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Billet de blog 21 févr. 2022

Les candidats de gauche et l’immigration

La façon dont Yannick Jadot a (mal) fait face à Jordan Bardella, le représentant du Rassemblement National, lors de l’émission « Elysée 2022 » sur France 2, le Jeudi 17 Juillet, est typique d’un désintérêt et d’une méconnaissance de l’immigration par les leaders de gauche.

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Pour dénoncer la submersion par l’immigration et le « grand remplacement » qui menace la France, Bardella s’appuie spécifiquement sur la situation dans les 62 Quartiers de Reconquête Républicaine, les QRR, définit par Gérard Collomb en 2018. Ces QRR, à la situation particulièrement difficile, sont un sous ensemble des 1514 Quartiers Prioritaires de la Ville (QPV) qui regroupent 5,4 millions d’habitants soit 8% de la population française. Le critère pour être un quartier QPV est que le revenu annuel des habitants y soit inférieur à 1000 € par mois. La population des 62 quartiers difficiles dont parle Bardella ce sont donc 220 000 personnes sur 67 millions, 0,3% de la population ! et on laisse Bardella délirer sur le fait que la France entière est submergée ! A noter aussi que selon l’enquête du Credoc de Novembre 2018, seuls 40% des habitants des QPV considèrent qu’ils vivent dans un « quartier sensible ».

Lorsque le même Bardella dénonce le fait qu’un immigré maghrébin a agressé et tué une jeune fille, Jadot ne dénonce pas la façon de généraliser un fait divers ; il ne lui pose pas la question :  qu’aurait dit Bardella si les Fourniret, De Ligonnes, Le Landais, Jubillard et autres meurtriers bien franco français avaient été arabes ou noirs ? Que tous les français sont des meurtriers ?

On laisse le Rassemblement National et Zemmour balancer des chiffres concernant le « coût » des immigrés qui, bien que gonflés mensongèrement, n’en reste pas moins ridiculement bas à côté des milliards que détournent les oligarques français dont cette extrême droite ne remet jamais en cause les privilèges et le pouvoir. Alors même que selon le rapport de l’OCDE du 28 Octobre 2021. « Dans tous les pays, la contribution des immigrés sous la forme d'impôts et de cotisations est supérieure aux dépenses que les pays consacrent à leur protection sociale, leur santé et leur éducation ». Mais Jadot ne le sait pas !

Les leaders de gauche sont embarrassés par l’immigration et visiblement préfèrent éviter d’aborder la question. Au mieux, comme dans le programme de Fabien Roussel les immigrés sont plaints comme des victimes, mais pas comme une fraction de la classe ouvrière en lutte. Fraction particulièrement courageuse si on pense aux risques pris lors des grèves des sans-papiers. Courage aussi de tous ces immigrés qui franchissent les frontières, ou qui, comme en Chine et en Inde sont obligés d’abandonner chaque année leur famille pour trouver du travail.

Jadot, comme d’autres, ne rappelle pas à Bardella que s’il s’en prend aux immigrés c’est avant tout parce que ce sont des ouvriers et des employés, à 60% nous dit l’Insee alors que pour l’Insee ouvriers et employés sont moins de 40% en France.

Si comme le dit Bardella le taux de chômage des immigrés est plus important que la moyenne, ça n’est vrai que pour les femmes, pas pour les hommes, mais Jadot ne le sait pas, parce que cette fraction de la classe ouvrière ne l’intéresse pas.  Il est vrai que beaucoup d’immigrés n’ont même pas le droit de vote, droit de vote pour les immigrés abandonné par nos leaders de gauche. Fabien Roussel le rappelle au profond de son programme, mais uniquement pour les élections locales et européennes, ce qui a pour effet de souligner :  attention ! les élections nationales c’est trop sérieux ! n’oublions pas que ces gens-là sont quand même un peu suspects ! Le démographe Hervé Le Bras note que « c’est dans les endroits où il y a le moins d’immigrés qu’on vote le plus RN ». Plus on les connait plus la solidarité est là. Le vote RN se fait sur le fantasme et la propagande.

Pas de réaction non plus quand l’extrême droite souligne que la proportion d’immigrés en prison est supérieure à la moyenne. Cela a toujours été vrai : les travailleurs ont toujours été les plus nombreux à être condamnés par les pouvoirs en place. « Classes laborieuses, classes dangereuses [1]», obligées de jongler avec la légalité pour s’en sortir. C’est vrai aussi aux Etats Unis où les noirs sont en prison - quand des policiers ne les tuent pas avant - dans une plus grande proportion que les blancs. Ils sont pourtant tout autant « de souche » que les descendants d’anglais, d’irlandais, de saxons ou d’italiens…  

On retrouve cet embarras de la gauche dans l’ambiguïté vis-à-vis de l’Islam lorsque Jadot ne dénonce pas clairement les poupées sans têtes de Roubaix [2], ou lorsque Mélenchon sacrifie le bien-être animal à la souffrance de l’abattage casher ou Halal pour ménager les cultes obscurantistes juif et islamique (dans l’émission de France 2 précédente). Il est vrai qu’ils sont aussi d’une très grande timidité pour dénoncer le principal regroupement confirmé de criminels : l’église catholique et ses 330 000 cas de pédophilie. Si chacun doit être libre de croire à ce qu’il veut, dès que des faits ou des opinions, y compris religieux sont sur la place publique il doit être possible de les critiquer. Contrairement aux dirigeants d’extrême droite, Zemmour, Le Pen, visiblement eux-mêmes athées mais qui n’en flattent pas moins les sentiments religieux, une vraie gauche ne leur laisserait pas prendre la tête de la défense de la laïcité. Elle rappellerait en permanence à quel point toutes les religions visent à diviser les travailleurs et à les mettre dans les ennuis. C’est évident dans la tragédie dans laquelle l’islam politique a entraîné les gens dans l’aventure Daech, comme dans le rôle de la religion juive dans la justification de l’oppression des Palestiniens, mais aussi dans les massacres perpétrés par les « gentils bouddhistes » contre les Rohingyas en Birmanie.  C’est sans doute son « profond respect pour les classes populaires », répété deux fois, preuve qu’il en est extérieur, qui fait que Jadot respecte aussi profondément l’islam ? Marx ne « respectait » pas les prolétaires, il les mobilisait et les représentait, il ne respectait pas la religion il la traitait « d’opium du peuple ». Aujourd’hui l’histoire a montré que c’est encore pire : les religions divisent le peuple.  

Jadot, comme Hollande, (mais contrairement à Mélenchon) indique qu’élu il pratiquera des assassinats « ciblés » contre les djihadistes. Donc une peine de mort sans jugement, avec toutes les bavures qu’on imagine. Son argumentation est « pour une question d’efficacité », ce qui aurait dû entraîner la question suivante du journaliste : « donc la torture aussi ? ». Décidément il n’y a qu’un programme communiste qui peut assoir un véritable état de droit, un véritable bannissement de la peine de mort, un respect des libertés, dont celles d’émigrer et d’immigrer, font partie. 

Il est vrai que tous ces leaders de gauche, de Roussel à Hidalgo en passant par Mélenchon, Jadot et Taubira, comme ceux de droite, Pécresse et Macron, comme ceux d’extrême droite, Le Pen et Zemmour, communient autour des mêmes emblèmes, marseillaise et drapeau tricolore. Avec toutes les limites que les emblèmes peuvent avoir, ils révèlent ainsi privilégier l’unité nationale avec la bourgeoisie française à celle de l’unité des travailleurs. Il est impossible de concevoir l’unité avec les travailleurs immigrés, et au-delà avec les travailleurs du Sud, derrière les emblèmes des guerres coloniales ! Ces dirigeants de gauche, de fait, au lieu d’unir, participent à diviser les « prolétaires de tous les pays ».

[1] « Classes laborieuses et classes dangereuses » Louis Chevallier 1959.

[2] Dans le reportage de Zone Interdite de M6 du 23 Janvier cité par Bardella.

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