Souvenirs illusoires 6. Les souvenirs d’abus sexuels

Freud a affirmé en 1895 que les sévices sexuels étaient « la » cause de névroses, puis, en 1897, que la plupart de ces sévices étaient des fantasmes. Des psy américains, revenus à sa 1ère conception, ont affirmé que la plupart des femmes troublées mentalement sont des victimes d’inceste qui ont refoulé le souvenir du traumatisme. Il s’en est suivi une épidémie de victimes dans les années 1980-90.

A. Des récits de patientes à Judith Herman

B. Jeffrey Masson et le retour de la théorie de la séduction

C.Le déferlement de « survivantes de l’inceste »

D. La thérapie des souvenirs retrouvés

E. Une épidémie de procès

F. Des effets néfastes de la thérapie de la mémoire retrouvée

G. Les « Souvenirs » d'une victime d'une secte satanique

Dans la seconde moitié du XIXe siècle, les « attentats à la pudeur » perpétrés à l'encontre d'enfants sont devenus un sujet d'étude et de publications.

Freud, à l'époque où il séjourna à Paris (d'octobre 1885 à février 1886), a eu connaissance des ouvrages de Tardieu, professeur de médecine légale à l'université de Paris, et de Brouardel, son successeur. Ces lectures ont sans doute contribué à la constitution de sa théorie de la séduction. Pendant à peu près deux ans, Freud a affirmé que toutes les « psychonévroses » sont causées par le refoulement de traumatismes sexuels subis dans l'enfance et qu'il a ensuite rejeté cette théorie au profit d'une explication par des fantasmes incestueux, suscités par le complexe d'Œdipe des enfants. Cette réorientation est devenue la doctrine officielle de la psychanalyse jusqu'à nos jours. Une conséquence dramatique a été la négation massive, pendant environ quatre-vingts ans, de la réalité des abus sexuels commis sur des enfants. Cette négation a été le fait des psychanalystes, quasi sans exceptions, mais a été également, via la popularité du freudisme, le fait de la majorité des professionnels de la santé et des hommes de loi.

Les recherches de psychologues scientifiques ont montré qu’à partir de trois ans, les personnes ayant subi réellement un traumatisme important — de nature sexuelle ou autre — ne peuvent l'oublier ou le « refouler », quand bien même elles le souhaitent ardemment. Seules exceptions : des cas d'amnésies organiques résultant d'atteintes cérébrales. Des femmes ont parlé de ces expériences pénibles à des thérapeutes. Parmi ceux-ci, quelques-uns ont écouté les récits sans automatiquement les décoder comme des productions fantasmatiques.

A. Des récits de patientes à Judith Herman

À la fin des années 70, l'Américaine Judith Herman a été une des premières psychiatres à dénoncer la théorie du fantasme comme le moyen souverain de disqualifier toute accusation de sévices sexuels subis dans l'enfance. En 1981, le prestigieux éditeur Harvard University Press publiait son ouvrage Father-Daughter Incest. Elle y soutenait que l'inceste entre père et fille est plus répandu qu'on ne le croit. Elle se basait sur des récits de patientes qui déclaraient avoir été abusées, s'en être toujours souvenues et en souffrir jusqu'à l'âge adulte. Notons qu'il n'était pas ici question de l'exhumation laborieuse de traumatismes totalement oubliés ! Herman avait le grand mérite de rendre justice aux femmes à la fois abusées et traitées de menteuses ou d'hystériques. Toutefois, elle croyait naïvement qu'il suffisait de remonter jusqu'à la théorie freudienne de la séduction de 1895-96 pour retrouver la vérité. Pour elle, Freud avait commencé par vraiment écouter ses patientes, puis il les avait trahies. Selon ses termes, « le patriarche de la psychologie moderne avait élaboré une psychologie d'hommes ».

B. Jeffrey Masson et le retour de la théorie de la séduction

Trois ans plus tard, le monde des psychothérapeutes américains était secoué par la publication du livre de Jeffrey Masson L'Attaque de la vérité. L'élimination par Freud de la théorie de la séduction [1].

Masson était un psychanalyste américain, qui avait été directeur des Archives Freud à Washington, en 1980-81. Il a eu le mérite de convaincre Anna Freud et Kurt Eissler de lui permettre de publier une édition intégrale de la correspondance entre Freud et Fliess [2]. Une partie de cette correspondance avait été publiée en 1950 par Anna Freud, Marie Bonaparte et Ernst Kris. Plus de 50 % des manuscrits avait été omis, officiellement « pour des raisons de discrétion médicale ou personnelle ».

Plusieurs chercheurs ont comparé les deux publications et en ont tiré des conclusions accablantes concernant l'objectivité et même l'honnêteté de Freud [3]. Dans la version complète, on apprend par exemple que Freud consommait régulièrement de la cocaïne, qu'il recherchait des patientes fortunées, qu'il écrivait à Fliess pendant que des patients faisaient leurs associations libres sur son divan, qu'il a menti quant au nombre de ses patients et qu'il a inventé des cas pour prouver sa théorie. Ce que Masson a surtout retenu, c'est que toutes les histoires de séduction sexuelle d'enfants mentionnées après 1897 avaient été censurées pour l'édition de 1950. Quand il a interrogé Anna Freud sur ces suppressions, celle-ci a répondu, au dire de Masson, que son père avait abandonné la théorie de la séduction et que confronter les lecteurs à ses premiers doutes n'aurait fait que brouiller les idées [4].

Masson, lui, a estimé que Freud a, dans un premier temps, donné aux femmes la permission de parler et de se souvenir, et que, dans un second temps, il a « manqué de courage ». Selon lui, « la théorie de la séduction est la véritable pierre angulaire de la psychanalyse » [5]. À partir de septembre 1897, Freud aurait orienté la psychanalyse dans une fausse direction.

En 1981, Masson a exposé sa conception devant des confrères. Les réactions ont été des plus négatives. Lorsque le New York Times a publié une série d'articles sur la thèse de Masson, celui-ci s'est trouvé congédié des Archives. Finalement, il a été exclu de l'Association internationale de psychanalyse et des deux autres sociétés freudiennes dont il était membre [6].

Pour Masson, les sévices sexuels perpétrés par les parents « sont au cœur de toute névrose grave » (je souligne) et il est impossible d'obtenir une guérison sans retrouver ces souvenirs. Il termine son ouvrage en proclamant que l'état des patientes traitées par des thérapeutes, qui interprètent les abus sexuels comme des expressions de fantasmes, ne peut qu'empirer. Ces patientes, explique-t-il, sont amenées à nier leur véritable moi, elles sont mises dans l'impossibilité de savoir qui elles sont.

Que penser du réquisitoire de Masson ? Certes, des fillettes (mais aussi des garçons, curieusement oubliés) sont sexuellement abusées et certaines en restent durablement marquées. Toutefois, Masson fait preuve de naïveté quant à la valeur des observations de Freud et lui-même généralise à outrance. Quelles sont ses compétences ? L'ancien directeur des Archives Freud a un diplôme de sanscrit de l'université Harvard et il a reçu une formation psychanalytique à Toronto. On cherche en vain, dans son ouvrage, la moindre référence à des recherches expérimentales sur la mémoire et sur l'hypnose (la technique utilisée par Freud pour ses premières « découvertes »). Masson écrit comme un psy qui n'a pas la moindre idée de la psychologie scientifique d'aujourd'hui.

C. Le déferlement de “survivantes de l’inceste”

Herman et Masson sont apparus comme des cautions scientifiques pour des féministes qui, à partir des années 70, protestaient énergiquement contre le déni systématique des cas réels d'abus sexuels. Au cours des années 80, des groupes d'entraide et des groupes de thérapie pour « survivantes de l'inceste » se sont multipliés comme une traînée de poudre à travers les États-Unis. Les médias, en particulier des talk-shows populaires, ont largement contribué à leur diffusion. Au début des années 90, « quasi tous les soirs, dans toutes les grandes villes américaines, des groupes de «survivants de l'inceste et de rituels sataniques» se réunissent » [7].

Au début, les participantes de ces groupes étaient de vraies victimes d'abus. Elles ont été rapidement rejointes par des femmes qui n'avaient aucun souvenir de sévices endurés dans l'enfance, mais qui avaient été convaincues par leur psy que tous leurs problèmes actuels et passés n'étaient que les symptômes de traumatismes sexuels refoulés. Des psys se sont alors spécialisés dans la remémoration des abus refoulés.

D. La “thérapie des souvenirs retrouvés”

Une nouvelle thérapie est née : la thérapie des souvenirs retrouvés (recovered memory therapy). Elle utilise plusieurs techniques, dont les principales sont l'hypnose, la thérapie de groupe et surtout la combinaison de ces deux moyens souverains de persuasion.

La grande majorité des praticiens de cette « thérapie » n'ont pas de diplôme universitaire de psychologie ou de psychiatrie. Une partie d'entre eux se sont proclamés thérapeutes après s'être découverts abusés dans l'enfance et avoir suivi une « formation » chez un « psy » ou un gourou ignorant tout de la psychologie scientifique. Deux exemples typiques de ces « thérapeutes » sont Ellen Bass et Laura Davis. Ces deux Américaines ont publié en 1988 la « bible » des survivants de l'inceste : The Courage to Heal : A Guide for Women Survivors of Child Sexual Abuse, un livre qui, en moins de dix ans, s'est vendu à plus de 750.000 exemplaires, rien qu'aux Etats-Unis [8].

Bass et Davis, et les auteurs qui leur ont emboîté le pas, proclament que l'inceste père-fille est une véritable épidémie : un tiers des femmes américaines auraient été abusées par leur père durant l'enfance. La toute grande majorité d'entre elles auraient totalement refoulé ce crime, mais en souffriraient tout au long de la vie. Comme l'affirmait péremptoirement Masson, ces abus sont « au cœur de toute névrose grave ». Pour conclure automatiquement à des abus refoulés, il suffit de reconnaître des symptômes — aussi divers et banals ! — que de l'anxiété, des attaques de panique, des périodes de dépressivité, des difficultés sexuelles, un manque de confiance en soi ou la peur de nouvelles expériences. Bass et Davis mettent en garde contre le doute : « Si vous pensez avoir été abusée et que votre vie en porte les symptômes, alors vous l'avez été. » Toujours selon ces auteurs, la guérison psychologique est possible, mais à deux conditions : retrouver les véritables souvenirs d'abus et affronter les coupables, de préférence en les dénonçant publiquement, par exemple à l'occasion d'une réunion de famille. Les poursuites judiciaires sont vivement encouragées : elles permettent de payer le thérapeute.

E. Une épidémie de procès

La mythologie répandue par les thérapeutes de la mémoire retrouvée a eu des conséquences désastreuses, tant pour les accusés que pour les accusatrices. Pendant plus de dix ans, des parents ont été injustement accusés, gravement perturbés, condamnés à de lourdes peines de prison et des amendes énormes (jusqu'à un million de dollars). Citons un exemple typique, rapporté par Elisabeth Loftus :

« Dans le Missouri, en 1992, un confesseur aida Beth Rutherford, une jeune femme de 22 ans, à se souvenir qu'entre 7 et 14 ans elle avait été régulièrement violée par son père pasteur, quelquefois aidé par sa mère, qui la tenait. Encouragée par le prêtre, B. Rutherford se souvint qu'elle avait été enceinte deux fois de son père, qui l'avait forcée à avorter seule, à l'aide d'un portemanteau. Lorsque ces accusations furent rendues publiques, son père dut abandonner son ministère, mais des examens médicaux révélèrent que la jeune femme était encore vierge et n'avait jamais été enceinte. En 1996, elle poursuivit le prêtre, qui fut condamné à une peine d'un million de dollars » [9]

Cet exemple illustre le fait que des autorités religieuses — notamment des chrétiens fondamentalistes — et des « conseillers » de toute espèce ont largement participé à ce délire collectif.

F. Des effets néfastes de la thérapie de la mémoire retrouvée

L'évolution psychologique des femmes traitées — mieux vaudrait dire « abusées » — par la thérapie du ressouvenir de l'inceste s'est avérée le plus souvent négative et parfois désastreuse [10]. Il apparaît aujourd'hui évident que des personnes réellement traumatisées doivent pouvoir parler, dans un contexte rassurant, de leurs expériences passées, pendant un certain temps. Toutefois, la focalisation répétitive sur des dommages subis — même s'ils sont réels — ne fait qu'entretenir le ressentiment et favorise l'éclosion de troubles psychologiques. Citons encore Loftus, qui a consacré plusieurs années à étudier les faux souvenirs d'abus et leurs conséquences : « En pétrifiant le souvenir, l'imposant comme un point de vue passif et impuissant de l'enfant, la thérapie emprisonne ses patients dans un passé douloureux, plutôt que de les en libérer. À chaque fois que nous nous “rappelons traumatiquement”, les outrages sont vécus à nouveau, et l'enfance devient un enfer dont on ne s'échappe plus » [11].

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Les psychologues scientifiques ont peu de pouvoir pour dissiper les mythologies de l'inconscient véhiculées par des collègues « psys » et répandues dans le public. En l'occurrence, la principale raison du reflux du Mouvement de la mémoire retrouvée a été la production de souvenirs de plus en plus délirants, notamment des tortures soi-disant subies dans des sectes sataniques, dans des vies antérieures et dans des soucoupes volantes (Voir Souvenirs illusoires 7. Souvenirs de vies antérieures & Souvenirs illusoires 8.Enlèvements par des extra-terrestres).

G. Les “Souvenirs” d'une victime d'une secte satanique

En 1986, Nadean Cool, aide-soignante dans le Wisconsin, consulte un psychiatre parce qu'elle ne parvient pas à faire face à un traumatisme vécu par sa fille. Au cours du traitement, le thérapeute utilise l'hypnose et d'autres techniques de suggestion pour savoir si N. Cool n'aurait pas elle-même été maltraitée et si elle n'en aurait pas refoulé le souvenir. Après quelques séances, N. Cool est convaincue qu'elle a effectivement été utilisée par une secte satanique qui lui aurait fait manger des bébés, l'aurait violée, lui aurait fait avoir des rapports sexuels avec des animaux et l'aurait forcée à regarder le meurtre de son ami âgé de huit ans. Le psychiatre finit par lui faire croire qu'elle a plus de 120 personnalités — enfants, adultes, anges et même un canard — en raison des abus sexuels et de la violence dont, enfant, elle a été victime. Le psychiatre pratique plusieurs séances d'exorcisme, dont une qui dure cinq heures et comprend une aspersion d'eau bénite et des hurlements destinés à faire sortir Satan de son corps.

Lorsque N. Cool comprend finalement qu'on lui instille de faux souvenirs, elle poursuit le psychiatre en justice. En mars 1997, après cinq semaines de procès, l'affaire se règle à l'amiable par une indemnité de deux millions de dollars versés par le psychiatre [12].

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Cas des refus de réconciliation à l’issue de procès pour accusation d’inceste

Pour en savoir plus:

Un excellent petit livre de synthèse :

Axelrad, Brigitte (2010) Les ravages des faux souvenirs ou la mémoire manipulée. Ed. Book-e-book, 84 p. Trad. : The ravages of false memories – or manipulated memory. British False Memory Society (BFMS), 2011, 84 p.

https://www.book-e-book.com/livres/20-les-ravages-des-faux-souvenirs-ou-la-memoire-manipulee-9782915312225.html

L’ouvrage d’E. Loftus & K. Ketcham : Le syndrome des faux souvenirs et le mythe des souvenirs refoulés. Trad., éd. Exergue, 1997, 351 p.

Un site très documenté sur les faux souvenirs : https://brigitte-axelrad.fr

Historique des recherches sur les faux souvenirs : http://www.pseudo-sciences.org/spip.php?article1565

Site sur les faux souvenirs en France et dans le monde : http://www.psyfmfrance.fr/faux_souvenirs.php

Références

[1] Masson J.M. (1984) The Assault on Truth. Freud's Suppression of the Seduction Theory. New York : Farrer, Straus & Giroux. Trad., Le Réel escamoté. Le renoncement de Freud à la théorie de la séduction. Paris : Aubier.

[2] The Complete Letters of Sigmund Freud to Wilhelm Fliess, 1887-1904, traduit et édité par Jeffrey Masson (1985) Cambridge, Massachusetts : Harvard University Press.

[3] Voir p.ex., Israëls H. & Schatzman M. (1993) The seduction theory. History of Psychiatry, 4 : 23-59. — Israëls, H. (1999) De Weense kwakzalver. Honderd jaar Freud en de freudianen [Le charlatan de Vienne. Cent ans de Freud et de freudiens]. Amsterdam : Bert Bakker (Prometheus), 192 p. — Trad. all., Der Wiener Quacksalber. Kritische Betrachtungen über Sigmund Freud und die Psychoanalyse. Verlag Dr. Bussert & Stadeler, 2006, 184 p. — Bénesteau J., Mensonges freudiens. Mardaga, 2002, chap. 2.

[4] Masson J.M., Op. cit., trad., p. 17.

[5] Ibid., p. 18.

[6] Masson J.M. (1990) Final Analysis. The Making and Unmaking of a Psychoanalyst. Addison-Wesley, p. 204.

[7] Jaroff L. (1993) Lies of the Mind. Time, 29 nov. 1993, p. 47.

[8] Webster R. (1998) Le Freud inconnu. Trad., Paris : Éd. Exergue, p. 483.

[9] Les faux souvenirs. Pour la Science, Dossier n° 71, La Mémoire, 2001, p. 126.

[10] Paris J. (1995) Memories of abuse in borderline patients : True or false ? Harvard Review of Psychiatry, 3 : 10-17. — Pendergrast M. (1996) Victims of Memory : Incest Accusations and Shattered Lives. Upper Access Books. Rééd., Harper/Collins.

[11] Loftus E. & Ketcham K. (1997) Le Syndrome des faux souvenirs et le mythe des souvenirs refoulés. Trad., Paris : Éd. Exergue, 1997, p. 346.

[12] Loftus E., Les faux souvenirs. Op. cit., p. 126.

 

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