Denise Bombardier évoque Gabriel Matzneff et Philippe Sollers

En 1990, l’écrivaine canadienne Denise Bombardier a participé à une émission d’“Apostrophe” qui devrait devenir emblématique de l’arrogance d’une certaine élite parisienne.

En 1990, l’écrivaine canadienne Denise Bombardier a participé à une émission d’“Apostrophe” qui devrait devenir emblématique de l’arrogance d’une certaine élite parisienne.

Extrait de l’émission :

https://www.youtube.com/watch?v=H0LQiv7x4xs

Extrait du livre de D. Bombardier :

Lettre aux Français qui se croient le nombril du monde. Albin Michel, 2000, 138 p. pp. 78 à 82 :

"Au cours d'un passage à “Apostrophes”, à l'occasion de la sortie d'un de mes romans, j'ai, c'est le cas de le dire, apostrophé Gabriel Matzneff, pédophile et orthodoxe pratiquant (à l'époque) invité pour venir discourir sur son Journal. Dans l'ouvrage, qui précisons-le n'est pas un roman, l'auteur racontait, au fil des pages, ses passionnantes activités parisiennes dont la sodomisation de jeunes garçons et filles (15-16 ans), victimes consentantes et flattées des attentions matzneffiennes. La lecture de ce livre m'avait révoltée et j'avais décidé d'affronter ce personnage qui utilisait sa notoriété douteuse afin d'attirer les enfants dans ses rets. Prévenue par mon éditeur du tort que risquait de subir mon livre en provoquant un esclandre face à ce pur (si l'épithète s'applique) produit branché du parisianisme littéraire, je me préparai mentalement à assumer les retombées éventuelles mais sans y croire vraiment. Car, dans ma naïveté, j'étais convaincue que cet étalage “pédophilique” (on dit bien médiatique) n'allait pas trouver de défenseur hormis les pédophiles eux-mêmes, lesquels se réjouiraient en silence. Quelle erreur de jugement de ma part !

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Les “amis” de G. M. montèrent aux barricades. Dans Le Monde, Josyane Savigneau (de la part d'une femme, cela me stupéfia) se commit d'un long papier à la défense de Matzneff, coiffé du titre “L'homme qui aime l'amour”. Philippe Sollers, à la télévision, me traita de mégère et de mal baisée. Dans Libération, Jacques Lanzmann me descendit en flammes et le roman par la même occasion, en reprenant les arguments étoffés de son camarade ex-maoïste. Il termina sa “critique” en me conseillant de retourner sur mes banquises. Autrement dit, il m'invitait à me congeler le cul faute de l'utiliser.

Je considérai d'abord que l'expression “mal baisée” constituait un affront aux hommes québécois, particulièrement ceux qui ont traversé ma vie amoureuse mais la violence des propos publics des amis de Matzneff, leur propre indécence et, je dirais, l’immunité dont ils bénéficiaient au sein de leur mouvance gaucho-décado-littéraire en disaient long sur leur réseau parisien. Je doute que la plupart ait pris la peine de lire l’ouvrage en question. Leur défense procédait d'une réaction classique d'autant plus exacerbée qu'il s'agissait de ma part, à leurs yeux, d'entraver la libre expression de la sexualité.

Quelques jours plus tard, le président Mitterrand me reçut à l'Élysée. Je savais que l’ouvrage de Matzneff avait gêné la Présidence. En effet, dans ce même journal, l’écrivain racontait un déjeuner à l'Élysée auquel il avait été invité et citait François Mitterrand qui lui aurait déclaré alors : “Cher Matzneff, continuez votre bon travail.” Or, comme ce dernier nous avait décrit avec forces détails ses prouesses de séducteur sodomiste la veille du repas élyséen avec une “petite oie” de quinze ans et demi du lycée Henri IV, le lecteur ne savait plus si les félicitations présidentielles étaient applicables à l’œuvre littéraire de l'auteur ou à ses ébats sexuels. Bref, le président était embêté et il voulait le faire savoir. “Alors, ce Matzneff, vous l'avez malmené, me dit-il avec un sourire entendu. Il est vrai, enchaîna-t-il, que je lui ai jadis reconnu quelque talent et une certaine culture. Malheureusement (sa voix se fit théâtrale), il a sombré dans la pédophilie... et la religion orthodoxe ! — Dans mon pays, il serait mis en prison, monsieur le président, ajoutai-je.

- Ah ! fit-il en balayant l'air de son bras, vous les connaissez comme moi ces intellectuels parisiens. Ils sont si obsédés de paraître libéraux, surtout en ces matières si délicates, qu'ils errent.” Puis, il changea de sujet de conversation. “Comment vont vos amis de droite ?” me demanda-t-il, l'air de dire “Parlons de choses sérieuses.”

Car l’étrangère qui circule en parisianisme au gré de ses affinités personnelles plutôt qu'idéologiques possède ce privilège envié de fréquenter à droite comme à gauche. Ce théâtre incessant ne m'a jamais déçue ; je ne m'y suis jamais ennuyée d'autant que les uns et les autres, libérés de l'obligation d'impressionner les laudateurs ou les adversaires, parlent plutôt vrai. J'en veux pour preuve mes nombreuses entrevues avec des personnalités politiques françaises réalisées pour la télévision canadienne et que la télé française n'a jamais cru bon de rediffuser sur le territoire. Le public n'y aurait pas reconnu certains ministres tellement leur discours avait perdu de cette raideur empesée à laquelle ils l'avaient habitué.

Le parisianisme est volatile dans ses engouements et ses convictions. Depuis l’affaire Dutroux, aucun des défenseurs de Matzneff n'oserait récidiver. Car les adeptes de ce parisianisme —appelons-le tendance trash — ont un courage inversement proportionnel aux risques encourus. Aujourd'hui les maisons d'édition où ils publient, les journaux aux budgets desquels ils émargent, les radios qui les accueillent ne toléreraient pas leurs déclarations apologétiques d'hier. Ils officient donc pour d'autres combats, ceux qui sont in une semaine, un mois, six mois."

Pour Sollers, Mme Bombardier est une mégère mal baisée

Voilà qui n’a rien d’étonnant quand on connaît ce monsieur. Il est fasciné par le « divin Marquis ». Il écrit :

«Vous trouverez à la pelle des cons et des connes pour vous dire que ce qu’écrit Sade est monotone et ennuyeux» (Une vie divine. Gallimard, 2005, p. 421).

Pour trouver Sade passionnant, il faut le lire, précise son ami Roland Barthes, selon « le principe de délicatesse », principe que René Pommier résume comme suit : « Cela consiste à rechercher, pour leur faire un sort et nous inviter à les déguster, les textes les plus dégoûtants. Et il faut reconnaître qu’il s’acquitte admirablement de cette tâche. Il sait choisir les passages les plus répugnants, et tout particulièrement ceux où triomphe l’anus, pour y pondre ses petites vomichiures. » (Roland Barthes. Grotesque de notre temps. Grotesque de tous les temps, Kimé, 2017, p. 104).

Quelques autres détails du supporter du pédophile sodomiseur

René Pommier informe  :« Philippe Sollers veut se faire passer pour un rebelle, pour un réfractaire, pour un révolté, pour un révolutionnaire, mais c’est un abbé de cour qui se prend pour un sans-culotte, un chanoine chafouin qui se prend pour le Che. Ce grand contestataire n’a jamais craché sur les décorations, et il tient à ce qu’elles lui soient toujours remises le plus solennellement possible. Quand il a reçu la Légion d’honneur, il a insisté pour être décoré des mains de François Mitterrand. Lionel Jospin, Premier ministre, l’a fait officier de l’ordre national du Mérite, mais Sollers a attendu vingt ans pour se faire épingler cette décoration sur la poitrine, seul un Président de la République, en l’occurrence François Hollande, étant digne d’accomplir une aussi noble tâche. Mais il doit être très jaloux de son épouse, Julia Kristeva, qui semble, elle aussi, raffoler des décorations et qui a nettement mieux réussi que son mari dans la quête de hochets puisqu’elle est commandeur de l’ordre national du Mérite et commandeur de la Légion d’honneur, cette dernière décoration lui ayant été remise par le Président Nicolas Sarkozy. […]

Philippe Sollers se flatte d’être un esprit libre, pleinement affranchi de tout préjugé, mais non content d’adhérer à toutes les idéologies de son époque, il ne s’est jamais libéré des croyances religieuses dans lesquelles il avait été élevé. Non content d’être marxiste, maoïste, freudien et structuraliste, il est toujours resté profondément papiste. Il se réclame volontiers de Voltaire, mais il va se prosterner aux pieds du pape, et lui dédie un de ses livres. Voltaire avait, il est vrai, lui aussi, dédié un de ses livres, Mahomet, au pape, mais c’était pour se payer sa tête. » (R. Pommier, Ibidem, p. 14).

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Sollers (in Wikipedia)

Josyane Savineau, fan de Sollers et de Matzneff

Mme Bombardier relate : « Dans Le Monde, Josyane Savigneau se commit d'un long papier à la défense de Matzneff, coiffé du titre “L'homme qui aime l'amour”. »

Trente ans plus tard, Josyane Savigneau n’a pas changé d’avis. Elle vient d’écrire sur Twitter :

"Soutenir Denise Bombardier est la dernière chose qui me viendrait à l’esprit. J’ai toujours détesté ce qu’elle écrit et ce qu’elle dit et je ne change pas d’avis sur Matzneff parce que la chasse aux sorcières a commencé. Et lui sait écrire au moins. Bombardier, quelle purge! " (*)

On lit dans Wikipedia (**) que, dans les années 1990, Josyane Savigneau — responsable du Monde des livres — avait jugé le roman Je rends heureux de Jean-Edern Hallier de "livre de cancre".

L’écrivain s’en était alors pris à elle dans L’Idiot international. Il l’avait rangée dans le camp du « vomi littéraire »

En un mot, quand il est question de Matzeff ça entre dans tous les trous. Avec J. Savigneau ça sort par tous les trous ...

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Dans un article du BIBLIOBS, “Josyane Savigeau : emmène-nous au bout de l’immonde”, Pierre Jourde rappelle qu’à l’époque où la fan de Sollers régnait sur Le Monde des livres, « on mijotait coups tordus, copinage et réseaux, insultes et diffamation. L’actionnaire principal était un certain Sollers, un gros notable à qui la maison réservait ses plus belles pièces. » […]

« Mme Savigneau, sur son compte twitter, déplore, à propos de Gabriel Matzneff, une chasse aux sorcières, ainsi que la moraline qui sévit dans les Lettres. Bien. On a déjà une complète confusion. Il ne faut pas, en effet, interdire Matzneff d’écrire, de publier, de s’exprimer, ou alors interdisons Sade, Apollinaire, Genet et bien d’autres. Gide et Wilde faisaient au Maghreb la même chose que Matzneff aux Philippines. C’est humainement peu ragoûtant, mais pas une raison pour les censurer. […] Mais si Matzneff est un délinquant sexuel, et qu’il a commis des actes punissables par la loi, il doit passer en justice, et c’est tout. Rien à voir de la « moraline ». A moins que condamner un délinquant soit de la moraline. Qu’il s’exprime librement, mais qu’il rende compte de ses actes. Des gangsters ont publié des livres pour raconter leurs exploits, leurs braquages, leurs évasions. Il serait stupide d’interdire leurs livres, mais tout aussi stupide de penser qu’ils ne méritaient pas la prison pour autant. […]

La maison Savigneau ne recule devant rien. Toujours plus loin dans la bêtise et l’abjection, c’est sa marque de fabrique. Il fallait bien que le nazisme débarque dans cette affaire, on peut faire confiance à Mme Savigneau. Car “dénoncer” (Matzneff) ressemble à ce qui se faisait “à la pire époque de la deuxième guerre mondiale”, s’indigne-t-elle sur son compte twitter. Une femme lui reproche cette forme assez incongrue de soutien à Matzneff. Or, attention, c’est là que ça devient étonnant, roulements de tambours, cette femme s’appelle Rozenberg. Une juive ! Que lui réplique Savigneau ? “Votre nom aurait dû vous inciter à plus de réflexion sur les dénonciations.” Mme Rozenberg est juive, mais elle n’a rien compris. Les juifs ont été dénoncés, donc ils ne devraient pas dénoncer à leur tour. On admirera d’abord la dégueulasserie sidérale qui consiste à chercher à culpabiliser une personne juive en lui disant qu’elle reproduit les comportements qui ont conduit à l’extermination des juifs. On appréciera aussi à sa juste valeur la petite escroquerie intellectuelle qui consiste à jouer de la confusion de sens entre “dénoncer”, c’est-à-dire livrer à la police, en l’occurrence des victimes innocentes, et “dénoncer”, c’est-à-dire condamner, critiquer, les agissements d’un personnage dont c’est, à l’inverse, la culpabilité qui a été étouffée pendant des années.

Enfin, on ne manquera pas de goûter le procédé classique du terrorisme intellectuel qui fait référence aux nazis et à la shoah pour intimider l’adversaire. Mme Savigneau est une vieille routière de ce système, toutes les causes lui sont bonnes à exploiter à son profit, et quand on la critique, c’est parce qu’elle est une femme, of course. »

L’article : https://www.nouvelobs.com/les-chroniques-de-pierre-jourde/20200108.OBS23216/josyane-savigneau-emmene-nous-au-bout-de-l-immonde.html?fbclid=IwAR18whjjzaNN44oQp4GNIusBY8lxxOjPlqY2hzpqQlnnWKL9zIo3-iZFA4E

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(*) Le Devoir, consulté le 28-12-2019:  https://www.ledevoir.com/societe/569861/tout-le-monde-le-savait

(**) consulté le 2-1-2020 : https://fr.wikipedia.org/wiki/Josyane_Savigneau#cite_note-11

 

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