On ne peut pas courir deux lièvres à la fois

Hamon et ses amis ne peuvent pas courir deux lièvres à la fois. Leurs tâches urgentes c'est d'engager la clarification à l'intérieur de leur parti. Historique. Certes un combat rude mais absolument nécessaire. C'est attendu de toutes les composantes de la gauche et de l'écologie. L'esprit de responsabilité réside là et non dans cette fuite en avant de sa candidature à la présidentielle.

Dans les prises de parole et les écrits sur la situation à gauche qu'on observe à Mdp comme partout ailleurs, ce qui domine malheureusement c'est l'approche politique "temps court" c'est à dire celui de la présidentielle avec ses échéances fatidiques de fin avril et début mai. Ce temps court, qui est piloté avec délectation par les médias de masse, pousse une bonne partie de l'électorat de la gauche et de l'écologie vers "l'arrêt sur image" qui se drape dans la sempiternelle injonction du "réalisme", du principe de réalité. On arrête le temps. Cette approche se fige sur l'instant, sur le moment présent. Nourrie d'inquiétude et d'angoisse par rapport à l'échéance qui se rapproche chaque jour un peu plus, cette posture fait un saut dans le temps jusqu'au premier tour. Et là action de sidération vis à vis de ce que les sondages d'aujourd'hui profilent du résultat dans un mois et demi, la perception de la réalité décroche. Chacun se transforme en devin, en prévisionniste. Le temps qui reste à s'écouler jusqu'au 1er tour disparaît. L'urgence serait de décider, sur la base de l'opinion d'aujourd'hui (de ce que nous en transmettent les sondeurs), ce qui va se passer dans un mois et demi. C'est tout le dispositif pernicieux de la production des sondages qui a pour effet évident de neutraliser le temps de la réflexion, de la confrontation, de la fabrication de sa propre opinion. "L'avenir serait quasi prévisible". En conséquence nul besoin de s'inscrire dans la dynamique et la lutte des idées ici et maintenant, façonnons tout de suite le vote du 1er et du 2ème tour. La fameuse nécessité du vote utile qui a fait partie des invariants de la 5ème République avec sa règle du scrutin majoritaire à deux tours se rejoue aujourd'hui comme il s'est joué depuis 1958.

Le temps long de la crise du PS s'entrechoque avec le temps court de la présidentielle

Mais il y a une différence de taille avec toutes les situations connues de la présidentielle jusqu'à aujourd'hui: les deux piliers du bipartisme qu'a façonné et structuré cette 5ème République sont en crise profonde. Et pour le PS, plus encore que pour le parti de la droite traditionnelle, le processus d'éclatement, de scission (étrange d'ailleurs que ce mot n'ait pas encore fait son apparition dans le vocabulaire des médias), amorcée depuis longtemps, atteint certainement avec la fin crépusculaire du quinquennat de Hollande son point ultime de dislocation. Cela constitue un événement majeur, un tsunami politique pour la gauche. Depuis fin janvier cette dislocation a pris une allure assez insensée: le candidat officiel du PS, sélectionné par un scrutin aléatoire qui ne recoupe pas ce parti, est en désaccord profond avec la majorité de son parti et de ses dirigeants, mais la réalité de cette opposition de lignes ne donne lieu à aucun débat publique, aucun débat interne à ce parti. Plus même, dans cette auberge espagnole, de nombreux leaders de ce parti décident de soutenir un candidat concurrent qui va présenter des candidats aux législatives face aux candidats de son propre parti sans que le candidat investi par ce parti ne prononce la moindre condamnation. On assiste en fait à une entreprise de liquidation du PS en tant que parti dans un désordre indescriptible. Cette déliquescence-liquidation renvoie bien entendu au phénomène plus large de la crise de la social démocratie en Europe qui a renoncé partout à s'attaquer aux acteurs centraux du capitalisme mondialisé et financiarisé pour mener des politiques néolibérales en alliance avec le centre et la droite. Ce processus de décomposition s'inscrit nécessairement dans le "temps long". Que dans ce contexte de décomposition se soit produit de façon hasardeuse une réaction de "sauve qui peut" de l'aile de gauche du PS au travers de l'élection de Benoît Hamon, constitue un rebondissement imprévu et hasardeux de cette crise dont les florentins du PS ont le secret. Cette "surprise" dans le processus de liquidation du PS (temps long) alimente malheureusement une illusion qui pèse sur le "temps court" de la présidentielle. Au delà de la sympathie qu'on peut avoir spontanément vis à vis de ce courant minoritaire de gauche du PS qui relève un peu la tête, on ne peut que constater que la candidature Hamon a contribué à retarder dangereusement, dans le cadre du temps court de la présidentielle, la construction continue et dynamique de l'alternative de la gauche et de l'écologie autour de la candidature de Mélenchon. C'est ainsi, l'émergence d'Hamon est positive pour le temps long de la recomposition de la gauche et de l'écologie, elle est négative pour le temps court de la présidentielle.

Ne pas courir deux lièvres à la fois

Pour la présidentielle, cinq à sept semaines perdues, c'est lourd, bien entendu. D'autant que ces cinq semaines ont contribué à entretenir l'illusion que Hamon, drapé dans l'habit du sauveur de la gauche, pouvait devenir d'un coup de baguette magique le nouveau leader de toute la gauche et de l'écologie. Cette construction est en train de se fracasser sur la réalité du parti de Benoît Hamon. Peut-on faire du neuf avec du vieux ? Non bien entendu. Et en tout cas pas en ne menant pas à son terme le conflit de ligne à l'intérieur du PS. La tâche historique de Hamon et de ses amis en ce moment c'est de rendre le PS, du moins ce qui en restera, "présentable" pour qu'ils puissent siéger à la table de la transformation sociale, écologique et démocratique de notre société. La moindre des choses que l'on doit exiger de Hamon c'est qu'il fasse le boulot jusqu'au bout. Ce boulot en ce moment, ce n'est pas la présidentielle, eh oui ! C'est de sauvegarder le meilleur des militants du PS. C'est une question éthique en somme. On ne peut pas se présenter en "fédérateur" de toute la gauche alors qu'on a pas remis de l'ordre dans ses rangs. Ce qui pèse sur la présidentielle en ce moment (mi mars) c'est la trop longue durée de ce deuil du PS que doivent faire nécessairement les soutiens à Hamon. Le meilleur service que peut rendre Hamon à la gauche et à l'écologie c'est d'afficher cette volonté de reconstruction-recomposition radicale de son camp. De s'y consacrer entièrement. De passer le tour des présidentielles 2017 afin de pouvoir participer utilement à la recomposition de la gauche et de l'écologie (temps long). On ne peut pas courir deux lièvres à la fois.

La dynamique de campagne à gauche va se cristalliser

Les sondages donnent Hamon et Mélenchon au coude à coude au 10 mars 2017 autour de 11-14%. Cette photographie à un instant t est à prendre avec des pincettes bien entendu, ne serait-ce que du fait des variations observées entre les différents instituts de sondage. Mais Plusieurs éléments doivent être pris en compte à cette date:

  • A la même date en 2012, les scores de Mélenchon passaient tout juste la barre des 10% après un plateau ou il stagnait à 8% (jusqu'au 10 mars). Avec un Hollande à 24-26%.
  • L'arrivée de Hamon début février a bien entendu "déprimé" la progression de Mélenchon puisque cette candidature d'un frondeur se positionnait en partie sur le même terrain que Mélenchon. Mais Hamon n'a pas fait chuter Mélenchon (ce qui était son objectif affiché). Le socle des 10-12% pour Mélenchon s'est maintenu vaille que vaille. Même au plus fort de la pression exercée par tous les médias pour que Mélenchon fasse l'union de la gauche derrière Hamon et Jadot en se retirant, le socle de Mélenchon a tenu.
  • La crise à l'intérieur du PS est entrée dans une phase d'accélération. Les frondeurs de droite poursuivent leur entreprise de déstabilisation de Hamon et ils quittent un à un le navire pour rejoindre Macron. Ce mouvement se poursuit, il ne peut qu'affaiblir les scores de Hamon. Cela devrait constituer un prochain moment décisif de la campagne, inauguré par l'annonce de Bertrand Delanoë sur France Inter de voter utile Macron.
  • Les soutiens à Hamon à l'intérieur du PS et des verts perdent le moral. La perspective du sauvetage de la gauche et de l'écologie par  le PS s'éloigne de façon inéluctable. La déprime, nourrie par les contradictions internes du PS non résolues, entame sérieusement la dynamique de campagne de Hamon.
  • On va bientôt entrer dans la campagne officielle de la présidentielle. La référence 2012 est intéressante. Mélenchon était alors monté de 4 à 5 points en quelques semaines alors que Hollande confortait sa position face à Sarkozy. On peut penser, mais bien entendu rien n'est sur, que la composante personnelle de Mélenchon devrait agir de la même manière à la hausse. Peut être 2-3-4 points de plus ?
  • Ainsi on peut honnêtement envisager que la courbe sondagière de Mélenchon va croiser la courbe de Hamon d'ici une semaine à 10 jours. Cela devrait créer une situation tout à fait nouvelle et en particulier vis à vis de l'électorat de gauche du PS. On entrera alors dans une nouvelle phase de la campagne à un mois du 1er tour. Il est sûr que dans ces conditions, si Hamon en tire les conclusions et se retire en se plaçant aux côtés de Mélenchon, une dynamique tout à fait nouvelle se créera. Mais .. on en est pas encore là!

Rien ne se passera comme avant.

 

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