Après quoi Karaganov menace de lancer des bombes nucléaires sur la Grande Bretagne et l’Allemagne ! L’Europe subit les assauts des superpuissances. Avec des arguments similaires : Poutine tente de s’emparer de l’Ukraine parce que soi-disant l’Otan dirigé par les Etats-Unis menaçait la Russie. Trump veut s’emparer du Groenland parce que soi-disant la Russie le menace. Moyennant quoi Poutine et Trump s’entendent pour avaliser la rapine de l’autre.
Ce n’est pas un hasard si Trump comme Poutine visent à l’éclatement de l’Europe et plus précisément de l’UE, l’union européenne à 27 pays. Ce n’est pas un hasard si l’extrême droite relaie leur propagande, en particulier en mobilisant des vieux nationalismes pour tenter de diviser et affaiblir l’Europe au profit de ces superpuissances. Ces extrêmes droites partagent avec ces superpuissances la même idéologie suprémaciste, colonialiste, chrétienne, blanche.
C’est pour répondre au besoin du capitalisme que l’Europe s’est constituée. Votre portable aussi vous est proposé par le capitalisme pour faire du profit. Ça ne l’empêche pas d’être utile ! Le capitalisme a d’abord eu besoin des états nations (la sécurité des investissements, la formation des ouvriers, le règlement des conflits aussi bien en interne qu’entre nations etc.). Aujourd’hui ces états nations peuvent encore être utiles aux peuples pour résister à l’impérialisme. Mais le développement du capitalisme, la financiarisation, la création des multinationales, l’organisation des chaines de production sur plusieurs continents, le développement d’Internet, la mondialisation, la crise écologique mondiale, l’importance et les nécessités de l’IA, etc. est à l’étroit dans le cadre des états-nations, et pousse à la création de zones de libre-échange dépassant les frontières nationales. D’où la création du CECA[1]en 1951, première esquisse de l’Europe.
L’Europe a des caractéristiques spécifiques par rapport aux autres zones de libre-échange : une unité territoriale, une certaine unité historique et culturelle, une unité politique avec la création de l’UE. Ce faisant la création de l’Europe relativise encore plus l’intérêt de l’état nation. Elle fait craquer les frontières nationales, réduit les conflits entre nations, surmontent les soi-disant antagonismes « ancestraux » par exemple entre la France et la Grande Bretagne, entre la France et l’Allemagne etc. C’est positif pour les travailleurs européens, trop souvent embarqués auparavant dans des politiques chauvines de confrontation entre capitalistes nationaux concurrents. Au-delà du club de capitalistes qu’elle constitue initialement, l’Europe participe de fait au « prolétaires de tous les pays unissez-vous ». L’Europe est un exemple pour l’ensemble des nations dans le monde en montrant que les rivalités nationales peuvent être surmontées. D’autant plus lorsque cette Europe maintient un minimum de principes démocratiques tel que le respect du droit international, des élections, des droits sociaux etc.
DES PAYS DU SECOND MONDE
L’Europe est constituée de pays du second monde, ni pays sous-développés comme ceux du Sud, ni super impérialistes comme les Etats-Unis et la Russie[2]. « Les puissances moyennes » comme les appellent le premier ministre canadien Mark Carney dans son discours à Davos le 21 janvier. La situation du Danemark, lui aussi comme la France ancien pays esclavagiste, est caractéristique de la position de pratiquement tous les pays européens, et en particulier les plus grands : à la fois sous pression et menace des deux superpuissances, et en même temps ayant à gérer une situation de pays lui-même impérialiste, comme le Danemark au Groenland. C’est pourquoi les pays du second monde oscillent entre résistance et soumission aux deux superpuissances : En Ukraine, soutien, mais pas trop. Face au génocide à Gaza, dénonciation, mais pas trop. Face à Trump : les pays européens ont suspendu la ratification de l’accord commercial avec les Etats-Unis mais oseront-ils faire appel au « bazooka », l’article anti-coercition pour riposter aux menaces de droits de douane supplémentaires de 10% en février, de 25% en juin ? L’Europe qui détient près de 3000 milliards de $ de dette américaine (1/3 du total détenu à l’étranger) l’utilisera-t-elle pour rompre le chantage ? Macron maintiendra-t-il son refus de participer au comité Trump à un milliard de $ ? Comité Trump, constitué pour détruire l’ONU et donner à Trump, à la fin de son mandat de président des Etats-Unis, un rôle à l’échelle mondiale de défense des oligarques américains et de leurs multinationales. Les oligarques européens, tels Bernard Arnault sont toujours prêts à basculer vers les Etats-Unis. Comme le dit Sophie Binet, la secrétaire générale de la CGT « les rats quittent le navire » en parlant des grands patrons. Ce qui lui a d’ailleurs valu une mise en examen scandaleuse en décembre 2025.
Il est certain que l’Europe, 450 millions d’habitants, 17% du PIB mondial en ppa[3], est plus forte unie que divisée pour résister aux Etats-Unis : 340 millions d’habitants, 15% du PIB, comme face à la Russie : 150 millions d’habitants, 3% du PIB mondial. Russie et Etats-Unis sont de loin les 2 plus grandes puissances militaires. Mues par une idéologie colonialiste fasciste semblable, elles sont les plus agressives. Ce sont elles qui menacent la paix dans le monde. L’Europe est d’autant plus en capacité de s’opposer aux superpuissances qu’elle élargit encore son assise en passant des accords de libre-échange avec le Canada, autre pays du second monde, (le CETA en cours depuis près de 10 ans), et aussi avec les pays du Sud comme l’accord avec le Mercosur[4] signé le 17 janvier 2026 à Asuncion au Paraguay, ou encore celui avec l’Inde à venir prochainement. Une Inde soumise à des taux de douane de 50% par D. Trump.
L’isolement des superpuissances déjà visibles lors des votes à l’ONU sur la Palestine ou sur l’Ukraine, s’accentue. Les opinions basculent : La firme américaine « Morning consult » qui trace les opinions dans le monde entier, indique que depuis mai 2025 l’image de la Chine dans le monde a dépassé celle des Etats-Unis. Et c’était avant que Trump veuille arracher le Groenland au très atlantiste Danemark ! Un quotidien pro-européen comme Le monde, qui pourtant relaie la propagande anti chinoise depuis des décennies, écrit le 20 janvier 2026 : « (la brutalité de Trump) pourrait encourager les Européens, à se tourner davantage vers la Chine ». Effectivement la Chine est la seule pour l’instant à avoir fait reculer Trump, obligé de revenir sur une partie des taxes et des restrictions d’exportations des puces électroniques haut de gamme.
DE GAUCHE DANS UN PAYS DU SECOND MONDE
Il est vrai que l’Europe, dirigée par les secteurs financiers du capitalisme, mène à l’intérieur de ses frontières une politique anti sociale, inégalitaire, avec souvent des dérapages anti démocratiques et anti-immigrés. Bien des pays qui la compose comme la France ou le Danemark ont encore des colonies. Mais la Grande Bretagne vient de rétrocéder la souveraineté des iles Chagos à l’Ile Maurice au grand Dam de Trump ! En Chine aussi une politique capitaliste inégalitaire est menée, ainsi qu’en Inde où Modi développe en plus une campagne raciste contre les musulmans. Il n’en reste pas moins que Chine, Inde et les pays du Sud, mais aussi l’Europe dans une certaine mesure, participent à défendre les peuples et les travailleurs contre les exactions des superpuissances. La lutte contre ces dernières est difficile, toutes les bonnes volontés doivent être rassemblées.
Le caractère toujours capitaliste et souvent encore impérialiste de l’Europe, sa situation « entre deux », subissant l’offensive des superpuissances, mais hésitant à leur résister implique :
- Que les travailleurs maintiennent leur ligne et leurs organisations indépendantes.
- Qu’ils sachent distinguer la lutte de classe qui les opposent à leurs dirigeants actuels, représentants de leurs bourgeoisie nationale, du positionnement de ces bourgeoisies à l’international lorsqu’elles s’opposent aux superpuissances ou se rapprochent des pays du Sud, ce qu’il faut encourager. En prenant exemple sur les organisations ouvrières ukrainiennes qui, tout en s’opposant aux mesures anti ouvrières de Zelenski, sont dans la résistance à l’invasion russe.
- Dans les situations internationales la gauche a comme critère : que veulent les peuples en question ? Visiblement au Groenland le peuple préfère et l’indépendance et le Danemark et l’Europe aux Etats-Unis. En Ukraine il préfère et l’indépendance et l’Europe à la Russie. Le soutien à ces peuples qui sont en première ligne contre les superpuissances, en particulier le soutien au peuple palestinien en lutte contre le détachement colonial qu’est Israël, est la première brique d’une lutte antifasciste concrète. Plus encore que le combat électoral gauche contre extrême droite, sans parler des affrontements groupuscules fascistes, antifas. C’est ce soutien aux résistances de Palestine et d’Ukraine qui permet de rallier le plus grand nombre à la lutte antifasciste.
- Les travailleurs doivent s’apprêter aussi à relever le drapeau de l’Europe, comme une conquête démocratique à développer mais qui, comme les autres, le droit international, le respect des droits humains, les élections etc. sont remis en cause et ne peuvent plus s’appuyer sur un système capitaliste. Ces revendications démocratiques doivent être reprises dans un projet communiste[5] à côté des droits à l’égalité, l’internationalisme, la préservation de la planète terre.
Aujourd’hui l’Europe continue de se construire sur un mode défensif face aux agressions de Poutine et de Trump. On ne peut pas exclure qu’un jour les classes dirigeantes capitalistes qui la mènent, si elles ne sont pas remplacées, se lancent aussi dans une offensive impérialiste. Les accords avec les pays du Sud, qu’il faut approuver, réduisent les risques qu’elle évolue elle-même en superpuissance agressive. Le risque existe aussi pour l’Inde et la Chine qu’elles évoluent en superpuissances impérialistes si le communisme ne s’y installe pas. Demain est un autre jour. Aujourd’hui Chine, Inde, pays du Sud, comme l’Europe, contribuent à lutter contre les fauteurs de guerre et les porteurs de la nouvelle idéologie fasciste promue par Poutine et Trump.
[1] Communauté européenne du charbon et de l'acier. Avril 1951.
[2] Jacques Lancier, La thèse des Trois mondes, une thèse marxiste-léniniste, Éditions Drapeau rouge Rennes 1977.
[3] PPA : parité de pouvoir d’achat qui tient compte du niveau des prix dans chaque pays.
[4] Argentine, Brésil, Paraguay, Uruguay.
[5] Jacques Lancier, Réinventer le communisme, un communisme démocratique, écologique, européen, internationaliste, Amazon, 2018. 380 pages.