70/29/1%, la grille d’analyse de classe pertinente pour « l’Après »

Hervé Le Bras, Thomas Piketty, Pierre Rosanvallon, Branko Milanovic, Emmanuel Todd les différents analystes de la société, en particulier française, justifient très rarement les critères d'analyse de classe qu'ils utilisent...

Hervé Le Bras dans son livre «Se sentir mal dans une France qui va bien », mention spéciale du jury du prix  du livre économique de l’année 2019, définit les classes moyennes en France comme celles situées entre le 3ème (chapitre 2) ou le 2ème (chapitre 4) décile des revenus[1] et le 9ème décile.  Il précise que ces classes moyennes font 60% de la population. « La classe supérieure » est « assimilée  aux 10% les plus riches », le décile supérieur. Ce qui donne une répartition classes populaires 30%, classes moyennes 60% et classes supérieures 10%.

Thomas Piketty  dans « Capital et idéologie » 2019, distingue les 50% « les plus pauvres », puis les classes moyennes à 40% et enfin également les 10% les plus riches. La répartition la plus courante (Wikipédia, le CREDOC, l’observatoire des inégalités etc.) est de 30% pour les classes populaires, 50% pour les classes moyennes et 20% pour les classes supérieures. Répartition que reprend Emmanuel Todd dans « Les luttes de classes en France au XXIème siècle » en distinguant cependant les 1% de « l’aristocratie stato-financière » des 19% suivants qualifiés de « petite bourgeoisie ».

Ces auteurs ne justifient pas leurs choix de déciles pour caractériser les différentes classes.

Branko Milanovic, « Inégalités mondiales » 2019, ancien économiste de la Banque Mondiale, auteur de la célèbre « courbe de l’éléphant » (voir ci-dessous), prend comme critère des classes moyennes un revenu de plus ou moins 25% du niveau de vie médian. Ce qui pour la France donne 50% de la population.

L’Insee fournit les limites supérieures des niveaux de vie en France pour chaque décile de revenu en 2015:

graph1bis

Quelle est la réalité concrète derrière ces « déciles »? Nous avons indiqué au-dessus du graphique la limite supérieure du revenu mensuel en € pour chaque décile, et au-dessous le revenu mensuel moyen du décile.

Si on assimile les classes populaires aux 30% il s’agit donc de personnes qui avaient en 2015 un revenu égal ou inférieur à 1331€ par mois, le smic net de l’époque étant de 1136€ mensuel[2], les classes populaires seraient donc constituées des personnes ne gagnant pas plus de 1,15 fois le smic.

Pour Thomas Piketty les « pauvres » (50%), assimilés aux classes populaires, seraient ceux qui gagnent moins de 1692€ par mois, soit 1,5 fois le smic. Ensuite jusqu’à 3626€ mensuels ce seraient les classes moyennes, qu’Hervé le Bras fait lui commencer à 1331€ de revenu par mois. Pour ces deux auteurs au-delà de 3626€ par mois ce sont les 10% des classes supérieures. Pour les auteurs comme ceux de Wikipedia qui voient les classes supérieures constituer 20% de la population celles-ci commenceraient  à 2483€ de revenu mensuel par mois.

Pour Branko Milanovic le niveau de vie médian étant de 1692€, les classes moyennes iraient de 1268€ à 2114€ du 3ème au 7ème décile. A partir de 2114€ par mois ce serait les classes supérieures.

courbedecile1

La courbe issue du graphique précédent montre que quelque chose d’exceptionnel se passe dans le 10ème décile, car le revenu moyen qui grimpait régulièrement de 10 à 20% par décile fait tout à coup un bond de plus de 70% du  9ème au 10ème décile (de 2794€ à 4776€ en moyenne par mois). Le dernier décile (les 10% les plus riches) rompt la courbe de progression relativement linéaire.

Il serait intéressant d’avoir une répartition plus fine par centile (du 1% le plus pauvre au 1% le plus riche), mais l’Insee ne la fournit pas, illustrant ce que Thomas Piketty écrivait dans sa chronique du quotidien Le Monde du 12/01/2020 : « On assiste … notamment en France à un appauvrissement des données publiques disponibles… Nous vivons dans un âge de grande opacité, savamment entretenue par tous ceux qui s’opposent à la réduction des inégalités ».

Essayons d’éclaircir ce mystère en tentant de décomposer ce 10ème décile. Une autre étude de l’Insee,  « Les très hauts revenus en 2015 », nous indique que le 100ème centile,  les « 1% », ont des revenus mensuels supérieurs à 9000€ mensuels, et ont en moyenne un revenu de 14750€. (Cela prouve que l’Insee a bien l’information par centile même si elle refuse de la fournir !). Ceci nous permet de calculer que les 9% qui composent avec les 1% le dernier décile ont un revenu moyen de 3667€.[3] Ce qui nous donne la répartition ci-dessous : Niveau de vie par décile jusqu’au 9ème décile (9) puis  les 9 centiles supérieurs  (10) et enfin le centile supérieur, les 1%  (11).

graph2decile

courbe2

On voit que la vraie rupture est au niveau du dernier 1% et non au niveau du dernier décile en entier. Les premiers 9% progressent au même pas que les précédents déciles, de 2794€ à 3667€ par mois, soit +30%. Mais lorsqu’on passe des 9% aux 1% les plus riches la progression est de 400% !

En fait l’écart réel de richesse avec les 1% est bien plus grand encore que celui exprimé ici, car les revenus provenant de l’étranger ne sont pas pris en compte. De plus il s’agit des revenus déclarés. Dans les deux cas seuls les très hauts revenus en bénéficient. Comme  ils sont les principaux bénéficiaires de « l’optimisation fiscale » légale, et de la « fraude fiscale », illégale. Et l’écart serait abyssal si on prenait en compte, non seulement les revenus dont les 1% captent 7% du total, mais également les patrimoines dont les 1% possèdent 30%.

Hervé le Bras note bien que les différences qu’il pointe avec le décile supérieur seraient encore plus grandes si on les comparait au 1%, le dernier centile, mais il ne s’y attarde pas. Thomas Piketty également écrit que les écarts qu’il met en relief seraient encore plus grands en comparant aux 1% ou même aux 0,1% ou 0,01 % supérieurs. Malheureusement ni l’un ni l’autre ne tient compte de ce constat pour avancer leur analyse de classe.

70/29/1%

Au vu des faits exprimés par la courbe ci-dessus la grille d’analyse 99/1% est tout à fait pertinente. Un revenu plancher de  9000€ mensuels est la limite pour faire partie des classes supérieures.

Parmi les 99% on peut distinguer  deux groupes : les premiers 70%, les 7 premiers déciles, qui ont des revenus jusqu’à environ 2300€ mensuels. Ceci est conforté par des éléments comme le fait que le salaire « plafond » des ouvriers et employés était de l’ordre de 2300€ mensuels en 2015, nous dit aussi l’Insee soit 2 fois le smic. Ce sont les classes populaires.

Le second groupe, les 29 % suivants (les 8ème, 9ème et 0,9ème décile), ont des revenus qui vont de 2300€ à 9000€ mensuels, il paraît rationnel de considérer que ce sont eux  les classes moyennes.

Les derniers 1%, au-delà de 9000€ de revenu mensuel, constituent les classes supérieures. Ces 1% se décomposent nous dit l’étude de l’Insee, entre les  0,9% « les aisés » qui ont des revenus entre 9000 et 22 000 €, les 0,09% suivants,  les « très aisés » qui gagnent entre 22 000 et 60 000 € mensuels et enfin les derniers 0,01% « les plus aisés » au-delà de 60 000 € mensuels et sans limite.

1% de la population représente environ 650 000 personnes. Ainsi les derniers 0,01% étaient 6400  en 2015.

Bien entendu au sein de chacune de ces grandes classes on trouve de nombreuses situations différentes, les frontières entre elles ne sont pas figées, les critères de revenus sont complétés par d’autres comme les patrimoines, les diplômes, les lieux géographiques, l’âge, le genre, la situation familiale etc.,  créant une diversité infinie. Il n’en reste pas moins que la différence des 99% avec les 1% écrase toutes les autres différences de dispersion des revenus telles que calculées en fonction des lieux (métropoles/ territoires), des qualifications, des études, de la structure du ménage, de la répartition services / industrie, employés / ouvriers, hommes / femmes, nationaux / immigrés, actifs / chômeurs etc… La grille d’analyse 70/29/1% apparaît ainsi comme plus pertinente que celle communément utilisée.

Un choix idéologique

Il y a bien sur un enjeu idéologique à avoir comme grille d’analyse 30/50/20% plutôt que 70/29/1%. 

Dans le premier cas les classes populaires sont minoritaires et divisées. Confortée par une exagération de la désindustrialisation, par la soi-disant disparition des ouvriers,  l’idée distillée est que ces classes populaires minoritaires ne seraient pratiquement constituées que de cas sociaux. « Assistées », elles ne survivraient que des allocations publiques. « Inutiles économiquement les classes populaires… » comme l’écrit Christophe Guilluy[4] . Il faut pourtant beaucoup de contorsions pour faire rentrer des revenus proches du smic parmi les classes moyennes, ce qui est pourtant nécessaire pour que celles-ci prétendent faire 50% de la population. L’une des contorsions est la notion de  « classes moyennes inférieures » dont usent et abusent beaucoup d’économistes et de sociologues pour ne pas donner aux classes populaires leur juste importance.

Dans le deuxième cas les classes populaires sont, à 70%, largement majoritaires, autour d’une définition ramassée : un revenu inférieur ou égal à deux fois le smic. Elles sont constituées des ouvriers, employés, techniciens, enseignants, une partie de ceux que l’Insee classe en catégories intermédiaires. Les classes moyennes, certes importantes (29%), sont minoritaires. Elles sont composées au 2/3 de cadres, ce qui relativise le poids des artisans, commerçants, paysans qui autrefois constituaient l’essentiel des classes moyennes.

Avec la grille d’analyse standard 30/50/20%,  les 1% qui s’accaparent l’essentiel des richesses sont cachées dans 10 ou 20 % de classes supérieures. Ainsi Pierre Rosanvallon[5], s’intéressant aux mêmes données que celles analysées ici, s’attarde surtout à décomposer les revenus des 1% afin de montrer que les choses sont complexes, très complexes… Prouver l’accaparement des richesses par les 1% serait du populisme, voire du complotisme. Il est vrai que le but est d’affirmer que les classes n’existent plus et que seul prévalent les parcours individuels.

Avec une grille 70/29/1% les 1% sont clairement délimités et ramenés numériquement à leur juste poids.

On divise les classes populaires et on cherche à rallier les classes moyennes aux 1% avec la première grille d’analyse, ou on unit les classes populaires, on isole les 1% et on rallie les classes moyennes aux classes populaires avec la seconde ?

Suivant la grille d’analyse utilisée on sera plus ou moins surpris par les événements sociaux et politiques. Gardant en vue 70/29/1% on sera moins surpris par l’émergence de mouvements comme les gilets jaunes, et du soutien majoritaire qu’ils suscitent, on ne les confondra pas avec une révolte des classes moyennes, encore moins avec une révolte des anciennes classes moyennes, paysans ou commerçants. On sera moins surpris aussi du soutien massif à une lutte pour les retraites de secteurs pourtant qualifiés de privilégiés.

Le choix de la grille d’analyse impacte aussi la façon dont on voit le monde, les événements internationaux et les théories qui s’y rapportent.

Ainsi dans sa célèbre « courbe de l’éléphant » ci-dessous, supposée montrer  que les pays du Sud ont bénéficié de la mondialisation au détriment des classes moyennes du Nord, Branko Milanovic lui non plus n’explicite pas quels sont ses critères de délimitations des classes selon les types de pays. On peut y voir une volonté d’opposer les classes populaires du Sud et du Nord au lieu de voir leurs situations et intérêts communs face aux 1%.

courbeelephant

Les luttes et les événements qui se dérouleront pendant la crise sociale, économique, financière et finalement politique qui suivra le dé confinement, dans chaque pays comme à l’échelle  internationale, seront déterminés par la situation concrète des différentes classes sociales. Elle dessine les luttes de classes à venir.  

[1] Dans la suite du texte nous employons le terme de « revenu » au sens large même s’il s’agit au sens de l’Insee plus précisément du « niveau de vie », qui tient compte du nombre de personnes constituant un ménage, les « unités de consommation ». Décile : répartition de la population des 10% les plus pauvres aux 10% les plus riches. 

[2] Il est à 1185 €  aujourd’hui, 50 € de plus 5 ans après.

[3] Revenu mensuel moyen des 9 % du dernier décile :

3 3667€ = (4776 x 10 – 14750 x 1) / 9

[4] Christophe Guilluy « No society » 2018.

[5] Pierre Rosanvallon « Le siècle du populisme » 2020.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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