« Fainéants », « couillons », « ridicules », « extrémistes », émules de la Corée du nord, « sales », « profiteurs », « casseurs »… : les insultes ne manquent pas pour qualifier les habitant.es de la Zad de Notre-Dame-des-Landes dans les réactions sur les réseaux sociaux aux articles que Mediapart leur consacre régulièrement. Pour ces commentateurs, les « zadistes » ne sont que des gêneurs, voire une menace. Ils sont toujours décrits au pluriel, comme s’ils ne formaient qu’une masse amorphe. Ils apparaissent comme des personnages entièrement négatifs, sans idéal, sans rêves, sans émotions. Des ennemis venus d’ailleurs. A toutes ces personnes, on ne peut que conseiller de voir le beau documentaire Les pieds sur terre, de Baptiste Combret et Bertrand Hagenmüller, qui sort en salle mercredi 3 mai.


Les Pieds sur terre, bande annonce, 2017.



On y découvre l’histoire du Liminbout, hameau condamné à l’expulsion depuis qu’il s’est retrouvé en bordure de la zone d’aménagement différé dessinée par l’Etat pour y construire le nouvel aéroport du Grand Ouest. Alors que le projet semble tombé aux oubliettes, Marcel et Sylvie Thebault s’y installent dans les années 90 pour cultiver les terres qu’ils ne trouvent pas ailleurs. Un an après, le processus d’aménagement est relancé et leur vie bascule dans la résistance à l’aéroport, tout en continuant à élever leur troupeau de vaches.

Dans ce bout de bocage, ils ne sont pas seuls. Claude et Christiane y prennent pied pour reconstruire un projet de vie après une expérience de surendettement. Alors que se développe un mouvement d’occupation des terres, arrivent des squatteur.e.s qui militent en cultivant des potagers et en habitant en collectivité. Parmi eux, une jeune femme et son tout jeune enfant. Une poignée de personnes mais tout un monde par sa diversité de corps, de rêves, de pratiques, de projections dans l’avenir et de manières de faire.

C’est toute l’intelligence du film, tendu par la musique impeccable d'Amélie Legrand, que de se concentrer sur ce lieu minuscule pour accorder de la place et du temps de parole à ces personnes rendues invisibles à chaque nouvelle opération policière et menace d’expulsion. Oui, il y a des barricades sur la ZAD et des outils de défense. Mais la lutte contre l’extérieur s’y conjugue aux vies plurielles qui s’y construisent hors du capitalisme. Dans les relations tissées avec les animaux et les arbres du bocage. L’entraide qu’on y pratique. Les apprentissages qui circulent. La joie des dîners en plein air dans l’arrière cour de la ferme. Des expériences vitales occultées par les couches d’images médiatiques et de discours idéologiques déversés sur la Zad. Parmi la soixantaine de lieux qui existent aujourd’hui sur la zone, le Liminbout est singulier car il est le seul où cohabitent paysan.nes et habitant.es historiques, occupant.es de la Zad et voisin.nes non militant.es.

Vue de l'exposition de Bruno Serralongue ©AirdeParis Vue de l'exposition de Bruno Serralongue ©AirdeParis


Comment mettre en image la portée politique des Naturalistes en lutte, ce collectif de botanistes qui a recensé les espèces protégées, végétales et animales, qui peuplent la Zad de Notre-Dame-des-Landes? L’artiste Bruno Serralongue présente un superbe travail à leur sujet dans son exposition Chemins cherchés, chemins perdus, transgressions à la galerie Air de Paris. Au mur, une double grille de photos, où l’on suit une promenade guidée sur la zone et découvre, au hasard d’une mare, un magnifique fluteau nageant, plante aquatique aux pétales blancs et jaunes devenue rare en Loire-Atlantique.

Quoi de moins spectaculaire que ces images d’humain.es observant la campagne? Mais quoi de plus important que d’apprendre à regarder la nature autrement que comme un décor ? Reconnaître les autres espèces, apprendre d’elles, et entrer en relation avec elles? C’est cette micro politique subjective que Serralongue tente de figurer avec une série de photos numériques disposées aux murs en lignes régulières, ponctuées d’espaces blancs qui leur donne un  rythme vivant. Ils présentent aussi des grands formats, photographiés à la chambre, de réunions publiques lors du rassemblement annuel des opposants à l’aéroport. Le style majestueux de ses tableaux photographiques contraste avec la modestie des scènes immortalisées : l’historien Jean-Baptiste Fressoz face à un public attentif, les pieds dans l’herbe. Une réunion bondée sous un chapiteau luisant. Des scènes collectives, des personnes immobiles, en attente, mais d’une présence forte. Quelque chose semble être en train de se produire. Au regardeur.e d’en saisir la teneur.

Les Pieds sur terre, de Baptiste Combret et Bertrand Hagenmüller, 80 mn, en salle à partir du 3 mai.

Bruno Serralongue, Chemins cherchés, chemins perdus, transgressions. A la galerie Air de Paris, 32 rue Louise Weiss, Paris 13e. Jusqu’au 20 mai.

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