Deux ou trois choses à faire...

Plus rien ne sera comme avant ?

Plus rien ne sera comme avant ? L’organisation de l’activité économique en flux tendus ne fonctionne plus, les « premiers de cordées » appellent à l’aide, les adeptes du « moins d’impôts, moins d’état » sollicitent l’état au secours, les partisans du chacun pour soi sont obligés de réintégrer les laissés pour compte, les SDF, en constatant qu’une médecine réservée à quelques-uns ne les protège pas d’une pandémie. Aux USA la protection sociale est obligée d’être étendue, au moins partiellement,  à ceux qui en étaient exclus. En Californie les chauffeurs Uber sont assimilés à des salariés pour pouvoir les faire bénéficier des aides au chômage. Les « réformes », la casse des services publics et de la protection sociale, que le système présentait hier comme « indispensables », se révèle aujourd’hui impensables.

Ça n’allait déjà pas fort

Avant - il y a deux mois - ça n’allait déjà pas fort. Il y avait eu en France les Gilets Jaunes, les luttes contre la réforme des retraites, les luttes pour renforcer l’hôpital et, partout dans le monde, du Chili au Liban en passant par le Soudan et l’Algérie des luttes pour la justice sociale et les libertés, contre la vie chère, contre les inégalités. Aux USA le revenu moyen des 50% de la population qui gagne le moins n’a pas bougé depuis 40 ans au point d’être inférieur de 2000 $ à son équivalent français. Beaucoup déjà prédisaient une crise économique et financière mondiale grave. Crise qui se profilait dans la croissance atone, la baisse de la productivité, l’endettement faramineux, le chômage persistant, les guerres commerciales, non seulement Chine / USA, mais aussi Russie / Arabie Saoudite / USA autour du carburant essentiel du capitalisme : le pétrole, tombé parfois au-dessous de 20$ le baril quand sa production n’est rentable qu’à 30$ minimum.

Avec la pandémie la situation s’aggrave encore. Une récession jamais vue depuis 1945, envisagée de l’ordre de 10%, attend les pays occidentaux. Le chômage déjà élevé en période de croissance risque d’atteindre des sommets, 22 millions de chômeurs officiels de plus déjà aux USA, soit 17% de la population dans la première économie mondiale. La situation sera pire pour les travailleurs des pays du  Sud, compte tenue de la part importante de l’économie informelle et donc de l’absence de protection sociale.

Les travailleurs en première ligne

Ouvriers et employées - la classe ouvrière - partout dans le monde sont en première ligne dans la lutte contre le virus. Dans les entreprises de services publics, d’alimentation (où ils sont bien plus nombreux que les paysans), de transport, de livraison, de santé, de distribution, de nettoyage etc. ils et elles sont les plus exposés aux risques. Les femmes, 98% des aides à domicile, 90% des aides-soignant(e)s, 90% des infirmièr(e)s, 80% des caissièr(e)s, sont particulièrement aux avants postes, comme elles l’étaient chez les Gilets Jaunes. La fraction immigrée, prend elle aussi, plus que sa part dans cette lutte. Même chez les médecins d’hôpitaux beaucoup  sont immigrés, scandaleusement payés 1/3 du salaire de leurs collègues français (1300 € contre 3900€).

Après l’épreuve les travailleurs auront sans doute droit à quelques remerciements et quelques médailles, mais il est probable que l’argent aille ailleurs et que leurs intérêts soient oubliés. Ceux des immigrés le sont déjà. Des camps de rétention où des innocents sont emprisonnés simplement parce qu’étrangers, sont toujours ouverts sur le territoire français.

Pas de situation révolutionnaire

Le journal « Le Parisien » du 12 Avril 2020 nous apprenait que « les services de renseignement redoutent une radicalisation de la contestation après le confinement ». Les « gens d’en haut » constatent eux-mêmes qu’ils ne peuvent plus vivre comme avant (des patrons ont même réduit leurs revenus !). Cela ressemble à ce que Lénine définissait comme une situation révolutionnaire[1].

Si la période d’« après » verra probablement beaucoup de luttes et de troubles, elle ne sera cependant pas révolutionnaire. Les Gilets Jaunes, comme les luttes ouvrières dans les pays cités plus haut, ont marqué le retour offensif, plein d’initiatives de la classe ouvrière. Mais ces mouvements ont aussi montré que la classe ouvrière est encore dispersée, divisée, elle n’a pas d’organisation politique propre, elle n’est pas porteuse d’un projet suffisamment mur pour être une alternative immédiate dans la  crise sanitaire, économique sociale et politique qui s’annonce. Elle n’est pas en mesure de proposer un programme politique capable de rallier les classes moyennes, les cadres, pour constituer ensemble une alternative populaire au pouvoir des 1%.

Chacun souhaite dessiner un « après », qui soit différent de « l’avant », mais les travailleurs, y compris les plus conscients, les plus actifs, les militants, n’ont pas le pouvoir et ses moyens, pour savoir précisément ce qu’il faut faire pour combattre le virus ou relancer l’économie. En particulier pour savoir si le remède, bloquer toute l’économie, ne peut pas engendrer plus de dégâts y compris sur le plan sanitaire, que le virus lui-même. Ou savoir si les outils de traçage envisagés seraient réellement plus invasifs que ceux qui existent déjà etc. Cependant tout en participant aux luttes et aux débats pour concevoir une alternative au système existant, il y a deux ou trois choses qu’en particulier les communistes démocratiques peuvent faire.

Défendre en toutes circonstances les intérêts des ouvriers et employées, travailler à l’unité et pour ce faire récuser aussi bien les prétentions d’union nationale que l’activisme des religions.

Au fond il s’agit dans les circonstances d’aujourd’hui de décliner le fameux mot d’ordre communiste « prolétaires de tous les pays unissez-vous ».

  • Défendre les intérêts des travailleurs.

Déjà imposer les mesures de protection à prendre pour (re) travailler,  comme chez Amazon par exemple. Constamment rappeler le rôle des travailleuses et travailleurs, et en particulier des immigré(e)s dans la lutte contre la pandémie. Prendre en compte que les intérêts des ouvriers et des employées, des classes populaires, ne seront pas tout à fait les mêmes que ceux des cadres qui constituent l’essentiel des classes moyennes et qui bénéficient aujourd’hui plus souvent du télétravail, même si tous sont cependant des prolétaires, au sens que tous n’ont que leur force de travail, manuelle ou intellectuelle pour vivre et ne possèdent pas les moyens de production.

Le pouvoir tangue, obligé de reconnaitre la dépendance de tous au courage et dévouement des classes populaires, mais les promesses seront vite oubliées, sauf peut-être vis-à-vis des soignant(e)s et des enseignant(e)s dont les 1% ont réalisé qu’ils ne pouvaient se passer et avec qui ils  doivent admettre une certaine proximité.

Les media mettent de nouveau en avant Marine Le Pen de façon à servir de repoussoir et rallier tout le monde à Macron, au nom de « l’union nationale » ou d’un « bloc républicain ». Cette union nationale, LREM, Les Républicains,  tenterait de consolider un système branlant dont tirent avantage essentiellement les 1%. Une tribune publiée dans le journal Le Monde du 18 Avril 2020 par trois penseurs du système[2] annonce la couleur en indiquant froidement: « les actionnaires ont une exigence très élevée de rendement du capital : 12 %, voire 15 % » et c’est à partir de cette contrainte que toutes les solutions pour « l’après » doivent être conçues. Les travailleurs n’ont rien à attendre du pouvoir en place, ni des rectifications qu’il pourra prétendre faire à sa politique « libérale ».

Marine Le Pen aurait prétendument eu raison en réclamant la fermeture des frontières, alors même que ce sont les frontières sanitaires qu’il aurait fallu délimiter, par exemple vis à vis de l’Oise ou de l’Est de la France, et non fermer les frontières nationales. Trump se vante de l’avoir fait dès Janvier pour les USA. On voit le résultat. La Floride se protège mais de l’épidémie de New York, donc à l’intérieur du même état national. A l’inverse en France on a rapatrié 150 000 touristes sans aucun contrôle sanitaire, simplement parce qu’ils étaient français ! On nous annonce que Marine Le Pen serait la « bénéficiaire » de la crise, comme on nous avait annoncé qu’elle bénéficierait du mouvement des Gilets Jaunes aux élections européennes. Ce fut l’inverse, elle est passée de 24,86 % des voix en 2014 à 23,3 % en 2019 (normal elle était contre l’augmentation du smic, contre la dénonciation des violences policières etc., quelques-unes des revendications phares des Gilets Jaunes). Rappeler la place importante qu’ont les immigrés dans la lutte actuelle contre l’épidémie est un élément central de la lutte contre l’extrême droite.

Il parait que les partis de gauche, EELV, PCF, LFI, PS, Générations etc., tout en se disputant, discutent pour l’après… Tant mieux s’ils peuvent s’unir sur un programme alternatif prenant en compte les besoins des travailleurs, les communistes démocratiques sont pour l’unité. Mais nous ne pouvons oublier que ces partis, incapables d’envoyer un seul député ouvrier, aussi bien à l’assemblée nationale qu’à l’assemblée européenne, sont des partis composés, animés, dirigés par les classes moyennes. La pesanteur sociologique, une fois le danger passé, se fera de nouveau sentir. La caractéristique des partis des classes moyennes, outre leur division qui reflète leurs intérêts divergents, est qu’ils sont enclins au compromis avec les 1%. Les 3 anciens dirigeants d’EELV, Dany Cohn Bendit, Pascal Canfin, Pascal Durand, soutiennent  tous aujourd’hui Macron. Défendre les intérêts des ouvriers et employées, la première chose à faire, se fait aussi au sein des organisations de gauche.

  • Récuser toute tentative d’union nationale,

Macron essaie de rallier tout le monde aux 1% qui sont responsables, non de la pandémie elle-même, mais de toutes les lacunes (certaines criminelles comme la propagande contre l’usage des masques) de la lutte contre elle : le manque de professionnels de santé, de tests, de lits d’hôpitaux, la précarité, le chômage, etc…

Soyons attentifs à ce que les tentatives « d’union nationale » peuvent aller bien au-delà de la droite. Les Jules Guesde[3] du corona virus sont à l’affut, en particulier dans la gauche nationaliste. Ils viendront aider Macron à tenter de rafistoler le système. Les travailleurs ne peuvent suivre tous ces dirigeants « nationaux » qui ont vis-à-vis des pays du Sud,  Corée, Chine le même mépris que vis-à-vis de leurs propres travailleurs : Ils en ont besoin mais les méprisent. L’offensive systématique, coordonnée, des dirigeants occidentaux, Trump et Macron en tête contre les pays asiatiques et contre la Chine en particulier est dangereuse. Il est possible que la Chine n’ait pas pris immédiatement la mesure de l’épidémie, mais depuis Janvier elle, comme l’OMS, ont alerté le monde. S’il ne s’agit pour les pays occidentaux que de faire diversion pour cacher leur inaction depuis Janvier, ça fera long feu, ce n’est pas trop grave, mais le risque est que ce prétexte s’inscrive dans une agressivité occidentale plus générale, dans les perspectives très sombres de la reprise économique mondiale et de la compétition dangereuse qui caractérise le système capitaliste[4]. Les travailleurs n’ont aucun intérêt à rallier leur capitalisme national, défendu aussi bien  par Macron que par Le Pen, ce qu’est pour l’essentiel « l’union nationale ». Dénoncer le chauvinisme dans toutes ses manifestations est la deuxième chose à faire. 

  • Récuser le rôle des églises, des religions, des complotistes.

Les religions ont montré, (comme les événements sportifs etc.) leur inconscience dans l’organisation de rassemblements inappropriés, en Corée du Sud, à Mulhouse, aux USA, en Israël etc. Surtout  elles ont prouvé être totalement inopérantes pour affronter l’un des problèmes graves qu’affronte l’humanité : la pandémie mondiale. Les dirigeants des religions ont été contraints d’annuler les cérémonies aussi bien à St Pierre de Rome qu’à Jérusalem ou à la Mecque, démontrant l’inanité, même pour eux, des appels à des dieux. Au moment même où, s’il existait, l’aide de dieu aurait été nécessaire, les dirigeants des religions annulent les occasions pour les fidèles de montrer leur piété ! Même si les religions traditionnelles ont, (dieu merci !) réduit leur impact dans un pays comme la France, l’Islam a de l’influence parmi les ouvriers, chez les immigrés en particulier et contribue à la division des travailleurs. En Inde, c’est l’islam qui est accusé d’être la cause de la pandémie par les religieux hindouistes ! Dans tous les cas les religions divisent et désorientent les luttes des travailleurs. Les thèses complotistes  également sont l’une des manifestations négatives de l’irrationalité de type religieux: Une multitude de thèses toutes aussi invérifiables, farfelues, malveillantes les unes que les autres,  dispersent la concentration nécessaire des luttes contre le danger principal. Non il n’y a pas de complot : les 1% s’accaparent les richesses produites par les travailleurs du monde entier au vu et su de tous. C’est la question de fond qui, non résolue, handicape la solution de tous les problèmes qui se posent à l’humanité, lutte contre le virus inclue. La lutte contre l’irrationalité est bien l’une des luttes à mener dans cette période troublée.

Comment unir des travailleurs, l’un influencé par le Rassemblement National, l’autre par l’Islam, l’autre encore par une thèse complotiste si ce n’est en dénonçant simultanément et le chauvinisme et les religions ?

Ces 3 axes, défendre le point de vue des ouvriers et employées, dénoncer les divisions générées par le chauvinisme et les religions se font d’ores et déjà dans les échanges, discussions, au téléphone, par mail, sur les réseaux sociaux, jusque dans le contenu des blagues échangées pendant le confinement. Elles contribueront à forger, dans les prochaines luttes,  un point de vue et une organisation ouvrière indépendante aussi bien des 1% que des classes moyennes, un parti communiste démocratique.  

Pourquoi communiste ?

Alors même que les communistes sont tout autant divisés, éparpillés, désorganisés (sinon plus !) que les Gilets Jaunes ?

  • Parce que les communistes ont indiqué depuis longtemps que ce système capitaliste n’était plus viable. Le virus et la lutte contre lui sont venus souligner tout ce que l’inégalité et l’injustice avait d’insupportable.
  • Parce que les communistes ont (un peu) étudié la situation actuelle en France et dans le monde, et savent que la classe ouvrière (ouvriers, employées), méprisée, et dont l’existence même est parfois niée (nous étions soit disant dans une société « post industrielle») constitue 70 % de la population active en France et est aussi, depuis peu, et pour la première fois dans l’histoire, majoritaire dans le monde.
  • Parce que les communistes savent que les classes moyennes, essentiellement les cadres, et leurs partis,  bien que devant être ralliés pour constituer les 99% nécessaires à une alternative populaire au système en place auront tendance à flotter et à composer avec les 1%  et le pouvoir.
  • Parce que les communistes ont (un peu) étudié l’histoire et savent que le capitalisme a 6 ou 7 siècles d’existence, ils savent que les tentatives précédentes de le remplacer, et qui ont échoué, n’ont qu’un siècle et demi, et ils en ont les tiré les leçons[5].
  • Parce que si ce n’est pas encore un programme, les souhaits des communistes sont:

° Réduire les inégalités entre les classes et entre les pays du Nord et ceux du Sud,

° Aller chercher l’argent là où il est : chez les 1% qui s’approprient de façon continue une part croissante de la richesse produite par tous,

°Défendre les intérêts collectifs  de l’espèce humaine,

° Préserver les ressources de la  terre et son climat,

° Etendre la démocratie et les droits contre  les intérêts privés des lobbies,

Tout ceci exige la propriété commune des moyens de production,

Ces souhaits semblent devoir irriguer un  programme raisonnable pour répondre aux maux de l’époque. Sinon quoi d’autre?    

 

[1] « C'est seulement lorsque "ceux d'en bas" ne veulent plus et que "ceux d'en haut" ne peuvent plus continuer de vivre à l'ancienne manière, c'est alors seulement que la révolution peut triompher. » Lénine, La maladie infantile du communisme 1920. Juste un siècle,

[2] Patrick Artus chef économiste de la banque Natixis ; Etienne Klein philosophe des sciences au CEA ; Jean-Hervé Lorenzi  président du Cercle des économistes. Trois des penseurs du système.

[3] Après l’assassinat de Jean Jaurès le 31 Juillet 1914 Jules Guesde, l’un des leaders du mouvement ouvrier, rejoint le gouvernement national chauvin français pour entrainer les travailleurs dans la tuerie de la 1ère guerre mondiale.

 

[4] En Juin 2019 déjà le porte-avion Charles De Gaulle a participé avec la marine US à des manœuvres contre la Chine en mer de Chine.

[5] Voir « Réinventer le communisme » Jacques Lancier 2018.

 

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