Le 12 Juin, contre l’extrême droite, une manifestation mal orientée

L’appel à manifester le 12 Juin s’intitule appel pour les libertés, Les libertés en question restent vagues. L’axe martelé est celui de manifester contre l’extrême droite. Les dénonciations et les craintes à ce sujet sont justifiées, l’initiative semble rassembler largement la gauche, on devrait donc se mobiliser sans réticence.

Cependant l’appel ne convainc pas totalement. Il parait formel, sur la défensive, et sent d’avance l’impasse. Car, comme si dénoncer l’étiquette se suffisait, on ne va pas chercher l’extrême droite sur son contenu :

La mise en cause des immigrés. C’était l’occasion de sortir des généralités sur les libertés et de réclamer une liberté essentielle : « Le droit de vote pour tous ! ». Donc aussi pour les immigrés qui sont pour l’essentiel des travailleurs, et qui ont été particulièrement en première ligne face à la covid 19.  Passer ainsi à l’offensive.

La sécurité. Elle préoccupe à juste titre tout le monde. Elle est perturbée par les conflits des mafias de la drogue, reflets de l’exacerbation des rivalités capitalistes, et le terrorisme, aujourd’hui essentiellement islamiste, reflet du caractère nocif des religions. Ainsi être à l’offensive sur cette question primordiale au lieu de l'éluder.

Les manques. Marine Le Pen s’est coupée des gilets jaunes en refusant l’augmentation du Smic, l’ISF et la dénonciation des violences policières, comme elle est coupée du mouvement pour les biens communs que constitue les préoccupations écologiques à l’échelle de la planète. Pointer la non dénonciation par l’extrême droite des inégalités et des désastres écologiques, serait assécher le terreau de son impact et élargir encore l’offensive.

L’appel à la manifestation, entièrement sur la défensive, est à côté de la plaque,  : Écrire que « le pire » serait l’attentat contre la mosquée de Bayonne c’est n’avoir aucune notion de ce que peut être le pire pour les travailleurs aujourd’hui ! Et ce faisant on acte déjà ainsi leur non mobilisation.

Affirmer que « le climat politique et social en France, comme partout en Europe et dans le monde est de plus en plus imprégné par l’extrême droite et ses idées » est faux. Du Chili à l’Irak, en passant par la plus grande grève ouvrière de l’histoire en Inde en Novembre 2020, la lutte des gilets jaunes en France, les travailleurs dans le monde sont à l’offensive même si leurs luttes, comme dans cet appel d’ailleurs, sont passées sous silence. Et même si bien sur si face à la montée de demande d'égalité le système joue du bâton et de la menace populiste d'extrême droite.

Quelques-uns des faits occultés dans l’appel, tels que Trump ait été battu, Salvini écarté, Bolsonaro, Modi et Orban en difficulté, contribuent à noircir le tableau de la situation politique mondiale. L’accentuation de la menace d’extrême droite crée un climat de peur qui débouchera au final sur l’appel au ralliement à la fraction « démocratique » du système. Donc à une nouvelle défaite.

On devine le « No Pasaran » derrière cet appel, le mot d’ordre qui depuis la guerre d’Espagne accompagne tous les échecs de la gauche face aux politiques dures du système. On perçoit déjà le défaitisme en route.

L’extrême droite doit être attaquée essentiellement parce qu’elle fait partie du système. Ni Marine Le Pen, ni Macron, les candidats des riches,  ne remettent en cause l’accaparement des moyens de production par les 1%. Ils défendent la propriété privée de ces mêmes entreprises et banques qui modèlent notre vie, et créent nos difficultés. De plus en plus de travailleurs sont conscients de cette mainmise des 1%. La poussée sporadique de l’extrême droite est une des manifestations de la crise générale du capitalisme dont les idéologues eux-mêmes sont conscients. Deux exemples récents entre autres : le banquier Patrick Artus, de Natixis, titre son dernier livre : « La dernière chance du capitalisme ». Le prix Nobel français Jean Tirole, leader de l’école de « Toulouse School of Economics » !!, le repère des économistes pro capitalistes privés français, fait la une du magazine Challenges de début Juin avec « Il faut sauver le bien commun ». La lutte contre la covid19 a montré que même les gouvernements de droite, comme Trump ou Macron ont été obligés de « faire du social ». Trump a été obligé de financer sur fonds publics le développement des vaccins, révélant un peu plus les failles de la propriété privée des biens de production. La demande d’égalité, les préoccupations écologiques, la défense des biens communs submergent le capitalisme. Même si le moyen employé sur l’instant par le système capitaliste, l’accroissement des dettes, annonce des crises nouvelles tant que ce système restera en place. Même si pour s'y opposer le système brandit la menace de dictature d’extrême droite.

Fut un temps, vers 1935, où le mouvement ouvrier fit l’erreur pendant quelques mois de mettre sur le même plan, les bourgeoisies fascistes et les bourgeoisies démocratiques. Or les fascistes préparaient ouvertement une guerre d’expansion mondiale, le capitalisme ne s’était pas encore répandu dans le monde entier, le prolétariat était minoritaire sur une planète encore essentiellement agricole. Il était nécessaire de faire alliance avec les bourgeoisies démocratiques pour vaincre le fascisme, et la lutte, malgré cette alliance, a été malgré tout très difficile. Aujourd’hui le prolétariat est majoritaire dans le monde, le capitalisme s’est imposé dans le moindre recoin de la planète, si les conflits entre forces capitalistes sont menaçants, aucun Hitler ne menace le monde. Dans ces conditions radicalement différentes, si le mouvement ouvrier faisait l’erreur inverse de celle de 1935 et s’alliait à une fraction des 1%, cela retarderait et aggraverait les solutions à la crise générale du capitalisme. C’est le dépassement de ce dernier qui est à l’ordre du jour. Et quelle autre alternative que le communisme démocratique?

Même si le Rassemblement National cache en son sein des groupuscules nostalgiques du nazisme, Marine Le Pen n’est pas Hitler. Comparons le discours du Rassemblement National obligé de se prétendre démocratique, à « Mein Kampf » ou aux discours des ligues factieuses d’avant-guerre.  Serait-elle d’ailleurs un nouvel Hitler, qu’on n’arrête pas Hitler avec la politique de la république de Weimar. On n’arrête pas durablement les Le Pen en votant Chirac ou Macron.

On participera sans doute quand même à la mobilisation du 12 Juin, car les forces derrière cet appel sont sincèrement opposées à l’extrême droite. C’est déjà ça. Elles sont même les seules aujourd’hui à pouvoir mobiliser un peu largement ! Mais on s’y joindra sans illusion car une mobilisation conséquente exigera une toute autre ligne politique. Elle exigera d’avoir comme perspective, comme horizon, une alternative au système capitaliste dont Macron et Le Pen sont tous deux les représentants. Elle exigera d’avoir pour forces principales les travailleurs, et non les classes moyennes, et donc d’avoir pour projet le communisme démocratique.

Pour autant cela ne veut pas dire que la situation aujourd'hui soit révolutionnaire. Elle ne l’est pas : parce que le capitalisme n’a pas encore développé tous ses effets néfastes, dont le principal sera les risques de guerre, et parce que le parti des travailleurs pour le communisme n’existe pas, ce qui laisse pour l’instant l’initiative aux partis et organisations des classes moyennes, comme cette manifestation contre l’extrême droite du 12 Juin, de bonne volonté, mais mal orientée.  https://www.appelpourleslibertes.com,

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