Les échanges de Freud et Einstein sur l’explication de la guerre

Les lettres ouvertes de Freud et d’Einstein pour expliquer la guerre témoignent de la pauvreté de l’explication de Freud et de son épistémologie pour le moins discutable.

En 1931, Le Comité permanent des Lettres et des Arts de la Société des Nations a proposé à des intellectuels d’écrire des lettres ouvertes en faveur de la paix. Einstein a été sollicité. Il a suggéré un échange avec Freud.

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 Quand Einstein a fait cette proposition à Freud, celui-ci a écrit à Eitingon le 8-9-1932, que cette « soi-disant discussion avec Einstein est ennuyeuse et stérile » (Œuvres complètes de Freud, PUF, XIX p. 63)

Einstein et Freud s’étaient rencontrés sept ans plus tôt. Freud avait alors écrit à Ferenczi au sujet d’Einstein : « Il est aussi au fait de la psychologie que moi de la physique, c’est pourquoi nous avons eu ensemble une agréable discussion » (ibidem).

L’explication par les pulsions de mort

Einstein, qui avait pris l’initiative de l’échange, connaissait la thèse de Freud sur l’explication de l’agressivité : il y aurait en nous des pulsions de mort, de destruction, et « il ne mène à rien de vouloir abolir les penchants agressifs des hommes » (Warum Krieg, 1932, Gesammelte Werke, XVI p. 22).

Freud commence ainsi sa lettre : « Excusez-moi si dans ce qui suit je rapporte ce qui est universellement connu et reconnu, comme si c’était nouveau ». En effet, en 1908 Adler avait déjà défendu la thèse d’une Aggressionstrieb comme explication des conduites agressives et en 1912 Sabina Spielrein avançait l'existence d'un pulsion de destruction à l'œuvre en chaque être humain

L’explication des conduites agressives par une pulsion d’agression est une pseudo-explication, qui rappelle la soi-disant explication de l’effet de l’opium par une « virtus dormitiva », qui suffisait aux médecins de Molière [1]. Certes, on peut éprouver une pulsion d’agression ou de destruction, mais reste à expliquer 1° pourquoi on l’éprouve et 2° pourquoi, en l’éprouvant, on agresse ou non. Notons qu’il y a de nombreux cas d’agression où l’acteur n’éprouve pas une telle « pulsion ». Expliquer la guerre comme le faisait Freud est pour le moins simpliste, pour ne pas dire ridicule.

Freud semblait conscient du manque de pertinence de ses réflexions. Il termine son texte par ces mots: « Vous voyez qu’il n’y a pas grand bénéfice à consulter, à propos de tâches pratiques pressantes, le théoricien étranger au monde ». Freud « le théoricien étranger au monde » : on ne pourrait trouver meilleure formule pour le qualifier.

L’épistémologie freudienne

Freud avait écrit « Peut-être avez-vous l’impression que nos théories sont une sorte de mythologie, dans le cas présent une mythologie qui n’est même pas réjouissante. Mais toute science de la nature ne revient-elle pas à une telle sorte de mythologie ? En va-t-il autrement pour vous en physique ? »

Si toute science est, in fine, de la mythologie, pourquoi faire des efforts de scientificité ?

Einstein semble ne pas avoir pris au sérieux la mythologie freudienne. Cinq ans plus tard, le 3-5-1936, Freud répond à une lettre d’Einstein : « J'ai toujours su que vous ne m'admirez que “par politesse”, mais que vous ne croyez que bien peu à toutes mes assertions ». Freud sort alors le sempiternel argument « on me traite comme on a traité Galilée et Darwin », cette fois en ces termes-ci : « Je me suis souvent demandé ce qu'on peut réellement y admirer [dans mes assertions] si elles sont erronées, c'est-à-dire si elles ne contiennent pas une grande part de vérité. Ne pensez-vous pas d'ailleurs que j'aurais été beaucoup mieux traité si mes théories avaient contenu un plus grand pourcentage d'erreurs et d'absurdités ? »

À ma connaissance, Einstein n’a plus continué de correspondre avec celui se prenait pour le Darwin de la psychologie. Peut-être pensait-il ce qu’écrivait le célèbre épistémologue Ludwig Wittgenstein : « La séduction des idées de Freud est exactement celle qu'exerce la mythologie » [2].

Notes

[1] Molière s'est moqué des pseudo-explications dans la scène de l'intronisation d'un médecin qui apparaît à la fin de son Malade imaginaire. Lorsque le Président demande pourquoi l'opium fait dormir, le jeune savant répond : « Quia est in eo Virtus dormitiva ». Sur quoi le chœur des docteurs répond : "Bene, bene, bene, bene respondere; dignus, dignus est intrare in nostro docto corpore".  Certes, il est intéressant et légitime de dire que l'opium a la propriété de faire dormir. L'erreur réside ici dans le quia, le parce que, le fait d'attribuer une valeur explicative à un énoncé descriptif. Pour expliquer réellement, il faut mettre en rapport deux types d'observations, enregistrées de façon distincte : les variations de la « variable indépendante » et celles de la « variable dépendante ».

[2] Leçons et conversations sur l'esthétique, la psychologie et la croyance religieuse, Gallimard, 1971. Extraits dans Freud. Jugements et témoignages, PUF, 1976, p. 266.

Deux sites pour d’autres publications de J. Van Rillaer sur la psychologie, la psychopathologie, l'épistémologie, les psychothérapies, les psychanalyses, etc.

1) Site de l'Association Française pour l'Information Scientifique ; http://www.pseudo-sciences.org/

2) Site à l'univ. de Louvain-la-Neuve: https://moodleucl.uclouvain.be/course/view.php?id=9996

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