La France freudienne

La sociologue américaine Sherry Turkle (M.I.T.) a rendu compte, dans “La France freudienne”, de son enquête sur l’exceptionnel emballement des Français pour la psychanalyse. Nous avons repris le titre de son livre pour le titre d'un chapitre dans “Freud et Lacan : des charlatans ?”. Nous reproduisons ici ce chapitre. Pour les références des citations : voir le livre.

Chapitre 6 de la 6e partie de :

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En 1934, Wortis, venu faire une didactique chez Freud, notait : « Toutes ces écoles d'analyse sont déroutantes pour un simple débutant et la quantité, l’intensité des animosités personnelles qui règnent dans ce milieu n'ont pas de parallèle, sauf peut-être parmi les chanteurs d'opéra. Il faut à mon avis en chercher la cause dans le fait que la psychanalyse est loin d'être une science exacte (je doute qu'elle en soit jamais une) et que cela laisse beaucoup de place aux préjugés et aux préférences de chacun » (p. 155). La France a connu cette situation de conflits et de scissions à partir des années 1950. La responsabilité en incombe largement à Lacan et à des disciples.

En 1945, Marie Bonaparte écrivait : « Lacan est trop teinté de paranoïa et fait des choses d’un narcissisme discutable, se permettant trop d’interventions personnelles » (cit. in Amouroux, p. 53). Ces traits, auxquels on peut ajouter « psychopathie », ne feront que s’accentuer. Selon l’expression de J.-A. Miller, son gendre et héritier spirituel, « La morale de Lacan relève d’un cynisme supérieur » (2010: 15). Le Maître enseignait : « Je propose que la seule chose dont on puisse être coupable, au moins dans la perspective analytique, c’est d’avoir cédé sur son désir. […] Ce que j’appelle céder sur son désir s’accompagne toujours dans la destinée du sujet de quelque trahison » (1986: 368, 370). Ses disciples ânonneront : « Il n'est d'éthique que la mise en acte du désir. Le reste est littérature » (Rey, p. 209). Comme dit Roustang, un renégat du lacanisme : « La religion du désir, que Lacan a contribué à instaurer, se résume assez exactement par la possibilité de marcher un peu plus sur les pieds des autres sans en être culpabilisé » (1980: 179)

En 1953, des psychanalystes ont suivi Lacan, alors mis en demeure de renoncer à la pratique des séances à durée variable. Ils quittèrent la Société psychanalytique de Paris et fondèrent la Société Française de Psychanalyse. Cette nouvelle société ne fut pas reconnue par l’IPA. Pour obtenir cette reconnaissance, elle fut remplacée par l’Association psychanalytique de France, dont Lacan ne fit plus partie. En 1964, Lacan créa sa propre École où il agira selon ses désirs. En 1980, il procéda à sa dissolution. Après le lock-out, il passa le pouvoir à J.-A. Miller, qui rétablit l’entreprise sous le nom École de la Cause freudienne et y réintègrera les vrais lacaniens. Depuis, les associations freudiennes et surtout lacaniennes se sont multipliées : plus d’une trentaine, un capharnaüm.

Le 3-11-1977, Roland Jaccard, alors responsable la rubrique psy dans Le Monde, écrivait : « La France fut longtemps terre hostile à la psychanalyse ; l'Université la tenait pour une “psychologie de singe” et la médecine pour une thérapie douteuse. S'il y a près d'un demi-siècle que fut fondée la Société psychanalytique de Paris, le prodigieux essor que connaît la pensée freudienne date de ces dix dernières années seulement : paradoxalement, alors qu'aux États-Unis, comme dans la plupart des pays industrialisés, on assiste à un reflux de la psychanalyse, l'influence qu'elle exerce en France tant sur la psychiatrie que sur la philosophie ou la littérature ne cesse de croître » (Le Monde, 3-11).

Vingt ans plus tard, E. Roudinesco, gardienne du Temple freudien, constate : « La France est le seul pays au monde où ont été réunies pendant un siècle les conditions nécessaires à une intégration réussie de la psychanalyse dans tous les secteurs de la vie culturelle, aussi bien par la voie psychiatrique que par la voie intellectuelle. Il existe donc dans ce domaine une exception française » (p. 130). « La France est aujourd'hui le pays d'Europe où la consommation des psychotropes (à l'exception des neuroleptiques) est la plus élevée et où, simultanément, la psychanalyse s'est le mieux implantée, aussi bien par la voie médicale et soignante (psychiatrie, psychothérapie) que par la voie culturelle (littérature, philosophie) » (p. 32). Notons en passant que Mme Roudinesco ne voit pas la relation évidente entre ces deux faits : si tellement de Français consomment des psychotropes, c’est parce que, contrairement aux citoyens d’autres pays, la psychanalyse apparaît encore souvent comme l’unique offre de psychothérapie. Les nombreux médecins qui ont constaté son inefficacité préfèrent prescrire des médicaments qu’envoyer à un psy. Beaucoup de patients savent que le résultat de nombreuses années de divan aboutit parfois à une amélioration, mais souvent à une stagnation si pas une détérioration.

Le succès de la psychanalyse en France tient à plusieurs facteurs dont le principal est la façon dont Lacan a facilité l’accès au titre de psychanalyste de son École : nul besoin d’un diplôme de psychologie ou de psychiatrie : une « didactique », l’assistance à des séminaires et des « contrôles » suffisent. Jean Clavreul, fidèle lieutenant de Lacan, a bien décrit comment ce dispositif a fait exploser le nombre de lacaniens à partir de 1964 : « Le prestige de l’École freudienne fut tel qu’il y eut de plus en plus d’adhésions, à tel point que les demandes d’adhésion devinrent aussi importantes que le nombre d’adhérents, plus de six cents à ce moment-là. Cela était dû au fait que Lacan ne prononçait jamais d’exclusion. Pendant quinze années, l’École freudienne n’a jamais exclu personne » (p. 79). Lacan était un champion du marketing psy. Il disait : « La psychanalyse présentement n’a rien de plus sûr à faire valoir à son actif que la production de psychanalystes – dût ce bilan apparaître comme laissant à désirer » (Annuaire de l’École Freudienne de Paris, 1965), « j’ai réussi en somme ce que dans le champ du commerce ordinaire, on voudrait pouvoir réaliser aussi aisément : avec de l’offre j’ai créé la demande » (1966: 617). Il jubilait du coup porté à l’IPA : le nombre des lacaniens a rapidement submergé celui des freudiens orthodoxes. La psychanalyse française est devenue essentiellement lacanienne.

En outre, sa célèbre formule « le psychanalyste ne s'autorise que de lui-même » a fait, comme l’écrit Gilbert Diatkine (président de la Société psychanalytique de Paris), qu’« en quelques années, les plus petites villes de France ont vu se multiplier les “analystes” autoproclamés » (p. 249). Un bon nombre de ces analystes ont une formation de philosophe, de lettré, de théologien. Ceux-là ont amplement contribué à la diffusion de la doctrine dans tous les médias.

Les lycéens suivent un cours de philosophie, où un des principaux thèmes est l’Inconscient et où Freud est toujours à l’honneur. Cette année encore (2019), un des trois sujets du « Bac S » est : « Explication de texte : Sigmund Freud, L’avenir d’une illusion ». Michel Onfray, qui a enseigné dans la classe de philosophie, a décrit à quel point les cours consacrés à la psychanalyse produisent un effet autrement enchanteur que l’allégorie de la caverne chez Platon ou l'impératif catégorique de Kant. « Freud affirmait avoir soigné et guéri, la chose était dite, écrite, publiée dans des maisons d'édition respectables, elle se trouvait enseignée dans toutes les classes de philosophie de France et de Navarre, on passait le bac avec ces vérités révélées » (p. 25).

Dans les universités, l’enseignement de la psychiatrie et de la psychologie clinique est encore largement aux mains de psychanalystes. Nombre d’universités ne présentent guère d’autres orientations. Sur les TCC, on n’y enseigne que quelques grossières caricatures. Dans ces universités, le titre de « professeur » ne requiert pas des recherches empiriques rigoureuses, mais simplement des travaux d’exégèse d’Écritures psychanalytiques. La situation n’évoluera pas rapidement car les nominations se font généralement par cooptation. Ceux qui sont en place s’arrangent pour éviter la concurrence et les critiques.

L’enseignement universitaire de la philosophie est largement imprégné de psychanalyse. Des philosophes français (Althusser, Badiou, Derrida, Wahl et alii) ont vu dans la « science » psychanalytique, et particulièrement dans la version lacanienne, une occasion de renouveau ou de légitimation de leur discours sur le Sujet, la Parole, le Désir, la finitude, l’être-pour-la-mort, etc. Même des théologiens catholiques ont trouvé chez Lacan de quoi reformuler ou « approfondir » leur foi. Ainsi Louis Panier, professeur de théologie à la faculté théologique de Lyon, explique dans Le Péché originel (1996) : « La doctrine du péché originel affirme qu’il n’y a pas à proprement parler d’“espèce” humaine, mais un “genre” humain. […] Il n’y a d’humain qu’inscrit dans la génération où il trouve place et où il fait “hiatus” : telle est l’énigme de la filiation. Je fais l’hypothèse que la doctrine du péché originel parle très exactement de cela. Il y a “genre humain” parce qu’à chaque naissance d’humain, l’humanité est mise en cause si la vérité du sujet, en sa singularité inouïe, en appelle à une autre “cause” que la conformité aux traits qui font la définition de la “nature humaine” » (p. 141). Voici un échantillon de la transfiguration opérée par la grâce du lacanisme. On lit dans la Bible : « À la femme, Yahvé Dieu dit : “Je multiplierai les peines de tes grossesses, dans la peine tu enfanteras des fils. Ta convoitise te poussera vers ton mari et lui dominera sur toi.” » (Genèse 3: 16). Traduction en lacanien : « Dieu n'établit pas le pouvoir des hommes, il révèle à la femme la faille “insue” où il sera question pour elle d'entendre l'altérité de la parole » (p. 96). Tout le reste est du même tonneau.

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Sherry Turkle, sociologue du MIT, a mené pendant 18 mois un travail ethnographique sur la psychanalyse française, qu’elle a publié sous le titre La France freudienne. Elle note que Mai-68 a marqué un tournant : « La France fut saisie par une fièvre de parole » (p. 21). La psychanalyse y a contribué et en a largement bénéficié. À partir de ce moment son « développement a été explosif » : « Le mouvement psychanalytique français, à l’origine insignifiant, a donné naissance à une culture psychanalytique profondément liée à la vie politique et sociale. Le nombre des analystes a augmenté de façon spectaculaire, ainsi que l’intérêt du public pour la psychanalyse. Les livres d’éducation, des conseils d’orientation, l’enseignement, l’assistance sociale sont tous “passés à la psychanalyse”. La psychanalyse tient la une dans la médecine, la psychiatrie et l’édition. […] Le vocabulaire psychanalytique a envahi la vie et le langage, transformant la manière dont les gens pensent en politique, discutent de littérature, parlent à leurs enfants. Les métaphores psychanalytiques ont infiltré la vie sociale française à un point qui est sans doute unique dans l'histoire du mouvement psychanalytique. Même aux États-Unis les choses ne sont jamais allées aussi loin » (p. 24s).

Nous citons rapidement quelques facteurs de la massification de la psychanalyse examinés par Turkle. La psychanalyse apparaît comme une justification rationnelle de la libération sexuelle et un moyen de parler ouvertement de sexualité. Lacan a véhiculé un message de subversion, de transgression et de libération du désir, en phase avec les événements de Mai-68. Des psychanalystes ont établi des liens avec le communisme et surtout le gauchisme. Les déçus du marxisme ont trouvé une alternative. L’Église, qui avait condamné la psychanalyse, s’y est ouverte. Les analystes sont apparus aux prêtres comme des modèles en matière d’écoute et de conseil. Mai-68 a déstabilisé les parents d’adolescents et de jeunes adultes en sorte que la demande en experts psys a explosé. Les Français sont habitués depuis le lycée à l’explication de texte et aux citations littéraires. « Beaucoup se pensent profondément nourris des écrits de Lacan bien qu’ils ne puissent comprendre les points délicats de sa théorie. Ils trouvent que Lacan “c’est bien pour penser” » (p. 39).

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Post-scriptum

Pour une présentation de l’ouvrage Freud et Lacan : des charlatans ?

https://blogs.mediapart.fr/jacques-van-rillaer/blog/231119/freud-et-lacan-des-charlatans-faits-et-legendes

La définition de « charlatan » dans le Petit Robert :

« De l'italien “ciarlare” parler avec emphase. 1. Anciennement: Vendeur ambulant qui débite des drogues, arrache des dents, sur les places et dans les foires. — Moderne: Guérisseur qui prétend posséder des secrets merveilleux. 2. Personne qui exploite la crédulité publique, qui recherche la notoriété par des promesses, des grands discours. »

Vladimir Nabokov semble être le premier à avoir utilisé l’expression « Le charlatan de Vienne », notamment dans une interview d’Anne Guérin publiée dans L'Express du 26 janvier 1961.

L’expression a servi de titre à un livre de Han Israëls, spécialiste de l’histoire du freudisme qui a travaillé aux Archives de Freud à Londres. Israëls avait commencé par une grande admiration pour Freud et a fini par le critiquer vivement, notamment à cause des mensonges sur les effets de ses thérapies par la cocaïne et par la psychanalyse. Sa thèse de doctorat (1980) portait sur le Président Schreber (Trad. française, Schreber, père et fils. Seuil, 1986).

L’ouvrage d’Israëls a paru d’abord en néerlandais : De Weense kwakzalver. Honderd jaar Freud en de freudianen [Le charlatan de Vienne. Cent ans de Freud et de freudiens], puis en allemand : Der Wiener Quacksalber. Kritische Betrachtungen über Sigmund Freud und die Psychoanalyse. Verlag Dr. Bussert & Stadeler, 2006, 184 p.

Le qualificatif de guérisseur qui prétend posséder des secrets merveilleux et cherche la notoriété par de grands discours” convient à Freud et davantage encore à Lacan.

Note concernant Roland Jaccard cité plus haut.

Cet auteur (né en 1941) a évolué de la même façon que Han Israëls et moi-même. Il s’est formé à la psychanalyse et il a défendu sa thèse de doctorat sur le freudisme à une époque (années 1960-70) où il était enthousiasmé par cette doctrine. Aujourd’hui il écrit, dans un article intitulé “Pourquoi je ne suis pas devenu psychanalyste” :

« J’ai trouvé la réponse, celle que je n’osais pas formuler, chez Lacan. Mais elle figure déjà chez Freud. La voici: “Notre pratique est une escroquerie, bluffer, faire ciller les gens, les éblouir avec des mots qui sont du chiqué, c’est quand même ce qu’on appelle d’habitude du bluff. Du point de vue éthique, c’est intenable notre profession. C’est bien d’ailleurs pour ça que j’en suis malade, parce que j’ai un surmoi comme tout le monde.” (Extrait d’une conférence prononcée à Bruxelles le 26 février 1977).

Quand j’ai reçu mes premiers patients, j’avais tellement l’impression d’être un imposteur que je ne parvenais pas à leur demander des honoraires. J’ai encore le souvenir très précis d’une jeune fille qui refusait de se lever du divan avant que je l’aie dépucelée. […] Et je n’ai pas oublié, car ce fut un moment décisif, cette héritière qui hésitait entre une croisière autour du monde et une psychanalyse. Je lui conseillai la croisière.

Quelques mois plus tard, je mettais un terme à cette mascarade. Moi aussi j’avais un surmoi. Sans doute hypertrophié par le calvinisme. Il s’est assoupli avec l’âge et la vie parisienne. Eussé-je été Viennois à l’époque de Freud que j’aurais sans doute eu moins de scrupules. Quant aux psychanalystes lacaniens que j’ai pu observer de près, leur absence totale d’éthique m’a laissé perplexe. J’ai toujours pensé, disait Freud, que les premiers à embrasser cette profession seraient les spéculateurs et les cochons. Il oubliait les perroquets. » https://leblogderolandjaccard.com/2019/07/11/pourquoi-je-ne-suis-pas-devenu-psychanalyste/

Effet espéré de la diffusion de la psychanalyse dans la population

Freud a écrit que la « reconnaissance générale de la psychanalyse » fera reculer « le nombre des diverses névroses dans la masse » (“Les chances d’avenir de la thérapie psychanalytique”, 1910, Gesammelte Werke, VIII 112). Depuis les années 1960, la France est le pays d’Europe où le freudisme s’est le plus largement diffusé. Le nombre de psychanalystes par habitant est beaucoup plus élevé qu’ailleurs. Or c’est un des pays d’Europe où les émotions négatives et les troubles psychologiques sont les plus fréquents (*). On peut penser que la diffusion de la psychanalyse a plutôt favorisé les analyses et les autoanalyses démoralisantes.

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(*) Cf. Senik, Claudia (2014) “The French unhappiness puzzle: The cultural dimension of happiness”. Journal of Economic Behaviour & Organisation, 106: 379-401.

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Deux sites pour d’autres publications de J. Van Rillaer sur la psychologie, la psychopathologie, l'épistémologie, les psychothérapies, les psychanalyses, etc.

1) Site de l'Association Française pour l'Information Scientifique ; http://www.pseudo-sciences.org/

2) Site à l'univ. de Louvain-la-Neuve: https://moodleucl.uclouvain.be/course/view.php?id=9996

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