaient déclaré préalablement être convaincu de l'exactitude de leur souvenir n'étaient pas ceux qui avaient produit le moins de déformations. Des études ultérieures ont bien confirmé la faible corrélation entre l'exactitude des souvenirs et la conviction de leur adéquation.

Références

[1] Schacter, Daniel L. (1996) Searching for memory : The brain, the mind, and the past. N.Y.: Basic Books, 398 p. Trad.: A la recherche de la mémoire : Le passé, l'esprit et le cerveau. Paris : De Boeck, 1999, 408 p. — Schacter, D. L. (1999) ed., The cognitive neuropsychology of false memories. Hove: Psychology Press.

[2] Loftus E. & Ketcham K. (1994) The Myth of Repressed Memory, St Martin's Press, trad., Le Syndrome des faux souvenirs et le mythe des souvenirs refoulés, Chambéry, éd. Exergue, 1997, p. 68s.

[3] Brown R. & Kulik J. (1977) Flashbulb memories, Cognition, 5 : 73-99.

[4] Neisser U. & Harsch N. (1992) Phantom flashbulbs : False recognition of hearing the news about the Challenger, dans Winograd E., Neisser U., eds, Affect and Accuracy in Recall : Studies of Flashbulb Memories, Cambridge University Press, p. 9-31.

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Explosion de la navette Challenger

(Source : CBS News)

 

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