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Billet de blog 22 avr. 2021

Les partis pris de Thomas Piketty

Thomas Piketty, Amory Ghetin et Clara Martinez-Toledano publient ce mois-ci « Clivages politiques et inégalités sociales » chez Gallimard / Seuil. Alléchant… sachant le sérieux du travail fait par Thomas Piketty dans ce domaine depuis longtemps. Et en effet il s’agit d’un travail d’ampleur, couvrant 50 pays, 50 « démocraties ». Mais « Politique » ? « social » ?

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Le mouvement des gilets jaunes n’est pas mentionné en ce qui concerne la France, pas plus que les plus grandes grèves de l’histoire qui ont eu lieu en Inde ces dernières années (la dernière le 26 Novembre 2020) pour ce qui concerne ce pays. Le mot grève lui-même n’apparait jamais dans le livre.  En fait l’objet du livre est bien plus limité que son intitulé ne le laisse croire : il s’agit d’une étude des votes pour les partis dominants dans 50 pays à partir de sondages après élections. Cependant le fait de donner un aperçu d’un même sujet, même limité comme celui de la caractéristique des votants pour les partis dominants, dans un grand nombre de pays, a un certain intérêt, celui en particulier de décentrer le trop souvent seul point de vue français ou occidental et pour ce faire le livre rassemble une grande documentation.

Cependant, même sur ce sujet limité, les analyses sont entachées d’au moins deux biais importants :

1) Comme dans ses précédentes publications Thomas Piketty utilise une grille d’analyse 50% « les pauvres», 40% « les classes moyennes » et 10% « les plus riches ». Une fois de plus ces choix ne sont pas explicités. Or ils ont plusieurs conséquences négatives :

  • Celle de diviser les classes populaires, ramenées ainsi à 50% au lieu de 70%. Pour la France cela veut dire que le seuil de revenu mensuel pour faire partie des classes populaires est fixé à moins de 1692 €, 1,5 fois le smic au lieu de moins de 2500 € mensuels, 2 fois le smic, qui est le salaire maximum atteint par des ouvriers ou employés en France[1].
  • Celle de gonfler les classes moyennes à 40% ce qui inclue pour la France des personnes ayant un revenu entre 1692 € et 3626 € mensuels soit 3 fois le smic, ce qui est un seuil bien faible pour dire qu'on est "riche". Il parait plus juste de concevoir les classes moyennes comme étant les personnes ayant des revenus compris entre 2500 et 9000 € par mois. Ce qui porte les classes moyennes en France à 29% de la population active.
  • Enfin celle de noyer les 1% dans un ensemble de 10% de «riches », ceux qui gagnent plus de 3626 € par mois. Or les évaluations par centiles permettent de montrer que l’évolution des revenus est de l’ordre de 10 à 30% jusqu’à 9000 € par mois, mais qu’ensuite pour les 1% ils progressent de plus de 400% ! Il est donc beaucoup plus significatif d’isoler les 1%. A noter que la base de données, pilotée par Thomas Piketty[2], très intéressante par ailleurs, ne permet, pas plus que celle de l’INSEE, de suivre l’évolution des revenus par centile.  La répartition la plus réaliste est bien de 70 % pour les classes populaires, 29% pour les classes moyennes et de 1% pour les plus riches. D’autant plus que cette démarcation par les revenus est encore accentuée si on prend en compte les patrimoines[3].

Cette vue déformée de la réalité sociale en France soutient tout un vocabulaire de dame patronnesse : « les pauvres », les « partis pros pauvres » les « défavorisés » etc. Défavorisés par qui ? Dieu ? Celui qui fait aussi des riches des « favorisés » ? Tout ce langage masque l’exploitation et le fait que les riches ne deviennent de plus en plus riches que parce que les travailleurs ne sont pas payés correctement. Pas étonnant que cette vue statique des choses, fasse qu’on plane hors sol, et qu’on « oublie » les luttes contre l’exploitation que ce soient celle des gilets jaunes en France ou les grèves immenses en Inde, alors même qu’on prétend s’intéresser aux « Clivages politiques et inégalités sociales », titre du livre.

2) Deuxième biais, Thomas Piketty note lui-même que l’abstention est absente de ses analyses mais il ne pointe pas qu’une fraction importante des ouvriers, les immigrés nécessaires à la production mondialisée capitaliste, sont privés du droit de vote, comme l’est également par exemple une partie des travailleurs noirs américains parce qu’ayant fait de la prison etc… Écarter l’abstention c’est aussi écarter du paysage les classes populaires. Elles ont l’expérience que les dés sont pipés, que l’alternance au pouvoir des deux grands ensembles qui intéressent les auteurs du livre (partis conservateurs et partis « pro-pauvres ») ne change rien à leur situation et donc elles s’abstiennent. Ne pas prendre en compte l’abstention, qui est  essentiellement celle des classes populaires, mène à des assertions erronées comme de dire que les ouvriers votent Le Pen en France ou Trump aux USA. Le revenu moyen des électeurs de Trump était supérieur à ceux d’Hillary Clinton lors des élections présidentielles de 2016. Et cela malgré le soutien de Wall Street à Clinton.

En France l’IFOP a publié le 27 Mai 2020 une étude concernant les élections européennes qui indique que le RN aurait recueilli 40% des votes ouvriers, mais que les ouvriers n’auraient voté qu’à 40%. Donc le RN aurait rassemblé 16% du vote des ouvriers. De plus l’IFOP s’appuie sur les statistiques de l’Insee qui minimisent le nombre d’ouvriers. Ainsi les employé(e)s n’auraient elles voté qu’à 27% pour le RN, avec le même taux d’abstention, donc seuls 10,8% des employé(e)s auraient voté RN. Les autres catégories composant les couches populaires ont encore moins voté RN. Enfin les immigrés, souvent ouvriers, privés du droit de vote, ne vote pas RN, ce qui ramène le taux de vote des catégories populaires pour le RN, comme pour Trump, plus proche des 10% que des 40% annoncés. Non les ouvriers, malgré toutes les incitations des médias, pour l’instant, ne votent pas RN.

En conclusion si on n’inclue pas les luttes de classes réelles, si on ne tient pas compte qu’une partie importante de la classe ouvrière, les immigrés, sont exclus des droits démocratiques et en particulier du droit de vote, si on écarte l’abstention des classes populaires on ne peut déboucher que sur des conclusions inopérantes. Un gros travail académique, au titre trompeur, qui contient des données intéressantes ou des remarques instructives, comme celle qui constate qu’aucun président aux États Unis n’aurait pu être démocrate sans le vote noir, mais qui ne peut déboucher que sur des interrogations vagues sur le caractère « classiste » ou « identitaire » des luttes électorales. Dommage car un gros travail a été fait et une bonne question soulevée :  « Il est difficile d’unir les électeurs les plus modestes et les moins diplômés de toute origines au sein d’un même parti sans programme internationaliste-égalitaire clair. » et qu’est ce qu’un programme internationaliste-égalitaire clair sinon un programme communiste ? Il faut oser Mr Piketty !

[1] Enquête INSEE 2015

[2] WID (World inequality database) https://wid.world/fr/accueil/

[3] Voir « L’Irruption des prolétaires », Jacques Lancier. Parution en Aout 2021 aux éditions Manifeste !

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