Le but du livre lui-même parait un peu ambigu : il s’agit à la fois de montrer combien beaufs et barbares sont antagoniques et en même temps quelles sont les conditions de leur unité.
Le livre contient des aperçus bien vus pour rappeler le rôle de l’exploitation des pays du Sud dans l’accumulation capitaliste. HB fait commencer le capitalisme en 1492, la « découverte » de l’Amérique. Des prémisses de développements capitalistes se développaient cependant déjà lors des deux siècles précédents dans les villes commerçantes d’Italie et de la ligue hanséatique, avec des révoltes bourgeoises matées par les féodaux dès le 14ème siècle, les Essex en Angleterre, les Karls en Flandres, les Maillotins en France etc. Mais cela n’intéresse pas HB car il s’agit de luttes entre blancs. Mais bon admettons 1492. Il est vrai que le pillage de l’or des Amériques puis successivement, l’esclavage quasi « industriel » du commerce triangulaire, le colonialisme, avec l’occupation des pays, l’impérialisme avec le contrôle des échanges économiques, la mondialisation, ont assis le capitalisme sur l’exploitation de tous les pays du monde et de toutes les « races », pour reprendre le vocabulaire de HB. Elle rappelle que depuis 1945 les conflits coloniaux ont fait 55 millions de morts. Des pages, là aussi bien vues, détaillent la collusion de la gauche française, PS et PCF en particulier, avec l’impérialisme français jusqu’à sombrer dans le chauvinisme. Jusqu’à Fabien Roussel. Curieusement, mais on verra plus loin pourquoi, Jean Luc Mélenchon est épargné.
L’état racial intégral
Dans l’introduction HB affirme « on ne trouvera dans les lignes qui suivent aucune trace de primat de la race sur la classe ou sur le genre » …. Moyennant quoi l’état perd très vite ses deux autres composantes, le genre et le social, et n’est nommé dans tout le livre que « l’état racial intégral », « car la race joue désormais un rôle de premier ordre » . L’important ici est que l’état n’est jamais caractérisé comme un état capitaliste, l’expression de la dictature des capitalistes sur les prolétaires. Ce fait sera déterminant pour envisager le futur des luttes. Au passage des contrevérités massives sont assénées : « le capitalisme nait grâce à la politique de puissance des états-nations ». C’est bien sur l’inverse qui est vrai : pour son développement le capitalisme a eu besoin de créer des états-nations. D’ailleurs puisque le capitalisme débute en 1492 et que les états nations se développent en particulier à partir des traités de Westphalie au 17ème siècle et bien plus tard encore pour les Etats unis, les pays d’Amérique, d’Afrique, d’Asie … la chronologie même impose de remettre les choses à l’endroit. HB ne semble pas comprendre que c’est le développement des forces productives qui fait l’histoire et détermine les superstructures comme les états et les organisations politiques, et non l’inverse.
Les entités utilisées : « peuple », sans le caractériser, « population civile », « beaufs », « barbares », etc. sont tellement générales et de « catégorie floue » comme elle le dit elle-même, qu’elles peuvent recouvrir n’importe quel sens. D’autant plus qu’à l’ exception des dénonciations du chauvinisme de la gauche, les vérités sont assénées sans éprouver la nécessité d’étayer par des faits, par des chiffres ce dont on parle : combien de beaufs ? combien de barbares ? quelle proportion ? La démarche curieusement rappelle celle de Renaud Camus, le théoricien d’extrême droite pour justifier sa thèse du « grand remplacement ». Nul besoin de prouver ce qu’on dit, c’est tellement évident ! « La race est, on l’a vu, l’un des piliers …» dit-elle. On a rien vu du tout, sinon que l’assertion est répétée à de nombreuses reprises sans argumentation.
Pas d’analyse de classe
Une analyse de classe de la société en France n’est jamais ne serait-ce qu’amorcée. Ainsi le mot « employé » est absent . Ce mot sert pourtant à une des divisions principales de la classe ouvrière afin de séparer employés et ouvriers qui ont cependant les mêmes salaires et les mêmes conditions de vie. Le mot « cadre », caractéristique de la majorité des classes moyennes en France est également absent. Le fait que les barbares , si on comprend bien en France principalement les immigrés, sont 10% de la population, 20% avec la seconde génération, mais respectivement 20 et 40% des classes populaires[1] car ils occupent les travaux les plus pénibles et les plus mal payés n’est pas mentionné. Ni que se sont donc essentiellement des prolétaires. Hors de France ces barbares constituent les 3/4 des 2 milliards de prolétaires dans le monde[2], et forment pour la première fois dans l’histoire la majorité de la population active. Mais ça n’intéresse pas HB. Pourtant « L’ouvrier inconnu » (comme le soldat inconnu) qu’ elle cite à la suite de Brecht et de Badiou, a toutes les chances aujourd’hui d’être asiatique.
HB reprend à juste titre l’analyse de Marx, décoloniale avant l’heure, qui dénonce le rôle de l’aristocratie ouvrière. Analyse qui est totalement abandonnée depuis longtemps par les dirigeants de gauche. Mais elle néglige qu’elle a été poursuivie par Lénine « On conçoit que ce gigantesque surprofit… permette de corrompre les chefs ouvriers et la couche supérieure de l'aristocratie ouvrière [3]». A l’encontre de Lénine HB soutient que toute la classe ouvrière des pays occidentaux fait partie de l’aristocratie ouvrière. « …Leur appartenance à l’aristocratie ouvrière à l’échelle du monde… » Avec un petit hic ! Cette classe ouvrière, comprend 20%, ou 40% avec la seconde génération, de travailleurs immigrés, de barbares donc. Ces travailleurs immigrés, y compris les clandestins, même s’ils occupent les emplois aux salaires les plus bas, bénéficient du smic, des prestations et du droit social et ont au final des revenus pas très différents des beaufs blancs prolétaires. Rappelons (voir les livres de Thomas Piketty et son équipe) que le revenu moyen dans le Sud est de 150 $, dans le Nord 3000 $, 20 fois plus ! Le smic est à plus de 1500 € en France. Même mal payé, même clandestin, un travailleur ici gagne en moyenne 10 fois plus que dans un pays du Sud. C’est même pour ça qu’il est là ! Et à juste raison : il suit le chemin de développement du système capitaliste pourvoyeur d’emplois. Au passage c’est notre réponse à la question que pose HB dans son dernier chapitre « Pourquoi restent ils (les barbares en France)? POURQUOI ? ». Parce que le barbare ici comme le beauf bénéficie des « avantages » impérialistes même si c’est un peu moins. Bien sûr dans chaque catégorie on peut distinguer des sous catégories qui « bénéficient » un peu plus ou un peu moins. « Les forces populaires… sont opposées les unes aux autres » dit-elle. Lorsqu’on cherche à diviser…
Surtout, quelques soient les avantages dont ils bénéficient en France, beauf comme barbare restent tous deux des exploités. Le travail des deux vient alimenter les immenses richesses accumulées par les 1%. « Le barbare déstabilise le marché du travail réservé aux nationaux » dit-elle. Justement non. Pas les postes réservés aux nationaux, fonctionnaires et autre. Pour le marché du travail non réservé, répéter que le barbare vient concurrencer le beauf, que l’immigré vient concurrencer le natif, n’a aucun sens. Le natif se concurrence très bien lui-même ! et le barbare aussi ! c’est dans la nature du capitalisme de mettre systématiquement les ouvriers en concurrence. HB cite à juste titre de nombreuses luttes de barbares, de Talbot aux sans-papiers, en passant par la Sonacotra, mais les luttes des prolétaires blancs ? une seule, les Gilets jaunes « qui constituent un véritable casse-tête… ». Et les luttes commune ? des grèves d’usine aux manifestations contre la réforme des retraites etc. ? aucune. Quand on veut diviser…
Plusieurs faits majeurs semblent échapper à Houria Bouteldja :
- Pour elle les classes dirigeantes sont unies, « seules à pouvoir revendiquer une véritable conscience de classe, organisée et structurée». Le fait que la division des classes bourgeoises, des 1%, soit patente - les guerres - et inhérente à l’objectif de gain personnel et de concurrence du monde capitaliste n’est pas souligné. La division des classes dirigeantes fait pourtant partie des contradictions principales. Elle est un danger permanent de guerre pour les travailleurs, mais aussi une opportunité : l’adversaire divisé est ainsi affaibli. Mais lorsqu’on ne veut pas diviser l’adversaire…
- Les inégalités diminuent entre pays, conséquence des investissements du Nord faits au Sud, de la mondialisation, de l’émergence de grands pays comme la Chine, l’Inde, le Brésil, etc. Par contre les inégalités s’aggravent au sein de chaque pays entre les 99% et les 1%. Et au sein de chaque pays la lutte de classe est un peu plus complexe que colorés contre blancs.
- Pas plus que les ouvriers, les employés, les cadres ne sont étudiés, les favoris de HB, les barbares en France, ne le sont pas non plus. Ils jouissent pourtant de conditions différentes selon qu’ils soient des DomTom, 2,2 millions, ou immigrés naturalisés français 2,5 millions, ou immigrés étrangers, 5 millions, ou encore de la deuxième génération 7,5 millions, et encore sans papiers 700 000 ? Mais survolant la réalité de haut cela n’intéresse pas HB.
Non seulement HB n’amorce pas une analyse de classe, mais elle reprend sans aucun esprit critique les stéréotypes matraqués par la propagande médiatique : la gauche est forcément « caviar », les beaufs, blancs, prolétaires, sont racistes et votent Trump ou Le Pen. Les barbares, tous musulmans, vivent de trafics, dans des banlieues où ils sont les seuls à vivre. Que les électeurs de Trump aient eu des revenus supérieurs à ceux de Clinton ou de Biden ne l’arrête pas. Que les ouvriers en France majoritairement ne votent pas Le Pen mais, après l’abstention majoritaire, se dispersent sur tout le spectre politique ne la trouble pas. Que ce soit chez les barbares de Mayotte que Marine Le Pen fasse ses meilleurs scores non plus.
L’utilisation de la taqiya par les Gilets jaunes
Un moment cocasse lorsque HB parle au nom des Gilets jaunes dont elle sait qu’ils ont bien sur « voté Marine Le Pen », contrairement à toutes les enquêtes qui montrent que majoritairement ils se sont abstenus. Et bien sûr HB sait qu’ils sont racistes. Mais « Pourquoi n’ont-ils pas ouvert plus grandes les vannes de leur spontanéité chauvine ? Pourquoi cette retenue ? » demande-t-elle. Car vicieux « Dans les ronds-points, dans les manifs de Gilets jaunes, le sentiment raciste était tu». Reconnaissons à HB l’honnêteté de reconnaitre l’absence de manifestations de racisme chez les Gilets jaunes. De nombreux militants de gauche n’ont pas eu cette honnêteté et ont utilisé deux quenelles pour se tenir à l’écart de ce mouvement ouvrier[4]. Mais comment les Gilets jaunes ont-ils réussi à taire leur racisme ? en utilisant la « taqiya », l’une des nombreuses hypocrisies religieuses, celle-ci musulmane, qui permet de cacher ses convictions. Or comme les Gilets jaunes étaient racistes, HB le sait, et qu’ils « l’ont tu », c’est bien la preuve qu’ils l’étaient... Ainsi l’usage de la taqiya, de la religion, musulmane de plus, donne une piste de rapprochement des beaufs Gilets jaunes et des barbares?
Les impérialistes sont blancs
Les difficultés de HB avec la réalité sont nombreuses. Ainsi Hitler et le nazisme sont qualifiés « d’incongruité » et « l’Allemagne nazie peut être vue comme un anachronisme ». Evidemment un conflit entre impérialistes, blancs tous les deux, cadre mal avec le fait que les classes dirigeants sont unies et que l’impérialisme forcément blanc ne s’exerce que contre les barbares. ça colle mal avec le fait d’affirmer que les beaufs blancs « ont été relativement épargnés par les guerres ». Entre autres deux guerres mondiales quand même !
- De même à la lecture de ce livre on est conduit à considérer que les japonais sont blancs. Puisque par définition les impérialismes sont blancs. Donc l’invasion de la Corée, de la Chine et des autres pays asiatiques par le Japon n’a pu être que le fait de blancs.
- Les hindous également sont blancs car l’oppression raciste du pouvoir des oligarques indiens contre les musulmans ne peut être lui aussi que le fait de blancs.
- La guerre en Ukraine ne fait pas partie de la réalité. Probablement qu’elle aussi est « incongrue ». Pas un mot n’en est dit dans un livre qui prétend pourtant faire un large aperçu géopolitique et qui va définir la lutte contre l’Union Européenne comme l’axe stratégique majeur ! HB n’a pas osé faire des ukrainiens des barbares colorés victimes de l’impérialisme blanc russe.
Lorsqu’une analyse en vient à déclarer les réalités comme « incongrues » ou « anachroniques » n’est-ce pas plutôt l’analyse qui a un problème ?
Avec Soral et Mélenchon
Curieusement après avoir souligné que les barbares sont des « damnés de la terre, antagoniques aux pôles bourgeois et prolétaires » HB se préoccupe néanmoins d’étudier les conditions de leur rapprochement ! Elle n’est pas si mauvaise au fond ! On a vu comment elle tente de fourguer la taqiya aux Gilets jaunes. De façon plus générale puisque tous les barbares sont musulmans, soutenons l’islam. Dans sa critique de la gauche elle ménage Jean Luc Mélenchon. Pourtant les références constantes de celui-ci à la révolution bourgeoise de 1789, la révolution bourgeoise qui non seulement interdisait aux ouvriers de s’organiser, mais dans sa volonté de fortifier « l’état nation » a créé le concept d’étranger, ne le sépare pas sur ce plan-là de Fabien Roussel. Dans la foulée les emblèmes des conquêtes coloniales de l’impérialisme français et de l’écrasement de la Commune de Paris, c’est-à-dire le drapeau tricolore et la marseillaise sont adoubés. Il est vrai qu’ils sont aussi les emblèmes d’Alain Soral, un des idéologues de l’Extrême droite à l’égard de qui « il faut … éprouver une certaine tendresse» car « Il est le premier à avoir vu. Le premier à avoir senti ». « L’extrême droite seule gardait un rapport humain avec eux (les petits blancs) ». Donc Jean Luc Mélenchon, en raison de sa complaisance vis-à-vis du nationalisme et des religions, de sa participation à la marche contre l’islamophobie de 2019 avec drapeau tricolore est déclaré « prise de guerre » des barbares. Nationalisme et religion, les deux ferments de division de la classe ouvrière, promus piliers de l’union des beaufs et des barbares !
Contre l’Union Européenne vive l’état-nation !
Mais quel but peut avoir cette union tout à coup recherchée entre beaufs et barbares? « Il faut voir grand, il faut voir loin » dit HB. Donc ?.... « Le voilà l’ennemi commun : l’Union européenne ! ». Darmanin dénonce le « Frexit migratoire », HB prône le « Frexit populaire » ! Ce qui nous vaut un discours d’amour enflammé pour l’état-nation qui dans le passé, est déclaré avoir été le garant de la pleine souveraineté des classes populaires. l’UE « prive les peuples européens et les classes populaires en particulier de leur pleine souveraineté ». Quand exactement l’état-nation a été l’expression de la pleine souveraineté des classes populaires? Oui « l’UE est technocratique, anti démocratique et anti sociale » mais en quoi les états-nations auxquels HB veut revenir ne l’étaient pas et ne le sont pas encore?
Le développement des forces productives, la nécessité d’étendre toujours plus le marché capitaliste, dont la création de l’UE, comme la mondialisation sont l’expression, tracent leur route et imposeront l’agenda. L’incapacité du capitalisme à réduire les inégalités, à contrôler aussi bien les dérives écologiques que les dangers de l’intelligence artificielle, de gérer les contraintes énergétiques, la conquête des pôles ou de l’espace, exige un dépassement du système, pas un retour vers des solutions qui nous ont mené là où nous en sommes. Nous dirons en paraphrasant Lénine « En avant, à travers les trusts européens et au-delà jusqu’au socialisme et l’internationalisme». Face aux trusts la position de Lénine n’était pas de revenir au capitalisme concurrentiel, pas plus que face à l’UE la position ne peut être le retour à l’état-nation. L’unité des beaufs et des barbares nous dit HB doit essentiellement avoir un but négatif : détruire l’UE. Pourtant HB regrettait un peu avant dans le livre que « la révolte des peuples du Sud, faute d’utopie, peine à se structurer », l’absence de projet plutôt. Quitter l’Europe quelle « utopie » ! Tout ça pour ça ! Il est vrai que HB est dans une impasse : n’ayant pas qualifié l’état de principalement capitaliste elle ne peut concevoir sa seule issue, la mise en commun des moyens de production, le communisme. Elle déclare péremptoire, le communisme dépassé, oublieuse qu’elle a elle-même fixé l’émergence du capitalisme il y a 7 siècles en 1492, et que les expériences communistes, comme le Manifeste du parti communiste n’ont pas deux siècles. Elle fustige la gauche qui soit ne comprend pas « le besoin de nation », soit ne comprend pas « le besoin identitaire et religieux ». L’auteur de ces lignes avoue qu’il fait partie de ces deux gauches ! HB s’inscrit dans le courant de pensée de gens un peu lucides sur les impasses du capitalisme, mais qui se raccrochent aux solutions du passé, celui du siècle des lumières, du capitalisme concurrentiel, des états-nations, du capitalisme « qu’il faudrait réguler ». Par exemple à propos de la transition écologique il faudrait un peu taxer les riches et accroitre la dette nous dit Jean Pisani Ferry, le conseiller de Macron. Ces gens n’osent pas concevoir l’avenir. Ils ne perçoivent pas que le communisme silencieux est déjà en marche. Il l’est dans la dénonciation permanente généralisée et tous azimuts des inégalités, dans l’impossibilité pour les pays capitalistes de réduire réellement les dépenses publiques, dans la nécessité de contrôler en commun les moyens de production. La vraie question qui se pose est « quel communisme voulons nous ? ».
Perdu d’avance
D’ailleurs HB ne croit pas du tout à ses propositions. Elle part battue d’avance. « L’essentiel dans un premier temps est de la quitter (l’UE). Tout sera alors possible. Le pire entre autres, certes ». On confirme ! avec cette orientation le pire est certain !
Il est étonnant d’ailleurs de constater à quel point les intellectuels de gauche ont une fascination pour les intellectuels révolutionnaires qui ont échoué : Rosa Luxembourg, Trotski, Che Guevara, le « No Pasaran » de la guerre d’Espagne, Allende au Chili, Althusser… et une grande distance à l’égard de ceux qui ont mené la classe ouvrière au pouvoir, Lénine, Staline, Mao que HB ne cite pas dans sa longue liste « des ancêtres réenchanteurs ». On finit par penser que si Marx trouve grâce à leurs yeux c’est uniquement parce qu’il n'a pas mené la classe ouvrière au pouvoir ! Pour HB l’intellectuel de référence est Gramsci le dirigeant italien mort en prison, dirigeant antifasciste mais pas forcément le plus adequat pour guider la révolution socialiste. L’appel volontariste à « l’optimisme de la volonté » mène visiblement au pessimisme des perspectives : « On peut aussi imaginer un pourrissement sans fin. Bref, l’optimisme n’est pas vraiment à l’ordre du jour ». « Comment espérer… sans d’abord croire ? sans croire qu’une foi… » « j’ai grande peine à me convaincre qu’une telle unité (beaufs et barbares) est possible ». On a envie de suggérer à HB de substituer comme guide pour la lutte, le jaune Mao au blanc Gramsci.
Réponses à quelques questions posées par Houria Bouteldja
Pourquoi est-il intéressant néanmoins de lire « Beaufs et barbares » ? Parce qu’à titre de pamphlet, de livre d’humeur, HB exprime le ressenti de bien des gens originaires du Sud. Elle rappelle des vérités trop niées par la gauche occidentale sur l’oppression du Sud et des immigrés. Que l’impérialisme est essentiellement blanc, (mais pas que rajoutons nous), qu’il est même essentiellement anglo saxon, mais pas que…
Elle met en quelque sorte les pieds dans le plat en s’attaquant à de vrais problèmes d’aujourd’hui. Dans ses outrances mêmes elle permet de dessiner en creux les écueils à éviter : tenir compte des réalités, de toutes les réalités. Diviser ses ennemis plutôt que ses amis. Ni beaufs, ni barbares, « prolétaires natifs et immigrés unissez-vous ! »
Rassurons Houria Bouteldja sur certaines questions justes qu’elle pose :
- Oui les communistes sont conscients que la majorité pour être révolutionnaire devra être décoloniale. En particulier ils[5] luttent pour la convergence entre les travailleurs du Sud et du Nord en terme de revenu, de conditions et d’horaires de travail. (40 heures par semaine en moyenne au Nord contre 60H au sud actuellement). Le gap est grand et les barbares d’ici ne seront pas de trop pour travailler à la convergence avec ceux du Sud.
- Oui les communistes admettent le droit pour tout territoire ou communauté, en particulier d’outremer de se séparer de l’état français. Mais qu’en pense Jean Luc Mélenchon qui glorifie « l’empire maritime français, le 2ème du monde » grâce à ces territoires ? Cependant il est à craindre que, pas plus que Lénine, nous n’obtiendrons notre certificat de décolonialité de la part de HB car: « On ne pourra pas délivrer un certificat de décolonialité absolue à Lénine tant sa défense de l’autodétermination des peuples opprimés était conditionnée par l’exigence de leur conformité aux intérêts du prolétariat international ». Sachant la capacité du capitalisme à susciter des divisions, à séparer les territoires profitables, Taïwan, Biafra, Donbass, Ligue du Nord en Italie, Catalogne etc… nous suivrons plutôt Lénine et tenteront de défendre les intérêts du prolétariat international.
- Oui les communistes sont favorables à ce que toutes les minorités opprimées, de nationalité, de genre, « d’handicaps » etc. puissent s’organiser de façon autonome aussi bien dans la société que dans leur parti.
Qui d’autres que les communistes répondent oui à ces 3 questions ?
[1] Jacques Lancier : « Etrangers, immigrés, bienvenue ! vous aussi êtes ici chez vous » L’Harmattan 2023.
[2] Jacques Lancier : « L’irruption des prolétaires » Manifeste ! 2021.
[3] Lénine observe en 1917 dans « l’impérialisme stade suprême du capitalisme »: « le capitalisme a assuré une situation privilégiée à une poignée (moins d'un dixième de la population du globe ou, en comptant de la façon la plus "large" et la plus exagérée, moins d'un cinquième) d'Etats particulièrement riches et puissants, qui pillent le monde entier par une simple "tonte des coupons". … On conçoit que ce gigantesque surprofit (car il est obtenu en sus du profit que les capitalistes extorquent aux ouvriers de "leur" pays) permette de corrompre les chefs ouvriers et la couche supérieure de l'aristocratie ouvrière. Et les capitalistes des pays "avancés" la corrompent effectivement : ils la corrompent par mille moyens, directs et indirects, ouverts et camouflés. Cette couche d'ouvriers embourgeoisés ou de « l’aristocratie ouvrière », entièrement petit-bourgeois par leur mode de vie, par leurs salaires, par toute leur conception du monde, est le principal soutien de la IIe Internationale, et, de nos jours, le principal soutien social (pas militaire) de la bourgeoisie. Car ce sont de véritables agents de la bourgeoisie au sein du mouvement ouvrier, des commis ouvriers de la classe des capitalistes, de véritables propagateurs du réformisme et du chauvinisme. Dans la guerre civile entre prolétariat et bourgeoisie, un nombre appréciable d'entre eux se range inévitablement aux côtés de la bourgeoisie, aux côtés des "Versaillais" contre les "Communards". Si l'on n'a pas compris l'origine économique de ce phénomène, si l'on n'en a pas mesuré la portée politique et sociale, il est impossible d'avancer d'un pas dans l'accomplissement des tâches pratiques du mouvement communiste et de la révolution sociale à venir».
[4] Jacques Lancier : « Gilets Jaunes une lutte ouvrière décapante, dans Jacquerie ou révolution » Le temps des cerises 2019.
[5] Voir les pistes de programme P 383 dans Jacques Lancier « Réinventer le communisme » Amazon 2018.