Le paradoxe des plateformes numériques

La suppression des comptes de Donald Trump et de ses partisans sur Twitter, Facebook etc. a soulevé une nouvelle fois l’inquiétude sur le trop grand pouvoir de ces plateformes numériques. En même temps la question de l’application des lois anti trusts à ces plateformes monopolistes se pose,

non seulement en Occident, mais apparemment aussi en Chine avec la non parution publique depuis fin Octobre 2020 de Jack Ma, le charismatique patron d’Alibaba. Or le démantèlement de ces Bigs techs pose un problème de fond car leur apport, leur valeur ajoutée, est due pour une bonne part à leur gigantisme. Ainsi Google Maps et Waze appartiennent tous deux à Google et l’agrégation des données apportées par les deux réseaux permet d’optimiser l’efficacité des GPS. De même c’est la possibilité de commander à peu près tout sur Amazon qui en fait l’intérêt. Ce service global ne serait plus rendu si Amazon était démantelé en plusieurs compagnies concurrentes. C’est leur taille même qui  permet aux Big techs, en exploitant un grand nombre de données (le Big Data) à l’aide de l’Intelligence Artificielle, de proposer une multitude  de nouveaux services.  C’est pourquoi les partisans comme les critiques de ces grandes compagnies ont tous de bonnes raisons à faire valoir. Il n’y a qu’une seule façon de résoudre la contradiction entre des compagnies dont la taille même est la raison du service qu’elles rendent, et le fait que cela leur donne un pouvoir démesuré : C’est d’en faire des biens communs, gérés démocratiquement. Alors l’exclusion des propos haineux ou racistes, explicitée par la loi pourra être légitime. Et lorsqu’un partisan de Donald Trump s’inquiète « Est-ce que l’eau et l’électricité aussi pourraient lui être coupé ? » il a raison : L’eau et l’électricité aussi devraient être des biens communs.

Retour au féodalisme ?

Les GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft) en Occident comme les BATX, (Baidu, Alibaba, Tencent (Wechat), Xiami,) en Chine sont devenus si puissants que le Danemark par exemple a nommé depuis 2017 un ambassadeur auprès d’eux. Les Big Techs comme les Big Pharmas sont la pointe avancée d’un capitalisme de plus en plus caractérisé par les monopoles et les oligopoles. Pourtant Cédric Durand, comme d’autres auteurs qu’il cite dans son livre « Technoféodalisme » 2020, voit dans l’emprise de ces grandes firmes du numériques un retour au féodalisme : Nous sommes piégés, prisonniers des applis comme les paysans attachés au fief du seigneur. La capacité de ces grandes compagnies à  racheter les startups innovantes rappelle les rapports du seigneur à ses vassaux. Surtout elles s’accaparent et accumulent la valeur par la prédation des autres firmes et non en en créant elles-mêmes en exploitant leurs propres employés. C’est Amazon qui copie les produits qui ont du succès parmi les firmes qu’elle distribue. C’est Google qui exploite les données rédactionnelles collectées par les publications qu’elle indexe etc. Ceci expliquerait d’ailleurs que la révolution numérique ne donne pas lieu à des gains de productivité contrairement aux révolutions industrielles précédentes, fait qui intrigue beaucoup les analystes. Or la prédation est ce qui caractérisait l’économie féodale durant laquelle les seigneurs se faisaient la guerre pour étendre leurs territoires, au lieu de maximiser les profits, en optimisant l’exploitation des travailleurs, ce qui est le début et la caractéristique du capitalisme. Prédation versus exploitation. Féodalisme versus capitalisme.

Il y a des aperçus intéressants à analyser les Big techs finement sous cet angle comme le fait Cédric Durand. Il y a cependant des limites à ces comparaisons: on pourrait certainement dans beaucoup d’entreprises d’aujourd’hui déceler également des relents d’esclavagisme. D’autre part croire que le capitalisme ne serait pas caractérisé aussi par la prédation serait une erreur. Les rivalités entre capitalistes nous ont déjà valu, entre autre,  2 guerres mondiales et près de 100 millions de victimes. Les contradictions entre capitalistes font partie des contradictions principales comme Mao Tse Toung l’indiquait dans « De la contradiction » 1937. C’est d’ailleurs ce qui disqualifie les thèses complotistes, quelles qu’elles soient, qui ne voient dans les problèmes actuels que l’œuvre d’un complot unique. Non il n’y a pas de complot caché, il n’y a qu’un système capitaliste à bout de souffle et miné de rivalités.

Surtout laisser penser que les Big Techs sont un retour au féodalisme pourrait laisser penser que la solution serait le retour à un capitalisme classique. Ce serait sur le plan économique l’équivalent de l’offensive sur le plan politique des penseurs nostalgiques des « lumières » du 18ème siècle, tels que Harari, Pinker, Serres, Rosanvallon pour tenter de remettre au gout du jour le bon temps où bourgeois et prolétaires étaient unis contre la noblesse. Non les Big Techs sont l’expression la plus avancée du capitalisme dont la caractéristique est qu’il concentre les richesses dans un nombre de plus en plus restreint de mains et Jeff Bezos, le patron d’Amazon devenu l’homme le plus riche du monde avec Elon Musk, en est le symbole. Les paradoxes et les contradictions que posent les Big Techs à l’humanité ont une réponse qui ne se trouve pas dans le retour en arrière vers un capitalisme idéal, rêvé et de toutes façons révolu. Il est de faire de ces entités des biens communs : le communisme, dépassement du capitalisme et non le capitalisme, dépassement du féodalisme.   

 

 

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