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Billet de blog 8 février 2023

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Retraites : "De chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins"

Au-delà de toutes les critiques faites à juste titre à la réforme gouvernementale des retraites, report de 62 à 64 ans, absence réelle d’urgence, montants et dates des échéances contestables, injustices sur les carrières longues, pénibles, à l’égard des femmes, des seniors etc. il s’agit au final d’une lutte pour la répartition des richesses produites par le travail.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Il s’agit avant tout de la répartition d’une part du budget public. Ce budget public se décompose en 3 grandes masses : celui de l’état, celui des collectivités territoriales (communes, régions, départements) et celui de la protection sociale. Le budget annuel de l’état à lui seul est de l’ordre de 300 milliards d’euros de recettes et de 450 milliards de dépenses, qui s’appuie donc sur un déficit budgétaire annuel de l’ordre de 150 milliards d’euros.

D’où viennent les recettes de l’état ?

Près de la moitié provient des taxes à la consommation, TVA et énergie, qui sont payées par les 99%. Cette taxe est particulièrement injuste car elle est payée dans une proportion plus grande par ceux qui sont obligés de consommer une plus grande partie de leur revenu. L’impôt sur le revenu n’est que la 2ème source de recettes. Il est payé essentiellement par les classes moyennes, qui constituent 30% des actifs, ainsi que par les 14 % des classe populaires les plus aisées. En effet seuls 44% des contribuables paient l’impôt sur le revenu. Les 1% bénéficient de multiples moyens d’y échapper. L’impôt sur les sociétés n’est qu’en 3ème position et constitue 15% des recettes.

Comment ce budget est-il réparti ?  

Bien que la répartition des dépenses du budget soit particulièrement opaque, l’institut Ires a calculé que l’essentiel des 450 milliards du budget de l’état (les 300 de recettes plus les 150 d’emprunts) vont à l’aide aux entreprises : 205 milliards d’euros, soit 41 % du budget ! Ces sommes sont réparties et cachées sous formes de niches fiscales, baisse d’impôts sur les sociétés et les plus riches (suppression de l’ISF etc.),  allègements de cotisations sociales, dépenses budgétaires etc. Notons que gouvernement, droite, et extrême droite sont toujours d’accord pour ces baisses d’impôts, dégrèvements, primes défiscalisées, allégements de cotisation etc. 

Le premier poste de dépense « utile », celui de l’éducation nationale est de 82 milliards d’euros. Mais les  2ème  ex-aequo , la défense et le paiement des intérêts sur la dette publique (qui vient d’atteindre les 3000 milliards d’euros),  soit 60 milliards d’euros chacun,  permet aussi aux  industries d’armement et de la finance de se servir copieusement. Bref les 1% qui participent déjà si peu aux recettes, récupèrent l’essentiel des dépenses du budget de l’état. Les 58,6 milliards de dividendes distribués par les seules entreprises du CAC40 en 2022, (le double de 2020) n’ont pas une provenance mystérieuse ! Ces sommes sont à comparer aux 10 ou 13 milliards éventuellement nécessaires à terme pour équilibrer le régime des retraites…

A côté du budget de l’état, les deux autres postes de la dépense publique sont celui des collectivités territoriales, avec un budget de l’ordre de 280 milliards d’euros, et la protection sociale dont font partie les retraites.  

Retraites, part de la protection sociale

La protection sociale se répartit entre 3 grandes branches : chômage, vieillesse (les retraites), maladie, et deux branches plus petites, famille (allocations familiales) et accidents et maladies professionnelles.

La protection sociale est un acquis des luttes ouvrières contre le capital. Otto von  Bismarck, le chancelier allemand est le premier a la mettre en place en 1889 pour contrer l’influence de la Commune de Paris de 1871 , la première révolution ouvrière. Une anecdote raconte qu’au moment de l’instaurer Bismarck demande à l’un de ses conseillers :  "A quel âge faut-il fixer l’âge de la retraite pour qu’on n’ait jamais à la verser ?", ce à quoi le conseiller aurait répondu " 65 ans » ! Ensuite en 1935 le président Franklin Roosevelt met en œuvre sa politique de New deal qui inclut des mesures de protection sociale et de retraite pour faire face à la révolte suscitée  par la grande crise capitaliste de 1929. Il s’agit alors de contrer l’influence et l’aura de la révolution bolchevik de 1917, la 2ème révolution ouvrière. Enfin lors de la seconde guerre mondiale, Beveridge en Angleterre a en vue la menace que représente pour le capital le succès de l’armée rouge soviétique contre le fascisme. De même en France, appuyé par le rôle du PCF dans la résistance au nazisme, le Conseil National de la Résistance  impose la « sécu » à De Gaulle. C’est la retraite par répartition que nous connaissons aujourd’hui : les actifs cotisent pour payer la retraite des anciens. Donc la retraite, comme les autres prestations sociales, est un acquis des luttes entre le travail et le capital, entre des millions de travailleurs et quelques milliers de propriétaires de capitaux . La protection sociale est financée essentiellement par les cotisations sur les salaires avec une partie salariée, une partie employeur. Elle est d’un montant global de 830 milliards d’euros soit 33% du PIB, et est à équilibre à quelques milliards près (-18 milliards en 2021). Là encore  il faut comparer ces sommes  aux 10 ou 13 milliards éventuellement nécessaires à terme pour équilibrer le régime des retraites…

Pinaillages :

Bien souvent les discussions sur cette réforme s’enferrent sur les injustices, selon qu’on a commencé à 15 ou à 21 ans, sur l’évaluation de la pénibilité des taches, sur l’articulation entre la durée de cotisations de 43 ans et l’âge de départ de 64 ans, sur les trimestres comptabilisés ou non des apprentis, des congés parentaux, sur les 1200 € mensuels, brut ou net, réellement accessibles à tous ou non etc… mesures d’ajustement que le gouvernement évalue immédiatement à quelque milliards d’euros et refuse, « pour ne pas aggraver le déficit », voire parce que ces ajustements « mettraient en cause le régime par répartition », ou « obligeraient de réduire le budget de l’éducation nationale » ou que finalement « c’est la réforme ou la faillite »…

Il ne s’agit pas de contester que tel ou tel ajustement serait plus juste. Mais trop souvent ces discussions conduisent à opposer différentes catégories des classes populaires entre elles, jeunes et seniors, hommes et femmes etc. et à les séparer des classes moyennes qui, faisant des études plus longues, donc commençant à travailler plus tard, sont peu concernées par cette réforme-là. Surtout ces discussions font oublier qu’on discute sur quelques unités de dépenses supplémentaires -même si c’est en milliards !-, alors que l’appropriation des richesses nationales, entre autre du budget de l’état par les 1%, est lui de l’ordre de centaines de milliards d’euros. La seule fraude fiscale, celle reconnue comme telle par le gouvernement lui-même, est évaluée entre 50 et 100 milliards d’euros par an.

Les raisons du gouvernement

Certains arguments du gouvernement peuvent être entendus et expliquer qu’il y a encore 30% des sondés, et même 10% des actifs, qui approuvent sa réforme. Il est vrai que l’espérance de vie a augmenté, y compris en bonne santé. Il est vrai qu’on arrive à 1,8 actifs pour un retraité et que cette proportion risque de s’aggraver. Il est donc vrai que pour préserver l’accroissement des richesses de quelques centaines d’oligarques sans dégrader les comptes publics, le gouvernement est acculé à faire travailler plus, baisser le montant des retraites, ou réduire les services publics, etc. pour l’ensemble des travailleurs. Macron, Ciotti et Le Pen s’accordent sur ce point : argumenter, noyer le poisson, afin de faire oublier la non-participation des 1% à l’effort commun demandé. C’est la première fois que même symboliquement aucun effort n’est demandé aux plus riches pour une réforme des retraites. L’injustice est patente et explique la forte mobilisation.

Il est vrai aussi que si la dette publique est trop grande -plus de 3000 milliards d’ores et déjà-, si le déficit ne retombe pas aux 3%, si les travailleurs réussissent à grignoter des avantages, dans la concurrence internationale cela affaiblit les capitalistes investissant en France. D’où l’argument du gouvernement « mais les autres pays ont accepté le recul de l’age de la retraite ». Eh oui la lutte de classe se déroule partout, et les 1% dominent pour l’instant partout. La question est de savoir jusqu’à quand la polarisation de toutes les richesses entre si peu de privilégiés sera tolérée dans tous les pays cités en exemple.

La solution

Le discours gouvernemental s’appuie sur des prévisions démographiques d’ores et déjà fausses concernant à la fois l’espérance de vie et le solde migratoire (voir à ce sujet l’interview du démographe Hervé Le Bras dans le quotidien Le monde du 5 Février 2023). Mais grace aux arguments successivement mis en avant par le gouvernement, sa « pédagogie »,  de plus en plus de gens comprennent qu’il ne s’agit pas de l’équilibre du système des retraites lui-même, mais du partage des recettes publiques. L’injustice de faire porter sur les classes populaires les cadeaux faits aux 1% les plus riches se révèlent de mieux en mieux et  vient renforcer les manifestations. L’extrême droite soit disant populaire n’y participe pas. Il est vrai que sur ce sujet elle ne se démarque du gouvernement et de la droite que pour défendre le régime spécial de la police !

S’il est vrai que la question des retraites est complexe, (mais pas tant que ça finalement !), s’il est vrai qu’il y a une infinité de cas et de situation que des règles générales prennent mal en compte, s’il est vrai que nous ne sommes pas tous égaux face aux aléas de la vie,  la solution la plus adéquate, celle qui résoudrait élégamment toutes ces contradictions serait d’appliquer  « De chacun selon ses capacités à chacun selon ses besoins », le projet communiste.

On retrouve dans la loi suivante qui vient ensuite en discussion, la loi sur l’immigration[1], les mêmes ingrédients de lutte de classe, les mêmes tentatives de diviser les classes populaires (cette fois ci  immigrés et natifs). Classes populaires dont les immigrés constituent un bon tiers. On retrouve aussi à la manœuvre les mêmes protagonistes, Macron, Darmanin (remplaçant Dussopt),  Ciotti, Marine Le Pen. On est en droit d’espérer que syndicats et organisations de gauche seront tout autant à l’offensive contre cette loi qu’ils le sont contre la réforme des retraites.

[1] « Etrangers, immigrés, bienvenue ! vous aussi êtes ici chez vous », 160 pages,  devrait être publié à la fin du mois chez l’Harmattan dans la collection Questions contemporaines.

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