Jacques Van Rillaer
Professeur émérite de psychologie à l'université de Louvain
Abonné·e de Mediapart

99 Billets

0 Édition

Billet de blog 28 mars 2022

Jacques Van Rillaer
Professeur émérite de psychologie à l'université de Louvain
Abonné·e de Mediapart

L’explication des lapsus avec et sans Freud

Extrait du livre “Les désillusions de la psychanalyse” (p. 229-237) sur les explications des lapsus par Freud, les explications avant lui et celles d’aujourd’hui. Les 3 images dans le présent article ne sont pas dans l’ouvrage. Pour les références précises des citations, voir l’ouvrage : https://blogs.mediapart.fr/jacques-van-rillaer/blog/201121/les-desillusions-de-la-psychanalyse-2021

Jacques Van Rillaer
Professeur émérite de psychologie à l'université de Louvain
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Les explications de lapsus avant Freud

Le mot « lapsus » est aujourd’hui associé au nom de Freud, comme l’illustre la définition du Petit Robert (éd. 2019) : « Lapsus, lat. lapsus. Emploi involontaire d’un mot pour un autre en langage parlé ou écrit. Faire un lapsus. La psychanalyse considère le lapsus comme un acte manqué ».

En fait, l’Humanité n’a pas attenu Freud pour comprendre que des lapsus peuvent avoir une signification. En témoigne le dicton latin, cité notamment par Érasme : « Lingua lapsa verum dicit », la langue, en se trompant, dit la vérité. Freud cite d’ailleurs des écrivains (Shakespeare, Schiller) qui ont utilisé des lapsus. Il écrit que les poètes en connaissent bien le sens et le mécanisme, et ils présupposent que l’auditeur les comprend (IV 108).

En 1833, Goethe, qui avait l’habitude de dicter ses œuvres, publia des erreurs de ses secrétaires. Certaines étaient de sa faute, d’autres s’expliquaient par le manque de familiarité des secrétaires avec certains mots, d’autres encore tenaient à leur vie affective, comme chez celui qui avait écrit le nom de sa bien-aimée (Ellenberger, 1974, 419).

En 1840, Arthur Schopenhauer publia une analyse de ce qu’il considérait comme un lapsus significatif. Kant avait écrit « du sollt » pour dire « tu dois ». C’était l’orthographe employée par Luther, dans sa traduction de la Bible, pour un mot qui s’écrivait normalement « du sollst ». Pour Schopenhauer, ce lapsus trahit l’origine théologique inconsciente (unbewusst) de la morale kantienne et de sa notion de « devoir absolu » (p. 97). Il avait noté un autre type d’acte manqué : ceux qui font une erreur involontaire en rendant la monnaie, la font souvent à leur avantage.

Dans les années 1880, le juriste autrichien Hanns Gross, le père de la psychologie judiciaire, a passé au crible des dépositions d'accusés et de témoins. Il estimait que les faux témoins se trahissent inévitablement par leurs gestes, leurs attitudes et parfois un lapsus. Ainsi, un faux témoin s’était trahi au dernier moment en signant sa déposition de son vrai nom (Ellenberger, id.).

Freud, dans son best-seller Sur la psychopathologie de la vie quotidienne, citait trois prédécesseurs à son étude des lapsus. Wilhelm Wundt, considéré comme le père de la psychologie scientifique (il a créé le premier laboratoire en 1879), avait publié en 1900 une recherche dans laquelle il mettait en évidence deux facteurs favorisant les lapsus : « le relâchement de l’attention inhibante » et « le flot non inhibé des associations des sons et des mots », facteurs qui peuvent jouer conjointement. Freud commentait : « Je tiens ces remarques de Wundt pour pleinement justifiées et très instructives » (IV 69).

Freud ignorait apparemment qu’en 1900 un numéro entier de la principale revue américaine de psychologie scientifique, la Psychological Review, avait été consacré aux lapsus. Heath Bawden y expliquait, en s'appuyant sur la théorie de Johann Herbart (début du XIXe siècle), que les lapsus résultent d'un « conflit entre systèmes mentaux ».

Freud faisait grand cas du livre de Rudolf Meringer, un philologue, et Karl Mayer, un psychiatre : Versprechen und Verlesen : Eine psychologische-linguinstische Studie, publié à Stuttgart en 1895. Il commençait son chapitre sur les méprises de parole par cet éloge : « Je me trouve ici exceptionnellement à même de pouvoir rendre hommage à un travail préparatoire » (IV 61). Il citait un de leurs exemples (IV 67), qu’il répétera dans les Leçons d’introduction à la psychanalyse (XI 27) et dans son tout dernier article avec ce commentaire : « cet exemple peut représenter pour nous tous les autres » (XVII 144). Le président de la chambre des députés autrichienne avait ouvert la séance en disant : « Je constate la présence de tant de messieurs et je déclare la séance close ». L’hilarité qui suivit lui fit remarquer son erreur et il la corrigea. Meringer et Mayer expliquaient : « Le président souhaitait de par lui être en état de clore la séance. […] Des mots opposés sont très fréquemment permutés les uns avec les autres ; c'est qu'ils sont précisément déjà associés dans notre conscience de la langue, situés extrêmement près les uns des autres et sont facilement appelés par erreur ».

Ces auteurs expliquaient les lapsus par trois facteurs : (a) « Le mélange de deux thèmes » : ce que la personne « pense dans son for intérieur » et ce qu’elle énonce ; « des images langagières, qui sont “en suspens” ou qui “vagabondent” au-dessous du seuil de la conscience et qui peuvent apparaître involontairement » (cit. in Freud, IV 65). (b) Des influences externes : la distraction, la fatigue, l’émotion. (c) Des processus linguistiques, principalement des parentés phoniques et des parentés de sens. La fréquence de l’usage des mots joue évidemment un rôle, comme dans cet exemple de Lichtenberg (un écrivain du XVIIIe siècle) : « il lisait toujours Agamemnon au lieu de angenommen (supposé que), tellement il avait lu Homère ».

L’explication freudienne des lapsus

À la fin de sa vie, Freud écrivait à Abraham Roback : « Je m'empresse de vous accuser réception de votre livre Jewish influence, etc., et de vous en remercier. […] Je ne puis m'empêcher de vous confesser une certaine déception. Vous me faites un grand honneur dans le livre, vous citez mon nom parmi les plus grands de notre peuple (ce qui va bien au-delà de mon ambition), etc. Dans l’article (“Doctrine of Lapses”) vous dites ne pas croire justement à cette partie de la psychanalyse qui a trouvé le plus facilement l'assentiment général. Quel jugement porterez-vous alors sur nos autres découvertes beaucoup moins attrayantes ? Il me semble que si les objections que vous faites à mon interprétation des actes manqués sont exactes, je n'ai guère le droit d'être cité, aux côtés de Bergson et d'Einstein, parmi les princes de l'intelligence » (20-2-1931, in Correspondance 1873-1939). Notons au passage que Freud trouvait normal d’être comparé à Einstein…

Freud attachait une grande importance aux actions qui manquent leur but parce que, disait-il, elles démontrent de façon simple, à tout un chacun, sa conception « dynamique » de l’inconscient : ce qui apparaît à la surface résulte d’un conflit inconscient de forces. Il estimait que « le lapsus est le représentant de toutes les opérations manquées » (XI 56). Nous nous limitons donc ici au lapsus pour examiner son interprétation des actes manqués.

Pour Freud, des processus linguistiques et des facteurs comme l’inattention ou l’état émotionnel sont des explications insuffisantes : « ce ne sont que des façons de parler, des paravents qui ne devraient pas nous empêcher de regarder ce qu’il y a derrière » (XI 39).

Si l’état émotionnel n’explique pas la forme précise du lapsus, le cas de Freud lui-même en montre l’importance. Lorsque la guerre est déclarée en 1914, il écrit à Ferenczi le 23 août 1914 : « Je n’arrive absolument pas à travailler. […] Je fais des lapsus à longueur de journée — comme beaucoup d’autres d’ailleurs ». Dans le même ordre d’idée, on peut s’interroger sur le fait, rapporté par Jones, que Ferenczi, le plus proche élève de Freud et analysé par lui, « était extrêmement enclin à faire des lapsus linguae et d’autres “actes symptomatiques”. Nous l’avions surnommé “le roi de la paraphasie” » (1961, 168). Selon la théorie freudienne, Ferenczi était loin d’avoir évacué ses refoulements…

Pour Freud, le mécanisme essentiel des lapsus est bien sûr le refoulement. Après avoir rappelé l’explication de Meringer et Mayer, il précise la sienne : « On ne saurait méconnaître à quel point la prise en considération des images langagières qui “vagabondent”, lesquelles se situent au-dessous du seuil de la conscience et ne sont pas destinées à être parlées, tout comme l'exigence de se renseigner sur tout ce à quoi le locuteur a pensé, se rapprochent des conditions de nos “analyses”. Nous recherchons nous aussi du matériel inconscient, et qui plus est par la même voie, sauf que, depuis les idées incidentes de la personne interrogée jusqu'à la découverte de l'élément perturbant, nous avons à parcourir une voie plus longue par une série complexe d'associations » (IV 66, je souligne).

Freud donne un exemple personnel d’erreur de lecture où, me semble-t-il, le refoulement est loin d’être évident et où il n’est pas nécessaire de parcourir un long chemin à travers une série complexe d’association : « Irritante et ridicule, telle est pour moi une méprise de lecture à laquelle je succombe très fréquemment lorsque, en vacances, je me promène dans les rues d’une ville étrangère. Je lis alors sur chaque enseigne de magasin qui d’une façon ou d’une autre s’offre à nous : antiquités. C’est le plaisir-désir d’aventures du collectionneur » (IV 112). À la fin de sa vie, il avait accumulé environ trois mille objets antiques …

Bureau de Freud

Freud conceptualise les actes manqués de la même façon que les rêves : tout comme il affirme que tous les rêves sont la réalisation d’un désir refoulé, il affirme une essence commune à tous les actes manqués : « Les opérations manquées sont les résultats de l’interférence de deux intentions distinctes, dont l’une peut s’appeler l’intention perturbée, l’autre l’intention perturbatrice » (XI 56). Cette explication est valable pour le lapsus du président pour autant qu’il avait l’intention de clore la séance (ce qui n’est pas certain !), mais quelle intention faudrait-il attribuer à la garde des Sceaux qui, voulant dire « une inflation quasi nulle », dit « une fellation quasi nulle ». Les deux mots ont le même nombre de syllabes et la même terminaison. On peut supposer, selon l’expression de Meringer et Mayer, la présence d’une « image langagière qui “vagabonde” au-dessous du seuil de la conscience », mais on peut douter de « l’intention réprimée » de parler d’un acte sexuel dans une interview sur les fonds d’investissement…

Freud cherche toujours l’essence dissimulée en profondeur dissimulée sous la diversité des phénomènes. Quand il croit l’avoir trouvée, il l’applique uniformément. C’est ce qu’il fait pour les névroses ou encore les mots d’esprit. Concernant ceux-ci, il résume ainsi sa « découverte » : le plaisir du trait d’esprit provient de la suppression momentanée d’une dépense de refoulement (Verdrängungsaufwand) (XIV 92). Certes, il y a des plaisanteries qui permettent de dire des choses choquantes, mais ce n’est pas le cas de toutes, et pourquoi parler de « refoulement » ?

Freud assure qu’il réalise « très fréquemment » des analyses de lapsus avec ses patients : « Dans le procédé thérapeutique dont je me sers pour résoudre et éliminer les symptômes névrotiques, la tâche très fréquemment assignée est de détecter dans les discours et idées incidentes du patient, avancées comme par hasard, un contenu de pensée que ce patient s’efforce de dissimuler, mais sans pouvoir faire autrement que de le trahir de maintes façons non intentionnellement » (IV 89). Après cette affirmation il donne cet exemple : « Un jeune homme de 20 ans se présente à ma consultation par ces mots : je suis le père (Vater) de N. N. que vous avez eu en traitement — Pardon, je veux dire : le frère (Bruder) ; c'est qu'il est mon aîné de quatre ans. Je comprends que par cette méprise de parole il veut exprimer que, tout comme son frère, il est tombé malade par la faute du père, que, tout comme son frère, il demande à être guéri, mais que c'est le père qui aurait le besoin le plus urgent d'être guéri » (IV 90). Freud ne donne pas l’impression d’avoir parcouru une longue série d’associations. Cela ressemble fort à ce qu’on appelle une interprétation « sauvage ».

Freud a-t-il réalisé « très fréquemment » des analyses de lapsus avec ses patients ? On ne trouve qu’un exemple parmi les cas célèbres : Dora, Hans, l’Homme aux rats, l’Homme aux loups. C’est dans ce dernier cas. Le patient avait rêvé qu’« un homme arrache les ailes à une Espe ». Freud demande ce qu’il entend par ce mot. Le patient décrit une « Wespe » (guêpe). Freud commente : « Comme tant d’autres, il se servait du fait qu’il était de langue étrangère pour couvrir des actions symptomatiques » (XII 128). (Autrement dit, si vous faites des erreurs en parlant une autre langue que la vôtre, vous couvrez probablement des actes symptomatique). Pour Freud, « l’Espe est naturellement une Wespe mutilée » (je souligne). Or « Espe » se prononce S.P., c’est à-dire les initiales du patient. Freud saute alors à cette conclusion, sans citer « une série complexe d’associations » : la guêpe représente « la bonne d’enfants qui avait prononcé, certainement pour rire, une menace de castration lorsqu’il avait uriné dans la chambre où elle était en train de frotter le sol », « le rêve dit clairement qu’il se vengeait de la menace de castration » (id., je souligne). Les relations aux parents, les complexes d’Œdipe et de castration : avec Freud on y arrive toujours, il suffit d’« associer librement » en recourant à des jeux de mots et des interprétations par symboles.

Dans son livre sur les actes manqués, Freud rapporte un grand nombre d’autres lapsus, dont certains fournis par ses élèves. René Pommier (2015) a examiné un large échantillon de ces lapsus et a montré, avec brio, que l’explication freudienne est le plus souvent tirée par les cheveux.

Notons la mise en garde de Freud dans sa présentation des actes manqués en 1917. Il distingue les cas où l’auteur d’un lapsus reconnaît « l’intention réprimée » et ceux où l’auteur refuse de reconnaître par exemple son intention d’insulter par la déformation d’un nom. Dans le second cas, dit Freud, « je puis, moi, la déduire à partir d’indices » (XI 59). Il a la sagesse d’ajouter : « Le travail sur de petits indices, comme nous ne cessons de le pratiquer dans ce domaine, comporte ses dangers. Il y a une affection mentale, la paranoïa combinatoire, dans laquelle l'exploitation de ces petits indices est pratiquée sans restriction, et je ne soutiendrai naturellement pas l'idée que les conclusions échafaudées sur cette base sont absolument exactes. Seules peuvent nous préserver de tels dangers la large assise de nos observations, la répétition d'impressions semblables provenant des domaines les plus divers de la vie d'âme » (p. 61s).

Lui-même avait fait le lapsus d’un nom fort gênant en mars 1914. Dans une lettre à Jones, il avait voulu se moquer de « l’Évangile de Jung », mais avait écrit « l’Évangile de Jones ». Il aurait pu se contenter de noter que les deux noms étaient du même registre sémantique (des psychanalystes) et avaient une même consonance : deux syllabes, la première commençant par « j » et la seconde contenant un « n ». Il a fait une interprétation (sans associations) par « transformation dans le contraire » et écrit à Jones : « Mon intéressant lapsus calami a dû éveiller vos soupçons. Mais vous vous rappellerez que loin d’essayer de le dissimuler, j’ai moi-même attiré votre attention sur lui. Mon inconscient me joue souvent le tour de me faire supplanter une personne que je n’aime pas par une autre que je préfère. Cela revient à penser : pourquoi Jung ne peut-il être comme vous ? C’est une forme de tendresse voilée » (cit. in Jones, 1961, 478).

Une explication moins tirée par les cheveux, à laquelle Freud a probablement pensé mais qui n’était pas à énoncer, est que Jung et Jones étaient tous deux des non-Juifs. Freud estimait que Jung l’avait trahi et il se méfiait de Jones. Ce dernier aurait peut-être accepté cette interprétation. Il a écrit : « Je m'aperçus, avec une certaine surprise, que les juifs sont extraordinairement enclins à soupçonner, à la moindre occasion, de l'antisémitisme et qu'ils interprètent dans ce sens nombre de remarques et nombre d'actes. Les plus sensibles à cet égard étaient, parmi nous [les membres du Comité secret], Ferenczi et Sachs ; Abraham et Rank l'étaient moins. Quant à Freud, sa sensibilité à ce point de vue était assez grande » (1961, 173). Jones avait sans doute bien relevé  cette « sensibilité ». Un an après sa rencontre avec Jung, Freud écrivait à Abraham, le 3-5-1908 : « Soyez tolérant, il vous est plus facile qu'à Jung de suivre mes pensées car de par notre parenté raciale, vous êtes plus proche de ma constitution intellectuelle, tandis que lui, en tant que chrétien et fils de pasteur, ne trouve le chemin qui mène jusqu'à moi qu'au prix de grandes résistances intérieures. Son ralliement n'en a que plus de valeur. Je dirais presque que seule son entrée en scène a soustrait la psychanalyse au danger de devenir une affaire nationale juive ».

Deux types de lapsus

La plupart des actes manqués s'expliquent par des automatismes, un manque d'attention et des ressemblances de sens ou de sons. Un exemple que nous connaissons tous : durant le premier mois de l'année, il n’est pas rare d’écrire l'année précédente dans une lettre. Un exemple personnel de lapsus : au cours d’un atelier que je faisais pour des psychologues sur la relaxation, j'ai dit à un moment « les relaxations sexuelles » alors que je voulais dire « les relations sexuelles ». J’avais abondamment utilisé le mot « relaxation » qui a une même sonorité. Peut-être une relation de sens a-t-elle aussi joué (la relation sexuelle aboutit à une relaxation). Seul un esprit tordu pourrait y voir le symptôme de la peur et du refoulement de la sexualité.

Le philologue italien Sebastiano Timpamaro (1976) a réalisé une recherche sur la corruption de textes au cours de retranscriptions. Il a mis en évidence sept catégories de lapsus, par exemple le remplacement d’un mot par un autre ayant une ressemblance phonétique et le même nombre de syllabes, une erreur faite par Cicéron qui a confondu le nom de la nourrice d’Ulysse, Euriclea, avec celui de sa mère, Anticlea (p. 22).

Timpamaro explique que les copistes ne retranscrivent pas un texte mot à mot et encore moins lettre par lettre (sauf s’il s’agit d’une langue qu’ils ignorent). Ils lisent les mots globalement. Ils lisent des sections de phrases plus ou moins longues et les transcrivent de mémoire. Des erreurs peuvent se faire durant le bref intervalle entre la lecture et la mise par écrit. Il conclut que les lapsus s’expliquent par des automatismes préconscients ou inconscients, mais que ceux-ci ne correspondent pas aux « refoulements freudiens ».

Les explications de Meringer, Mayer et Timpamaro suffisent à rendre compte des nombreux lapsus que j’ai relevés dans des examens oraux et écrits. Voici un échantillon : Pavlov était victime d’un artefax (artefact), les expériences dans la Skinner-boxe (box), la désensibilisation in vino (vitro), la catharsis de Breuer est un purgatoire (purgation) d’émotions, Freud affirme que les femmes souffrent d’un complexe de cession (castration), le bon thérapeute a une écoute emphallique (empathique). Quand je corrigeais une série de copies où il était question de Leibniz, je savais que je le verrais plusieurs fois mal orthographié (Leibnitz). Il en allait de même pour Nietzsche.

Une autre catégorie de lapsus s’explique par un mécanisme qu’on peut appeler « refoulement » au sens faible du terme (qui, répétons-le, ne correspond pas à ce que Freud entend habituellement par-là). Il s’agit de ce que les psychologues appellent l’« effet ours blanc » ou le « processus ironique du contrôle mental », bien mis en évidence par des expériences de Daniel Wegner sur la production d’idées obsédantes. Ce psychologue de l’université de Virginie a demandé à des étudiants d’énoncer pendant quelques minutes toutes les idées qui leur passaient par la tête. Au moment de démarrer l’expérience, il a proposé de s’imaginer un ours blanc, puis de s’efforcer de ne plus penser à cette image de départ. Résultat : les étudiants ne peuvent s’empêcher de penser à un ours blanc. Par contre, si la consigne est d’énoncer les idées qui passent par la tête en commençant par un ours blanc, cette première idée réapparaît beaucoup moins ou pas du tout. D’autres expériences de ce type ont mis en évidence que la volonté (consciente) de ne pas penser ou d’énoncer une idée s’accompagne automatiquement de la vérification de l’efficacité du contrôle et donc du maintien d’une partie de l’attention sur ce qui est à éviter. Un relâchement du contrôle provoque l’énoncé de l’idée. La formation des obsessions est du même ordre : la volonté de ne pas penser à quelque chose en intensifie la pensée. Nous y reviendrons à propos du trouble obsessionnel.

De façon générale, il faudrait éviter de parler de lapsus « freudien » et ne pas attribuer des intentions « refoulées » à de simples trébuchements de parole favorisés par le contexte. À ceux qui bondissent sur le moindre lapsus, il est bon de rappeler ce que Wilhelm Fliess écrivait à Freud : « Le liseur de pensées ne fait que lire chez les autres ses propres pensées ».

Freud et Fliess

Deux sites pour d’autres publications de J. Van Rillaer sur la psychologie, la psychopathologie, l'épistémologie, les psychothérapies, les psychanalyses, etc.

1) Site de l'Association Française pour l'Information Scientifique : www.afis.org

2) Site de l'université de Louvain-la-Neuve:

https://moodle.uclouvain.be/course/view.php?id=2492

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Corruption
Pourquoi les politiques échappent (presque toujours) à l’incarcération
Plusieurs facteurs expliquent la relative mansuétude dont bénéficient les politiques aux prises avec la justice, qui ne sont que très rarement incarcérés, malgré les fortes peines de prison encourues dans les affaires de corruption.
par Michel Deléan
Journal
Affaire Sarkozy-Bismuth : les enjeux d’un second procès à hauts risques
Nicolas Sarkozy, l’avocat Thierry Herzog et l’ex-magistrat Gilbert Azibert seront rejugés à partir de lundi devant la cour d’appel de Paris dans l’affaire de corruption dite « Paul Bismuth », et risquent la prison.
par Michel Deléan
Journal — Santé
Dans les Cévennes, les femmes promises à la misère obstétricale
Le 20 décembre, la maternité de Ganges suspendra son activité jusqu’à nouvel ordre, faute de médecins en nombre suffisant. Une centaine de femmes enceintes, dont certaines résident à plus de deux heures de la prochaine maternité, se retrouvent sur le carreau.
par Prisca Borrel
Journal
« L’esprit critique » théâtre : silences, histoires et contes
Notre podcast culturel discute de « Depois do silêncio » de Christiane Jatahy, d’« Une autre histoire du théâtre » de Fanny de Chaillé et de « Portrait désir » de Dieudonné Niangouna.
par Joseph Confavreux

La sélection du Club

Billet de blog
La vie en rose, des fjords norvégiens au bocage breton
Le 10 décembre prochain aura lieu une journée de mobilisation contre l’installation d’une usine de production de saumons à Plouisy dans les Côtes d’Armor. L'industrie du saumon, produit très consommé en France, est très critiquée, au point que certains tentent de la réinventer totalement. Retour sur cette industrie controversée, et l'implantation de ce projet à plus de 25 kilomètres de la mer.
par theochimin
Billet de blog
Pesticides et gras du bide
Gros ventre, panse,  brioche,  abdos Kro, bide... Autant de douceurs littéraires nous permettant de décrire l'excès de graisse visible au niveau de notre ventre ! Si sa présence peut être due à une sédentarité excessive, une forme d'obésité ou encore à une mauvaise alimentation, peut-être que les pesticides n'y sont pas non plus étrangers... Que nous dit un article récent à ce sujet ?
par Le Vagalâme
Billet de blog
Et pan ! sur la baguette française qui entre à l’Unesco
L’Unesco s’est-elle faite berner par la Confédération nationale de la boulangerie-pâtisserie française ? Les nutritionnistes tombent du ciel. Et le pape de la recherche sur le pain, l’Américain Steven Kaplan s’étouffe à l’annonce de ce classement qu’il juge comme une « effroyable régression ». (Gilles Fumey)
par Géographies en mouvement
Billet de blog
L’aquaculture, une promesse à ne surtout pas tenir
« D’ici 2050, il nous faudra augmenter la production mondiale de nourriture de 70% ». Sur son site web, le géant de l’élevage de saumons SalMar nous met en garde : il y a de plus en plus de bouches à nourrir sur la planète, et la production agricole « terrestre » a atteint ses limites. L'aquaculture représente-elle le seul avenir possible pour notre système alimentaire ?
par eliottwithonel